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 Lao She [Chine]

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Chatperlipopette
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MessageSujet: Lao She [Chine]   Sam 24 Fév 2007 - 17:58



Pour les mordus et les personnes intéressées par les littératures asiatiques (entre autre chinoise), je recopie une rapide présentation de cet auteur:

"Né en 1899 dans une famille mandchoue de la capitale, Lao She a été, dès son enfance, plongé dans une société en pleine évolution.

Après avoir enseigné pendant une vingtaine d'années, notamment en Angleterre, l'écrivain, à la suite du succès remporté par son fameux "Pousse-pousse", a pu se consacrer entièrement à son oeuvre. Il écrit de nombreuses nouvelles reprises dans "Gens de Pékin", dont est extrait "Histoire de ma vie." À travers les personnages très divers que Lao She met en scène, c'est toute la vie pékinoise, à la fin de l'Empire et dans les premières années de la République, qui resurgit. Les prostituées y côtoient les amateurs d'opéra et les agents de police; les bandits y font bon ménage avec les honnêtes gens, les simples artisans avec les petits commerçants.

De ce monde qui a aujourd'hui presque totalement disparu, Lao She a sur retenir le meilleur: une vie où la tragédie n'exclut à aucun moment l'humour.

Son grand roman écrit, entre 1940 et 1942, "Quatre générations sous un même toi", est une vaste fresque qui raconte l'histoire d'une famille à travers les péripéties de l'histoire chinoise. Les conflits qui sont au coeur de l'oeuvre n'opposent pas seulement entre eux les divers membres de la famille, ils opposent aussi le groupe familial à la patrie, et Pékin au reste de la Chine.

Sous le régime communiste, il a été amené à composer plusieurs pièces de théâtre, en particulier "La maison de thé." Victime tragique de la Révolution culturelle, Lao She s'est officiellement suicidé. Mais il pourrait bien avoir été battu à mort par les gardes rouges dans son appartement. Il n'a pas pu achever le grand roman autobiographique qu'il avait entrepris, "L'enfant du nouvel an", mais cette oeuvre posthume montre qu'il n'avait pas perdu de son talent de romancier."

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MessageSujet: Saga Chinoise   Sam 24 Fév 2007 - 18:03

"Quatre générations sous un même toit"


Lao She met en scène une famille chinoise traditionnelle, au mode de vie ancestral. Quatre générations vivent ensemble dans une maison que l'imagination voit jolie, agréable, pleine de vie et de rires d'enfants. La famille s'est élevée socialement à chaque génération: les petits fils ont reçu une éducation de lettrés.
Dans cette Chine occupée par les Occidentaux, des fissures lézardent le mode de vie millénaire: un vent de changements commence à se lever.
L'angoisse du vieux Qi (le patriarche) est de ne plus voir ses descendants vivre sous le même toit que lui et de ne pas fêter son anniversaire entouré de tous.

Puis c'est la guerre contre le Japon envahisseur. La Chine est asservie et Lao She nous emmène dans les ombres inquiétantes et sordides de l'occupation. Il nous peint une société particulière: la société pékinoise, une Chine dans la Chine. Une société profondément confucéenne: la fatalité est présente, il faut composer avec cette dernière afin de garder la tête haute et l'estime de soi. Le lecteur a l'impression que tout glisse, telles les gouttes d'eau sur les plumes des canards, sur ces Pékinois placides, optimistes et qui peuvent apparaître lâches et aveugles.
Les fils conducteurs de ce roman fleuve (presque 1900 pages) sont ce qui fait la splendeur de la civilisation chinoise: la maîtrise de soi (face aux pires situations) afin de ne pas heurter la sensibilité de l'Autre et le respect de la piété filiale (caisse de résonnance de l'attachement au culte des ancêtres et de l'importance d'une descendance nombreuse). La hantise de tout chinois est qu'il n'y ait plus de descendant pour prendre soin des parents et brûler des bâtons d'encens en l'honneur des ancêtres.
Trois points vitaux de la vie des Pékinois: ne pas perdre la face, avoir une grande piété filiale et être en toute circonstance un être humain.
Cette trinité sera mise à mal par l'occupation féroce, pendant huit ans, des Japonais. La famille Qi illustrera, tout au long de la saga, ls doutes, les souffrances, ls compromissions qui malmèneront ces trois aspects fondamentaux de la société chinoise.
Confucius est derrière chaque mot, chaque phrase, chaque sentiment. L'art subtil des paysages peints sur papier de riz apparaît sous la plume de Lao She souvent pour adoucir le récit difficile des misères subies par la peuple, mais en même temps, il pointe du doigt le fait que ces bonheurs d'autrefois sont irrémédiablement perdus en raison de la barbarie japonaise.
La lecture de Lao She met en parallèle l'antagonisme culturel entre la Chine (civilisation éclairée et brillante)et le Japon (civilisation imitatrice restant toujours barbare aux yeux des Chinois) avec l'antagonisme culturel entre la Grèce Antique et Rome. L'élève souhaite toujours surpasser le maître...quel qu'en soit le moyen. le lecteur comprend peu à peu que si Lao She qualifie les Japonais de "petits" c'est en vertu du regard chinois porté sur le Japon qui n'est qu'un nain à l'échelle millénaire de la civilisation chinoise.
Un passage illustre bien ce rapport antagoniste entre Chine et Japon:

