Moi, j'ai eu dix ans en 68.
Au mois de mai je me souviens qu'au retour de l'école, je restais longtemps dehors, "à la porte", à attendre... car mes parents rentraient beaucoup plus tard que d'habitude et je n'avais pas de clefs...
Je me souviens de grosses et méchantes voisines qui étaient passées devant moi un soir en me dévisageant et disant : "
-Pfff, regarde-moi cte gamine, tous les soirs dehors, si c'est pas malheureux!"
Mais je n'en fus pas très affectée, même si c'est resté gravé. Car je sentais bien qu'il se passait quelque chose pour les parents. Un quelque chose qui ne s'est jamais reproduit après.
Si l'air du temps me dépassait, si l'ennui me rattrapait au pied de la cage d'escalier en ces fins de journée, je me sentis forte plutôt qu'abandonnée : car j'avais, pour moi, la liberté de mes dix ans -alors que je n'avais pas eu celle de mes neuf ans, de mes huit ans, de mes sept ans, etc...
Pourquoi était-ce la première fois qu'enfant, je sentais mon enfance et commençais même à la réaliser?
Parce que je savais que ma mère, au bras de mon père, en ce mois de mai, faisait quelque chose d'important. Quelque chose de si important que, pour une fois, ça n'avait rien à voir avec moi (déchaussée, lavée, rendue sage, pas parlé, mangé tout, pas salir, mettre les patins, kilt et jupe plissée, tirée par la main).
Je n'avais pas de devoirs à faire : l'instite était une de leurs copines, elle battait le pavé.
Je ne me souciais de rien : ils finissaient toujours par rentrer.
J'avais la craie blanche pour les marelles et ma corde à sauter. Pas d'inquiétude pour mon cartable vide jeté dans le hall d'entrée.
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Chaque - Oiseau - A la couleur - De son cri.
(poèmes, Malcolm de Chazal)