Le Gaffeur de
Jean MalaquaisParu le 07/02/2001
Préface de Mailer
roman
ISBN: 2859407073
Ce travail de fond pointe du doigt une société connaissant une croissance exponentielle. L'action n'est située ni dans le temps ni dans l'espace. Géographiquement, la Cité peut correspondre à une mégalopole de l'hémisphère nord à l'est comme à l'ouest.
Écrit en 1953, replacé dans son contexte historique, le roman eût pu tenir lieu d'ouvrage avangardiste plus proche de la science-fiction que d'un tableau visionnaire.
Malaquais extrapole les développements de l'époque, scrute l'avenir, imagine les dérives impensables, terrain privilégié pour les dadaïstes déjantés, puis les surréalistes, les utopistes riche terreau d'où émergea vingt ans plus tard les constituants du substrat de la beat-génération par vagues successives.
L'auteur connut différentes formes de sociétés, pays de l'Est, pays occidentaux, Amérique du Sud et du Nord, sources inépuisables pour élaborer l'environnement de ce gaffeur Pierre Javelin.
L'homme, vendeur d'articles de beauté payé au pourcentage de son chiffre d'affaires, évolue entre sa vie de famille, celle du bureau et de son travail de prospection.
L'Institut National pour la Beauté et l'Esthétique lui demande de prospecter des nouvelles clientes tout en relançant les habituées.
Les femmes envahissent son univers. D'abord la sienne, sirène immaculée dans un corps qu'il idolâtre. Puis la représentation sévère de la droiture incarnée par sa responsable hiérarchique Mademoiselle Limbert qui lâche du lest de temps en temps. Et enfin les clientes susceptibles de tomber sous le charme de son pouvoir de séduction à seule fin de conclure une vente en moins de dix minutes, chronomètre en main.
Le gaffeur survit dans cet univers gris comme un lézard au milieu du désert. Incapable d'exprimer un sentiment profond, d'amour, de haine, de passion, il passe d'une oasis à l'autre, rassuré de retrouver ses repères. Le gaffeur est terne, se cogne contre un mur, s'excuse poursuit son chemin. Le gaffeur est poète en silence, rêveur à l'envie, idéaliste refoulé. Sa bête noire prend l'apparence de reine de la beauté superficielle. Le pouvoir zone grise dominant la multiplicité des portions de vie gardien des clefs des mécaniques infernales. Le personnage Pierre Javelin s'installait dans une routine légumière.
Jusqu'au jour où l’Institut de beauté devient pour lui
Institut National d'Idiosyncrasie Appliquée. Jusqu'au jour où sa routine est bousculée par une erreur de parcours. Jusqu'au jour où une déroute le conduise devant l'absurdité de la rigueur administrative se fendant de burlesque car désespérant de logique.
"j'y allais de ce pas avec une cage d'oiseaux en place de tête” il essaie d'expliquer sa situation absurde par un discours rationnel, le personnage n'y parvient pas, car l'absurde échappe à la logique.
Soupault le magnétise,
Desnos l'amuse,
Apollinaire idéalise un surréalisme que seul un
facteur Cheval aurait pu concrétiser si
Dali ou
Magritte avaient décoré l'intérieur du palais idéal.
La complexité des rouages de l'organisation de la Cité donne un rôle minime à chacun où toute friction à la manière d'une onde diffuse, se répercute aussitôt dans la machine tout entière. La conscience collective remet aussitôt dans le rang l'élément perturbateur ou l'élimine s'il risque de perturber le bon fonctionnement du monstre.
Rouages, entrainement, modernité, il y a du
Chaplin dans l'air.
Bourrage de crâne, uniformisation des esprits il y a du procès dans l'air.
Le gaffeur se débat dans un labyrinthe où seule la lumière d'un espoir rêvé le conduirait vers un monde meilleur.
Il n'y a pas de fin à ce livre, tout juste l'amorce d'un commencement.
Actualisé,
Freud aurait pu écrire
Malaise dans la civilisation.
Projeté dans l'avenir,
Ivan Illich aurait eu du succès avec
une société sans école.
Si la combinaison des richesses syntaxiques de la langue française permis à Malaquais de composer un roman emprunt de rigueur de multiplicité grammaticale généreuse, de trouvailles méticuleuses, l'écriture employée dans le Gaffeur a évolué depuis la parution en 1939 des
Javanais et de
Planète sans visa en 1947. Ce roman d'anticipation ressemble à un lacher de ballons gris bousculés par des courants divergeant et oscillant entre les appels d'air de la création libérée, que le vent des humeurs froides rabat sans ciller.
Dans son livre,
Pédagogie des opprimés,
Paulo Freire expose sociologiquement cette déshumanisation qui n'est pas une fatalité, ni une donnée d'ordre ontologique. Si cette injustice n'engendre pas pour le gaffeur de Malaquais, de la violence, c'est le « moins-être » qui prend une part importante dans la vie de Pierre Javelin. La situation d'oppression est une situation qui déshumanise oppresseurs et opprimés. C'est un processus qu'il aimerait pouvoir inverser. En effet, opprimé et oppresseur sont dans des modes d'être et des visions du monde et d'eux-mêmes dont ils n'ont pas forcément conscience. Ils sont "immergés" dans la situation et la vivent comme incontournable et inchangeable.
La prise de conscience de cette immersion , de cette "adhérence" à l’ordre injuste établi est le premier pas vers une libération et une transformation possibles. Elle nécessite un cheminement qui se révèle comme étant le premier acte de libération. Il est facile d'élargir la comparaison du récit avec le personnage de K dans
le procès de
Kafka.
Lorsqu'il déclare son innocence, on lui demande immédiatement « innocent de quoi ? ». En confessant sa culpabilité d'être humain, peut-être Joseph K aurait-il pu se libérer du procès. Ce thème de l'inhumanité, ou de l'inexistence de l'espèce humaine, est récurrent dans l'œuvre de Kafka tout comme j'ai pu le constater à travers les romans de Malaquais aussi bien dans Planète sans visa, et dans les Javanais. Les juifs chassés pourchassés sont le terreau de l'inhumanité de l'époque.
Le non-sens du monde qui l'entoure donne au personnage de Malaquais des sentiments mélancoliques et pessimistes tout comme dans la littérature absurde. Son discours rationnel pour essayer d'expliquer sa situation absurde l'entraine dans la spirale de l'incompréhension. Kafka a écrit dans son journal : «
Je tente toujours de communiquer quelque chose qui n'est pas communicable, et d'expliquer quelque chose qui n'est pas explicable ». La poésie peut alors se révéler être un refuge.
Paul Taylor de l'université de Rennes m'offre le mot de la fin. Dans son discours hommage à Paulo Freire à l'occasion du Congrès international, expose à l'Université de Evora, au Portugal, en Septembre 2000, une parole juste adaptable à l'environnement poétique de Pierre Javelin :
... habiter le monde en poète fait référence à la vraie poiésis et veut dire être acteur et auteur de sa vie. Encore, ce n'est pas que le poète soit un être humain particulier, mais plutôt que chaque être humain est un poète particulier...bertrand môgendre