"...ceux qui agressent les autres, les dominent, nuisent aux autre, ne peuvent qu'agir à l'aveuglette, ils n'ont pas d'autre solution. L'agression, elle-même, est désordre, car l'agresseur ne voit que lui-même et invente, en suivant sa propre idée, le visage que doit avoir l'agressé. Ainsi quelle que soit la minutie du calcul de l'agresseur, il rencontrera inévitablement des échecs et commettra des erreurs. Quant aux rectifications, il ne peut les apporter qu'en suivant une fois de plus ses partis pris, et, plus il corrige, plus il s'enferre dans l'erreur, dans le désordre. les petites révisions, les petites rigueurs ne peuvent corriger des prémices fondées dur l'erreur."

"Quatre générations sous un même toit" présente une rupture de rythme et de regard: les deux premiers tomes insistent sur l'écartèlement d'un des héros (Ruixuan, le fils aîné garant de l'équilibre familial) pris entre son patriotisme et son devoir de piété familiale. Le dernier tome évoque les changements durables qui vont s'opérer dans la société et la culture chinoise: l'avènement d'une fierté nationale, d'un patriotisme triomphant et du homme politique déterminant que sera Mao. Ces changements sont vus à travers le prisme du benjamin de la famille, celui qui n'ayant pas sur les épaules le poids de la tradition peut partir rejoindre les rangs de la résistance.
Ce roman est un long voyage au coeur d'une famille qui voit ses horizons changer et s'élargir. La traduction permet au lecteur de goûter aux savoureuses diatribes orales des habitants de la ruelle du Petit-Bercail. Un bonheur à lire, un livre qu'on ne laisse pas tomber de ses mains.

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MessageSujet: Le pousse-pousse   Mar 25 Mar 2008 - 14:32

Dans « Le pousse-pousse », c'est un Pékin des années trente que nous découvrons. L'empire a été annihilé, mais le communisme n'a pas encore pris place. Lao-She retrace le destin de Siang-Tsé, tireur de pousse-pousse.

Au début, le coeur courageux, avec la force de sa jeunesse, le jeune garçon espère pouvoir gravir les échelons, mettre de l'argent de côté et enfin avoir une vie moins dure.

Néanmoins, Lao-She aime à montrer à quel point il est difficile pour un pauvre de devenir riche, la chance n'existe pas : être pauvre c'est rester pauvre.

« Le pousse-pousse » est un livre que j'ai apprécié pour son style et pour son histoire. Il nous permet aussi de voir les moeurs et la vie des chinois avant la prise de pouvoir par les communistes.
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MessageSujet: Re: Lao She [Chine]   Lun 31 Mar 2008 - 6:29

"Histoire de ma vie"


