SURGIRJacqueline Thibault
«Je ne laisse jamais tomber!» Avec toute la force de sa conviction,
Jacqueline Thibault a choisi
de lutter contre les crimes d'honneur.
Une coutume barbare au nom de laquelle des milliers de femmes meurent chaque année. Découverte d'une héroïne singulière dont l'action ressemble à une profession de foi.
En réalité,
l’histoire de cette fondation démarre en 1978,lorsqu’une amie palestinienne chrétienne exhorte Jacqueline à secourir
une adolescente grièvement brûlée. Elle ne lui cache pas que la mission
est hasardeuse, voire dangereuse. Qu’importe! La déléguée de Terre des
hommes n’est pas du genre à se laisser impressionner.
Grâce à l’intervention de Jacqueline, Souad échappera à ce sort
funeste. «
Elle était mineure, j’ai donc dû négocier son départ avec ses
parents. Le jour où elle a pris l’avion à destination de Genève, ils
ont offert le café à tout le village en prétendant que leur fille était
morte. Leur honneur était en jeu, ils n’avaient pas d’autre choix.»
Arrivée au chevet de Souad, hospitalisée à Ramallah,
elle constate que la jeune fille est
à l’agonie: «Elle n’avait pas été lavée, ses plaies étaient infectées,
elle dégageait une odeur terrible. J’ai posé la main sur son genou à
travers le drap et je lui ai dit en arabe: «Je vais t’aider!» Elle a
ouvert les yeux, m’a répondu «Oui!» avant de replonger.» Un sujet tabou
A travers les souffrances de
Souad, transformée en torche vivante
par son beau-frère, Jacqueline est confrontée pour la première fois au
«crime d'honneur», une coutume répandue dans les sociétés patriarcales du Moyen-Orient. ============
Rencontre. Il ne faut pas se fier aux apparences… Menue, élégante, sourire
affable, Jacqueline Thibault cache derrière une image de déléguée de
salon une authentique femme d’action. Ses combats, cette «guerrière en
marche» – selon l’expression d’Edmond Kaiser – les mène essentiellement
sur le terrain. Un terrain parfois miné, glissant, hostile, en tout cas
impuissant à décourager cette forte personnalité.
En trente ans
d’engagement humanitaire, Jacqueline Thibault a gardé une fraîcheur
d’engagement intacte. Très rapidement, ses trajectoires personnelle et
professionnelle – chez elle, les deux sont intimement liées – vont
épouser celle de Terre des hommes. Après avoir mis sur pied et coordonné différents programmes à
l’intention des enfants et des mères d’Israël et des territoires
occupés, elle rejoint, en 1991, le siège lausannois de la fondation
pour en devenir la secrétaire générale. Mais la «promotion» sera de
courte durée. Certains reprochent à cet électron libre ses «méthodes
autoritaires» et son non-respect du cahier des charges. Qu’à cela ne
tienne,
elle retourne sur le terrain et forme des accompagnateurs dans
les pays ravagés par le sida: le Rwanda d’abord, suivront l’Ouganda, la
Tanzanie, l’Inde et la Thaïlande.
En parallèle à ses activités de déléguée, et dans la plus grande
discrétion, Jacqueline Thibault organise des sauvetages de femmes
«victimes de traditions criminelles». Encouragée par feu Edmond Kaiser,
elle décidera de se consacrer exclusivement à cette cause en créant en
février 2000 la fondation SURGIR.
Peu à peu, elle lève le voile sur un sujet tabou et
découvre que des milliers de femmes, suspectées -généralement à tort-
d'avoir fauté et donc d'avoir «sali» l'honneur familial, sont
sacrifiées chaque année sur l'autel d'une tradition indigne.
Egorgées, empoisonnées, brûlées vives, fusillées, poignardées,
étranglées par un père, un frère, un mari, un cousin qui pourra, lui,
dormir en paix une fois son forfait accompli.
Par la suite, Jacqueline rapatriera vers la Suisse d’autres femmes
menacées. «Avec SURGIR, nous comptons faire évoluer les mentalités dans
les pays concernés, faire passer un message simple: l’honneur n’a pas
sa place dans le ventre des femmes.» Des rencontres et des conférences
réunissant divers acteurs de la vie politique et sociale ont déjà eu
lieu, d’autres sont en préparation en Jordanie et au Liban.
Avec une quarantaine de femmes sauvées à ce jour et six dossiers
en attente – «J’ai beaucoup de mal avec l’administration suisse pour
l’obtention de permis humanitaires» – Jacqueline Thibault ne se laisse
pas abattre par ceux qui comparent son action à la goutte d’eau dans
l’océan. «Quand je sors une fille du pétrin, immédiatement je pense à
la suivante. Je ne suis pas empêtrée dans les nombres; Edmond Kaiser ne
l’était pas non plus. Certes, ce n’est pas la tendance de l’humanitaire
actuel pour lequel, s’il n’y a pas trois cents cas, il n’y a pas de
programme!»
Sauvetage après sauvetage, Jacqueline applique la tactique des
petits pas avec une patience infinie: «Je ne laisse jamais tomber.
