La vie va au rythme de la distribution d’eau.
Les jours et les nuits n’existent encore qu’à cause du couvre-feu.
Fellag nous emmène dans la clandestinité, habillant de rire le drame de la vie -habit qui laisser perler la sueur de la peur au goût amer-, nous promène du rire à la poésie à la violence des images.
Le texte est emprunt de grande tendresse, relate des situations cocasses avec une naïveté tout orientale, on finit par être dans le secret des protagonistes du roman et on pleure lorsqu’ils se font assassiner par les extrémistes.
On rit, mais en se mordillant la lèvre à chaque tourne de page, car Fellag laisse la peur sournoise s’installer au fil des pages, elle se cache derrière les mots, elle est dans notre dos comme elle épie par l’œilleton de leur porte chaque personnage dans sa vie.
Voilà très beau moment de lecture qui ne laisse pas insensible, qui fait beaucoup réfléchir après.
Quelques extraits :
1ère phrase : « En Algérie, tout le monde est mécanicien. »
Chapitre 2 : « Pendant que la mandole habite chaque mot de sa gravité et que le violon pose son archet à l’endroit de l’âme où naissent les nostalgies, le banjo imite canaris, chardonnerets et rossignols. »
[...]
« Ce laps de temps d’irréalité, suspendu au-dessus de la gravité du moment, rejette dans les marges règles drastiques de la morale ancestrale et violentes divergences d’opinions suscitées par ces temps de troubles politiques. Cette seconde vie, nocturne, remet les compteurs à zéro et nettoie les cerveaux des tourments et pressions de la veille. En dispensant sa sève bienfaitrice, la plomberie redonne aux pauvres créatures laminées par la désespérance le goût de croire de nouveau aux choses. Subitement, des actions aussi banales que rire, boire un café, fumer une cigarette, aimer, raconter une histoire, redeviennent des gestes fondamentaux, des rites magiques participant à la reconstruction de l’espoir et au ressourcement des désirs. Des êtres aussi dissemblables qu’un philosophes francophile, un stalinien, un ancien combattant, une vieille femme juive, un inventeur, un imam orthodoxe, un handicapé moteur, un marchand de légumes, un ex-émigré, un inspecteur de police, un islamiste pur et dur, un chauffeur de taxi ou une prostituée clandestine, s’assoient autour d’un thé, rient en débattant de tout et de rien comme s’ils étaient des caravaniers faisant halte dans une lointaine oasis afin d’échanger du sel et des nouvelles. »
Chapitre 6 : « D’habitude, le facteur glissait le courrier sous sa porte. Dans le pays, on en reçoit très peu, ni feuilles d’impôts, ni courrier bancaire, ni tracs publicitaires, pas d’abonnement aux journaux non plus ni de mises en garde quelconques. Quant aux effusions, les gens préféraient le contact chaleureux de l’oralité, qui permet de lire dans les yeux et dans les mains. »
[...]
-Est-ce que vous buvez ?
-Oui, bien sûr !
-Je veux dire, du vin ?
-Heu ! ça m’arrive.
-Vous avez une petite cargaison chez vous ? dit le flic.
-Non. Pourquoi ?
-En dehors de l’exil, c’est le seul remède qui ait fait ses preuves contre l’angoisse des lettres de menaces. Vous connaissez le marchand de spiritueux qui se trouve dans le quartier ?
-[…..]
La queue devant le caviste est telle qu’elle déborde sur la chaussée. Il y a beaucoup de menacés, se dit Nasser.
[...]
« Pour renverser la vapeur de la culpabilité, les amoureux de la dive bouteille ont inventé un humour ravageur nourri d’une philosophie populaire qui fait de l’ivrogne un homme libre, un poète de la lucidité, un pourfendeur de la bigoterie ambiante. Le buveur de vin est un Don Quichotte qui se bat contre les moulins de la morale, érigés tels des check points sur le vaste champ du puritanisme galopant. »
Chapitre 7 : -Tu n’as pas séduit et abandonné la sœur de quelqu’un ?
-Non !
-Pourquoi ils nous emmerdent, putain ! s’énerva-t-elle.
-Tu n’es pas obligée de décliner ton métier chaque fois que tu ne comprends pas quelque chose ! Est-ce que je dis « Technicien du gaz ! » quand je m’énerve !
-Technicien du gaz c’est quand même moins érotique que putain !
Chapitre 19 :« Comme d’habitude, il y a beaucoup de monde. Une riche palette d’hommes seuls compose la clientèle hétéroclite de ce caravansérail des déprimes et solitudes, crique perdue où s’échouent les épaves de la nuit, rejetées par les courants de la nouvelle morale nationale. Nasser, lui, a demandé un congé sans solde pour prendre le temps de purger sa peur. »
[...]
-Il manque 500 dinars ! Vous rajoutez le reste et je reviens récupérer le tout quand le compte y sera, dit-il aux buveurs retournant vers le bar.
-Il manque le vagin de ta mère ! lui lance l’un des clients.
Le serveur se fige sur place, comme foudroyé. « Le vagin de ta mère ! » L’insulte suprême. L’insulte des insultes. L’Insulte. Son visage est traversé par toutes les couleurs. Je vois tourner dans ses yeux des centaines de vagins maternels que le tabou de tous les tabous ne lui permet pas d’imaginer et qu’un ivrogne du troisième type venait de le forcer à visualiser quand même. Ces vagins crient vengeance, ils hurlent à la mort.
_________________
Moi, Jane !