Contrairement à ce qu'on pourrait tout d'abord penser, "Histoire de ma vie" n'est pas l'autobiographie de Lao She. "Histoire de ma vie" est une nouvelle extraite de son recueil de nouvelles "Gens de Pékin".
Lao She relate les pérégrinations d'un vieil homme: ce dernier a appris le métier de colleur de papier avant de devenir agent de police, inspecteur puis militaire. Ce vieux Chinois, avec beaucoup d'humour retrace les différentes étapes de sa vie: il a été quitté par sa femme, s'est donc retrouvé seul pour élever ses enfants et du trouver moult expédients pour les nourrir et les loger. Il a vu la fin de l'Empire, l'occupation par les légations étrangères et les premières années de la République.
A la lecture de la vie de ce vieil homme, on constate que tout est déterminé dès le départ, que le fatalisme imprime la vie sociale chinoise: si on naît dans une famille pauvre, sans appui, on restera pauvre, sans appui, "sans piston" et tout espoir de grimper un tant soit peu dans l'échelle sociale est bien mince, voire irréel. Mieux vaut en rire sinon on passerait sa vie à larmoyer sur son sort....du moins c'est ce que pense le vieillard à la fin de sa vie. Il faut aller de l'avant pour ne pas végéter et saisir chaque maigre occasion pour améliorer son ordinaire.
"Histoire de ma vie" est aussi le roman des petits métiers manuels tels que celui de colleur de papier. Il consiste à préparer des figurines de papier à brûler pour les diverses cérémonies religieuses qui jalonnent la vie: les enterrements, les mariages, les naissances...Avant la fin de l'Empire, les familles ne lésinaient pas sur les figurines ni sur le nombre de cérémonies, tout était fait dans les règles "Dans ce temps-là, quand un homme mourait, on ne faisait pas les choses aussi chichement qu'à présent. (...) La différence, c'était que, lorsqu'il y avait un mort, la famille endeuillée n'hésitait pas alors à dépenser un argent fou et ne reculait devant aucun sacrifice pour respecter les convenances et sauver ainsi les apparences. Rien que pour la confection funéraire, on en avait pour une jolie somme d'argent." (p 11) Le colleur de papier exerçait aussi ses talents dans les maisons: changer les papiers des murs, des fenêtres... ce qui peut être nocif pour la santé car il y respire poussières et colle.
Le narrateur fait allusion au métier de marieur qui demande tact, psychologie et prestance sans oublier l'art de la conversation et des négociations! Les jeunes gens ne se marient qu'avec l'homme ou la femme que la famille a choisi. Le narrateur possède cela ainsi que des rudiments d'écriture et de lecture ce qui fait oublier son manque de beauté et lui confère une certaine aura malgré la modestie de son métier. Il en est fier et orgueilleux jusqu'au jour où son épouse s'enfuit du domicile conjugal, abandonnant enfants et époux! La vie lui semble, d'un coup, bien vide et bien précaire et le métier de colleur de papier peu rémunérateur. Il lui faut changer de métier et surtout affronter le regard des autres et ne montrer ni arrogance qui ferait de lui un indifférent ni tristesse outrancière qui ferait de lui un lâche.
De fil en aiguille il deviendra policier, métier qui à l'époque ne semblait guère prisé et encore moins respecté. Malgré ses connaissances en écritures et lecture, il ne pourra accéder qu'à un poste subalterne....le déterminisme frappe encore, aggravé par l'omniprésence, en Chine, du piston et des appuis des notables: on ne prend pas en compte les compétences mais l'importance du piston! Notre homme est bien désappointé d'autant qu'il ne peut pas vraiment profiter de sa situation pour améliorer, par des combines, son ordinaire. Il a l'impression de s'être encore fait grugé et accepte sa malchance avec fatalisme et une pointe d'humour. Pointe d'humour qui lui permettra de regarder les côtés positifs de la vie et de continuer à aller de l'avant bien qu'il ne puisse offrir une éducation convenable à ses enfants qui sauront à peine lire et écrire.
A la suite du narrateur, on parcours les rues et ruelles de Pékin, on y rencontre le petit peuble comme on croise les notables ou les mandarins, on y observe différents métiers et de nombreux petits commerces. On sent l'odeur de friture, de beignets, de soupe et de légumes. On entend les cris des pousse-pousse, des gardes, des vendeurs de journaux, des chalands.
Parfois, le narrateur agace un peu avec ses récriminations, ses lamentations, son éternelle malchance et ses fanfaronades. Mais, on ne peut s'empêcher de l'accompagner dans ses indignations muettes car l'injustice est difficilement acceptable.
Lao She utilise la langue colorée du petit peuple chinois, le peuple laborieux qui courbe l'échine sous le poids des angoisses de manquer de l'essentiel pour survivre jusqu'au lendemain.
"Histoire de ma vie" laisse le lecteur sur sa faim car ce n'est pas un texte intégral présenté par la collection Folio 2€ mais un choix d'une nouvelle parmi d'autres de son recueil (ici "Gens de Pékin"). On peut considérer ce texte comme une mise en bouche mais, au final, la frustration est présente: cela montre les limites des textes extraits d'une oeuvre; le contexte, le rythme de narration ne sont plus perceptibles et lecteur a du mal à situer les personnages. Cependant, pour ne pas terminer sur une note négative, "Histoire de ma vie" permet une approche de l'écriture de Lao She, pour celui qui ne l'a jamais lu, écriture très colorée, très vive, acérée et sans concession dans le regard porté sur la société chinoise du début du XXè siècle.