Jamais! Si mon action ne donne pas de résultat, je ne me tape pas la
tête contre les murs, je recommence d’une autre façon. Pour moi, Souad
et toutes les autres représentent des appels de Dieu. C’est lui qui me
soutient, qui m’aide à avancer. C’est lui ma force, je n’en ai pas
d’autre.» Et quand la fatigue la rappelle à sa condition de simple
mortelle, Jacqueline se ressource en s’accordant une retraite
spirituelle: «J’essaie de me vider la tête, je confie mes
préoccupations à Dieu, je pose mon fardeau sur ses épaules.»
Dans un kibboutz
Esprit libre, Jacqueline Thibault se singularise dès l’enfance par
sa propension à sortir du cadre imposé. Fille unique – «hélas!» – d’une
mère employée de bureau et d’un père contremaître en électricité, elle
naît lors de la Seconde Guerre mondiale.
Pour la guérir de son manque d’assiduité scolaire, ses parents
«athées et même antireligieux» l’inscrivent dans une institution
catholique. Le traitement n’aura pas les effets attendus: «Je me
sentais bien dans cette école et, en plus, c’est dans le silence de sa
chapelle que j’ai rencontré Dieu.»
A 15 ans, elle décide de partir en Israël. «J’étais très marquée
par l’Holocauste. Ça trottait tout le temps dans ma tête et je me
demandais comment réparer le mal atroce dont les juifs avaient été les
victimes.» Le niet parental reporte le projet... sans l’annuler. Car la
jeune idéaliste persiste et signe; cinq ans plus tard, elle s’envole
pour la Terre sainte.
Ce premier contact en touriste ouvrira la voie à un séjour de
trois ans au kibboutz Mischmar Ha’Emek (la Sentinelle de la Plaine),
près de Nazareth. En tant que catholique française au sein d’une
communauté juive, Jacqueline fait œuvre de pionnière. Elle s’initie à
la conduite des tracteurs, soigne les arbres fruitiers et se découvre
de solides amitiés. Pourtant, après trois ans de collectivisme
planifié, elle souhaite retrouver le piment de l’imprévu et s’installe
à Paris où elle étudie la psychologie avant d’être engagée au service
de la recherche de la radio-télévision française.
Bien qu’intellectuellement passionnant, son travail lui laisse «le
cœur vide». Elle se retire dans un couvent pour réfléchir à la nouvelle
orientation qu’elle entend donner à sa vie: «J’étais sûre
intérieurement que Dieu avait autre chose à me proposer.»
A nouveau sa boussole interne pointe vers Israël où elle rejoint,
en 1970, une poignée d’idéalistes qui construisent le village de Neve
Shalom (Oasis de Paix), destiné à favoriser les contacts entre Juifs et
Arabes. Suite à des dissensions quant à l’aide à apporter aux
Palestiniens, Jacqueline quitte Neve Shalom pour chercher d’autres
appuis. Pourquoi pas Edmond Kaiser, cet «être exceptionnel et
charismatique» rencontré quelques années auparavant sur le tournage
d’une émission? «Quand je suis arrivée à Lausanne, il était en pleine
grève de la faim pour le Bangladesh. Au bout du troisième jour, je
n’avais plus d’argent et j’allais repartir quand il m’a enfin reçue.»
Elle convainc Edmond Kaiser de l’accompagner dans les villages des
territoires occupés. Il reconnaît l’ampleur de la tâche et nomme
Jacqueline déléguée pour Terre des hommes dans la région. Entre cet
homme et cette femme qui sont de la même trempe et partagent les mêmes
convictions commence alors une longue collaboration sous le sceau du
respect et de l’amitié.
Reste l’amour... Jacqueline Thibault confirme qu’elle n’est ni une
nonne ni un pur esprit: «Je me suis mariée avec un homme qui méritait
une meilleure vie que celle que je lui proposais. Quand on a une
famille, il faut s’en occuper… Alors j’ai divorcé.» Des regrets? Aucun.
«Avec toutes les filles qui ont été sauvées, j’ai environ 50
petits-enfants! Sans compter tous ceux qui ont été pris en charge par
les programmes de Terre des hommes. Mon travail dans l’humanitaire,
c’est aussi une façon de donner la vie.»
Sauver des vies
Dans la mesure de ses moyens, SURGIR vient en aide aux femmes victimes
de crimes d'honneur (Moyen-Orient, Pakistan, Afghanistan), aux femmes
menacées pour cause de dot impayée (Pakistan, Inde), aux femmes
sidéennes et veuves rejetées à la rue avec leurs enfants (Afrique).
Pays du Moyen-Orient concernés: Egypte, Liban, Israël, Palestine,
Syrie, Yémen, Emirats arabes unis, Arabie saoudite, Turquie, Jordanie.
Cinq personnes travaillent pour SURGIR (dont quatre bénévolement),
sans compter la participation de diverses ONG dans les pays concernés.
SURGIR cherche des familles d'ici prêtes à accueillir et accompagner des jeunes femmes traumatisées par leur passé.
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Silvia RAPELLI
pour Edicom: Femina
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Le bonheur ne s'acquiert pas, il ne réside pas dans les apparences,
chacun d'entre nous le construit à chaque instant de sa vie avec son coeur.
[Proverbe africain]