INDIAN TANGOSélectionné pour le Prix Fémina,
Indian Tango avait retenu mon attention lors d’une émission du Bateau Livre où son auteur était présente.
Le mot qui m’est venu en premier après en avoir terminé la lecture est exotisme… dans le sens où il m’a vraiment emmenée ailleurs...très loin...
Je ne suis pas enthousiaste mais je ne ferai pas non plus une critique négative de ce roman que je juge tout à fait digne d’intérêt. Déjà par le soin immense apporté à l’écriture. Ensuite par le récit lui-même.
New Delhi.
Subhadra, l’héroïne, indienne, a cinquante-deux ans. Il ne se présente pas d’autres perspectives à elle que de se rendre au pèlerinage traditionnel des femmes ménopausées (pélerinage synonyme du “délitement annonciateur de la mort de la femme avant sa mort)”, de continuer à vivre, comme c’est le cas depuis trente ans, dans l’indifférence de son époux et sous l’autorité de sa belle-mère acariâtre et méprisante.
"Combien de temps faut-il, ici, pour cesser d’être étranger ? Chaque femme n’est-elle pas étrangère à la famille de son mari, venue de l’extérieur, acceptée le plus souvent à contrecœur et avec résignation, comme si elle ne serait pas tout à fait digne d’en faire partie ? A-t-elle jamais cessé d’être une étrangère aux yeux de Mataji ? N’a-t-elle pas toujours été regardée avec mépris par cette femme dont la seule supériorité lui vient d’avoir enfanté ce mâle, même si au fond le spécimen n’est pas particulièrement remarquable ? "
Mais Subhadra se sent suivie dans la rue par une étrangère.
Plusieurs fois.
Pendant des mois.
Leur rencontre a lieu devant un magasin d’instruments de musique où Subhadra rêve devant un cithare.
L’étrangère lui prend la main…Et pour la première fois Subhadra va connaître le désir et s’y abandonner.
Cela parait un peu "sirupeux" de le raconter comme cela mais en fait la force de ce roman vient de l’importance de la transgression. En Inde, en 2004, en pleine campagne électorale de Sonia Gandhi ( l' Italienne, l'étrangère), Subhadra, presque morte depuis si longtemps, chemine vers la vie à travers son émancipation, l’apprentissage de sa féminité, de sa sensualité…
"Mais en réalité, quelle fierté y a-t-il dans tous ces gestes habituels ? Qui se soucie de sa manière de faire les choses ? Qui remarque que les oignons sont émincés avec une régularité parfaite, qu'elle hache à la main des monceaux d'ail et de gingembre, qu'elle garde jalousement la recette de son mélange d'épices pour le curry de poisson ? La cuisine n'offre aux femmes comme elle qu'une illusion de pouvoir, camouflant à peine la soumission qu'elle exige d'elles en réalité. La brève satisfaction des bouches repues de la famille, avant que ne recommencent les corvées à l'infini. Les repas, haut lieu de la journée, cathédrale organique construite par les femmes, grand art de leurs mains habiles, finissent tous au même endroit : dans les W.C. Elle plonge la main dans la farine arrosée d'eau chaude pour préparer la pâte à chapatis. Ses doigts malaxent le mélange élastique avec leur dextérité habituelle. Mais, aujourd'hui, il lui semble que le plaisir de ce toucher n'est pas de la même nature. Il s'est mis à parler, sans qu'elle s'en rende compte, un autre langage : celui de celle qu'elle est devenue."
L’autre femme est aussi intéressante…Cette étrangère, qui est là en Inde et qui écrit…Qui écrit cette histoire…Qui la vit ...
" Elle s'est tournée pour partir sans même me voir, rentrée en elle-même, inatteignable. Elle a resserré le pan de son sari sur ses épaules. Sous la finesse du tissu, l'échancrure de la blouse laisse entrevoir une poitrine abondante. Peut-être n'est-elle même pas consciente de son attrait ? Peut-être n'y a-t-il eu personne pour le lui apprendre et réveiller en elle quelque orgueil endormi, quelque secrète vanité ? J'ai perçu en elle la promesse d'une musique qui n'avait pas encore été jouée et qui, même désaccordée, contiendrait sa secrète harmonie. Suffirait-il de jouer en virtuose de l'instrument pour l'allumer de lumières et de couleurs nouvelles et franchir ses ténèbres ? "
L’étrangère qui écrit choisit pour l’héroïne le nom de Bimala, parce que cette femme pour elle est le personnage d’un film de Satyajjit Ray ( réalisateur indien essentiel), La maison et le monde (adapté du roman du prix Nobel de littérature, Rabindranath Tagore, écrit en 1905.)
Subhadra participera-t-elle au pèlerinage des femmes ménopausées, qui apprennent à sentir l'odeur de leur propre bûcher, acceptant "de n'être plus rien qu'un bout de chiffon dans le noir, qui s'embrase dans la dernière luminosité accordée au corps, celle du bûcher" et en respirant "l'odeur des corps brûlés, annonciatrice du bruit que fera le leur lorsqu'ils se retrouvera sur le bûcher, entouré du bref grésillement de leurs chagrins".
_________________
"Faire du théâtre c'est exorciser les démons de notre Personnage. Pourrais-je dire: si j'ai fait du théâtre, c'était pour m'éviter de jouer la comédie dans la vie."
(Jean Louis Barrault)