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MessageSujet: Re: Lao She [Chine]   Lun 31 Mar 2008 - 6:33

Slayeras a écrit:
Dans « Le pousse-pousse », c'est un Pékin des années trente que nous découvrons. L'empire a été annihilé, mais le communisme n'a pas encore pris place. Lao-She retrace le destin de Siang-Tsé, tireur de pousse-pousse.

Au début, le coeur courageux, avec la force de sa jeunesse, le jeune garçon espère pouvoir gravir les échelons, mettre de l'argent de côté et enfin avoir une vie moins dure.

Néanmoins, Lao-She aime à montrer à quel point il est difficile pour un pauvre de devenir riche, la chance n'existe pas : être pauvre c'est rester pauvre.

« Le pousse-pousse » est un livre que j'ai apprécié pour son style et pour son histoire. Il nous permet aussi de voir les moeurs et la vie des chinois avant la prise de pouvoir par les communistes.


J'ai bien l'intention de le lire...malgré ma légère déception à la lecture de "Histoire de ma vie" j'aime l'écriture de lao She ainsi que les sujets de société qu'il aborde Very Happy

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MessageSujet: Re: Lao She [Chine]   Dim 20 Sep 2009 - 21:36

Le vieux monsieur Qi ne craignait rien ni personne. Les guerres ne l'avaient pas effrayé, la paix le réjouissait. Il avait seulement la hantise de ne pouvoir célébrer son quatre-vingtième anniversaire. Il était encore dans la force de l'âge lorsque l'armée des Huit Puissances attaqua Peiping et pénétra dans la ville ; un peu plus tard, il fut témoin des événements qui entraînèrent l'abdication de l'empereur Qing; il vécut aussi cette guerre civile sans fin pendant laquelle les portes de la ville étaient tantôt closes _ on entendait alors les tirs continuels des fusils et des canons _, tantôt ouvertes _ et les hautes voitures, suivies de grands chevaux de guerre, sillonnaient à nouveau les rues à toute allure.
Il ne manquait jamais une occasion de célébrer les jours de fête. Et lorsque arrivait le nouvel an, il offrait toujours des sacrifices à ses ancêtres. Il menait une vie honnête, sans chercher à sortir de sa condition, n'aspirant qu'à jouir d'une vie paisible débarrassée des soucis matériels ; la guerre même ne le prendrait pas au dépourvu. Il gardait toujours chez lui des réserves de farine, de riz et de légumes salés, de quoi nourrir sa famille durant des mois. Les obus pouvaient percer le ciel, les soldats galoper dans les rues, il fermerait sa porte en la calant avec une grande jarre ébréchée remplie de pierres. Cela suffirait à le préserver de tout désastre.


Ainsi commence ce magnifique roman de 1900 pages que l'on ne parvient plus à lâcher et auquel on repense longtemps après avoir, à regret, refermé le dernier tome.
Les Japonais on envahi Pékin, et, durant huit longues années, vont tenir sous leur joug la population. L'action se déroule quasi exclusivement dans la rue du petit bercail, hutong populaire comme il n'en existe quasiment plus aujourd'hui. Dans cette ruelle vivent de nombreuses familles de milieux sociaux différents. S'y côtoient des érudits, des artisans et de pauvres gens. Ils s'aiment, se querellent, s'entraident ou se dénoncent les uns les autres. L'occupation, les privations et le climat de peur instaurés par les Japonais vont révéler les caractères, les comportements allant de la résistance active à la collaboration la plus abjecte, parfois au sein d'une même famille.
La plupart d'entre eux tenteront juste de survivre, comme le vieux Qi, patriarche de la ruelle, qui n'aspire qu'à garder pour toujours les quatre générations de la famille sous son toit.
Mais cette occupation n'a rien à voir avec les précédentes troubles connus depuis plusieurs décennies, et la cruauté des Japonais ne connaît pas de limite. Tortures, vexations, famine, rien de sera épargné aux Pékinois impuissants. Et même les plus viles compromissions ne pourront garantir fortune et sécurité...
Le roman alterne moments de tendresse familiale, disputes animées entre voisins, pensées et projets des uns et des autres, mais aussi descriptions terribles des effets de la torture et des multiples exactions commises par les Japonais. De plus en plus sombre au fur et à mesure que l'étau japonais se resserre, le roman n'en devient pas pour autant désespérant. Lao She est avant tout un auteur de la vie, la vie qui continue coûte que coûte. Et c'est superbe.

Chappy a très bien parlé de ce roman, et je ne parviens pas à décrire ce que j'ai ressenti à la lecture, tant il m'a marquée. Assurément l'un des plus gros coups de coeur de ma vie de lectrice ! Aussi je vais plutôt vous proposer de nombreux extraits.


L'un des personnage principaux, Ruixuan, est le petit-fils du vieux Qi. C'est un homme cultivé et pondéré, qui réfléchit beaucoup et a une vision pertinente de la situation mondiale en ces temps troublés. Il est parfaitement conscient que la Chine n'est au yeux de la planète, et ce depuis près d'un siècle, qu'un "simple morceau de lard que tout le monde se partage".

Ruixuan avait toujours été un élève studieux, il avait acquis de bonnes connaissances sur un la littérature et les arts chinois et européens. Malheureusement, il n'avait pas eu l'occasion d'aller poursuivre ses études à l'étranger, parce que les ressources lui avaient manqué.


Ruixuan était le seul à être toujours très affable, à la fois réservé et spontané. On se demandait où il avait acquis cette distinction, si tant est que ce genre de chose puisse s'acquérir. A l'image de son grand-père et de son père, il était très consciencieux, mais à la différence de ces derniers il agissait avec beaucoup de naturel, ne montrant jamais la moindre agressivité. Econome au plus haut point, il ne gaspillait pas ses sapèques, mais il savait malgré tout se montrer généreux et en tout cas ne lésinait pas sur les dépenses opportunes. Lorsqu'il était déprimé, son comportement faisait penser à un ciel couvert au printemps ; on savait bien que quoiqu'il arrive, aucun orage n'éclaterait. Quand il était de bonne humeur, il se contentait de sourire, donnant ainsi l'impression de se moquer de lui-même.

A la fois attaché à ses racines et homme du présent, il tente sans cesse de concilier les coutumes propres à chacune des générations de la famille, sensible au bien-être des siens.

Arrivé à l'âge de se marier, il avait déjà des idées bien arrêtées sur le caractère sacré de l'amour et sur la liberté du mariage. Et bien, cela ne l'avait pas empêché d'épouser Yun Mei, à qui son père l'avait fiancé ! Il se rendait bien compte qu'il faisait une erreur en se liant pour toute la vie à une femme qu'il n'aimait pas, mais d'un autre côté il ne pouvait supporter les regards soucieux de son grand-père et de ses parents. Il se mettait tout bonnement à leur place et à celle de sa fiancée. Après mûre réflexion et après avoir de réalisé la situation pénible dans laquelle ils se trouvaient tous et surtout pour ne pas faire d'histoires, il s'était résolu au mariage. Il raillait sa propre faiblesse, mais quand il avait vu le visage de son grand-père et de ses parents resplendissant de joie, il avait ressenti une certaine forme de fierté : celle du sacrifice.

Devenu soutien de famille, il est sans cesse balloté entre son envie de s'engager dans la résistance et ses obligations familiales. Il ne peut se résoudre à laisser ses vieux parents et ses enfants sans ressource, mais ne cesse de se dévaloriser et d'avoir honte de son incapacité à fuir pour se battre.
Lao She est un auteur qui prend son temps, exposant les caractères de ses personnages et les circonstances qui les ont amenés à vivre telle ou telle situation. Pourtant, si les réflexions de Ruixuan tournent toujours autour des mêmes thèmes, le texte n'en est jamais lassant pour autant ; il y a toujours la nuance, l'information supplémentaire qui enrichit le récit.


Son coeur était un écheveau où tout s'emmêlait : la vie et la mort, l'amour et la haine, le rire et les larmes, le patriotisme et la guerre, il n'arrivait pas à distinguer, dans toutes ces notions jumelles, laquelle était la vérité. Il restait assis, hébété, sur le seuil de la porte à regarder les feuilles de sophora bouger au gré du vent.

Ses réflexions l'amènent à comparer les différences de comportement entre Japonais et Chinois. Il ne cesse de fustiger l'esprit particulier des Pékinois ; attachés à leurs coutumes et à leur famille, très propres, courtois, détestant les conflits et n'aimant rien tant que la paix et leur tranquillité, ils n'ont pas un grand esprit de résistance, mais tentent plutôt de survivre au mieux dans les conditions présentes.

La frénésie guerrière de tout un peuple avait donné à Yamaki un coeur de pierre, alors que sa propre sensiblerie était due à la vertu de piété filiale qu'il partageait avec tous ces compatriotes, et elle pouvait les mener jusqu'au désintérêt pour le péril auquel était confronté le pays. Il lui était impossible de prendre la ferme résolution de mettre un terme à ces sentiments, fruits d'une grande attention accordée aux relations humaines, mais il savait par ailleurs que les soucis familiaux le poussaient, lui et peut-être beaucoup d'autres, à négliger une chose capitale : venger le pays. Il avait le coeur gros, mais il ne pouvait se corriger. Comment rien qu'en remuant le petit doigt aurait-il pu changer une civilisation plusieurs fois millénaire ?

Ruixuan espère que le sursaut viendra de la jeunesse brimée. N'étant pas arrêtée par des responsabilités familiales, se soulèvera-t'elle ?

Hu Amao était chinois et, si la majorité des Chinois pouvait prendre exemple sur lui pour se battre contre les Japonais, la Chine serait alors un pays digne de ce nom, et plus un simple morceau de lard que tout le monde se partage. (...) Les Chinois aimaient la paix, mais aujourd'hui il leur fallait des gens comme Hu Amao, qui aient le courage de se sacrifier pour la paix.

Néanmoins, il ne peut s'empêcher d'apprécier encore ces traits de caractère qu'il fustige par ailleurs, et qui étaient si agréables en temps de paix. Et lorsqu'il rencontre des Chinois nobles et fiers qui résistent comme ils peuvent à l'occupant, fusse de façon passive, ce sont ces mêmes comportements qu'il loue :

Ruixuan n'avait pas le coeur à penser à quoi que ce fût mais des larmes lui vinrent aux yeux malgré lui. C'était cela, la Chine, la culture chinoise ! (...) Ces enfants et ses adultes étaient à la merci du froid et de la faim, risquaient à tout moment d'être massacrés par les Japonais, pourtant ils gardaient leur politesse, leur enthousiasme, prêts à rendre service, sans se montrer abattus. Ils ne possédaient rien, pas même un vêtement propre, ni de la poussière de feuille de thé, mais ils semblaient riches de tout. Ils avaient leur vie, une histoire plusieurs fois millénaire. Ils ne semblaient pas "vivre" mais se débattre pour accomplir un devoir, une mission qu'ils ne comprenaient pas. Si on leur avait ôté leurs vêtements crasseux et déchirés, ils se seraient montrés robustes, glorieux, purs, comme l'étaient leurs lointains ancêtres Yao et Shun. (souverains mythiques de la Haute Antiquité incarnant la vertu dans la tradition confucéenne.)

A travers Ruixuan, on sent l'amour de Lao She pour se peuple de Pékin qu'il décrit comme personne.

Les Chinois aiment pleurer, et ils le font sans se cacher ! Les Japonais, et même leurs enfants, savent enfouir leurs larmes au fond de leur coeur ! Mais pleurer parce qu'on a de la peine, n'est-ce pas plus naturel, plus humain ? N'est-il pas plus barbare d'avoir le courage de tuer d'autres humains, de se suicider ?

Le style de Lao She, inimitable, est savoureux. Il excelle dans les descriptions, croquant en quelques traits ses personnages, qu'il approfondit ensuite par petites touches. De nombreux protagonistes révèlent peu à peu des comportements inédits, s'enrichissent dans l'adversité ou se dépravent sans fin dans la collaboration.

En quelques phrases, il parvient avec génie à nous donner une idée précise des êtres :

Madame Guan était grande et forte et aimait porter des vêtements rouge vif ; c'est la raison pour laquelle, bien qu'elle eût près de cinquante ans, on lui avait donné le surnom de "grosse courge rouge", par allusion à une espèce de petite courge que les enfants utilisent pour jouer à la balle et qui, une fois mûre, vire au rouge. Ce surnom était assez bien trouvé, car l'écorce de cette courge se ridait assez vite et laissait bientôt transparaître les graines noires de l'intérieur. Madame Guan avait justement beaucoup de rides et de nombreux grains de beauté que le fard dont elle s'enduisait le visage ne parvenait pas à recouvrir. Elle faisait encore plus de manières que son mari et chacun de ses mouvements, chacun de ses gestes rappelait ceux de l'impératrice douairière Cixi. Encore plus que M. Guan, elle raffolait de la vie mondaine ; elle était capable de jouer au mah-jong pendant deux jours et deux nuits d'affilée, tout en gardant une attitude majestueuse d'impératrice douairière.

Certains comme Lan Dongyang, loin d'être tout en nuances, sont au contraire grotesques, caricaturaux, comme ces masques grimaçants peints de couleurs vives que l'on voit sur les scènes de théâtre :

Monsieur Lan cumulait les fonctions de directeur du bureau de l'enseignement et de professeur de chinois écrit ; son influence au lycée dépassait presque celle du proviseur : il n'en tirait cependant aucun orgueil. Ce dont il était le plus fier, c'était de savoir composer des essais et des poèmes d'un style nouveau. Il aimait qu'on reconnaisse en lui un homme de lettres. Ses essais et ses poèmes lui ressemblaient : il était très petit, il avait le visage très maigre, le nez déviant vers la gauche et l'oeil droit étiré vers le coin supérieur ; ainsi, tendu entre gauche et la droite, son visage semblait toujours sur le point de se déchirer ; comme il utilisait souvent les caractères "toutefois" et "mais", on trouvait ses écrits aussi énigmatiques que sa physionomie.

Et lorsque Lan est amoureux, voici ce qu'il compose en l'honneur de sa bien-aimée dont il apprécie les rondeurs avantageuses ! laugh

Lan Dongyang, qui raffolait de sa nouvelle mise, alla même jusqu'à écrire un poème qui le satisfaisait plus que tous ceux qu'il avait jamais composés :
Tes vêtements me laissent deviner ta chair,
saucisses sensuelles.


Ce qui nous amène à une autre caractéristique de l'écriture de Lao She : l'humour. Grinçant ou bon enfant, il fait toujours mouche.

Monsieur Qi appela près de lui la femme de son petit fils aîné. Elle était sa préférée, car elle avait donné des descendants à la famille : et il était très fier de son arrière-petit-fils et de son arrière-petite-fille ; en outre, elle s'occupait bien du ménage, et surtout elle savait se tenir, ce qui n'était vraiment pas le cas de l'épouse de son deuxième petit-fils, dont la coiffure permanentée aux formes extravagantes lui faisait comme un nid de poule sur la tête ; c'était bien simple, rien qu'à la regarder, on avait le coeur tout chaviré.

N'étant jamais allée en classe, elle n'avait pas de vrai prénom ; en effet, on ne donnait alors un prénom aux enfants qu'à leur entrée à l'école. Ce fut donc son mari qui, après leur mariage, lui donna le prénom de Yun Mei, un peu comme on décerne le titre universitaire de "docteur". ( "yun" signifie charme, "mei "prunier" ) Ces deux caractères, Yun Mei, ne furent jamais bien accueillis dans la famille Qi. Les beaux-parents n'avaient pas l'habitude d'appeler leur bru par son prénom, pas plus que le grand-père ; d'ailleurs ils n'en voyaient pas la nécessité. Les autres la considéraient un peu comme la bonne à tout faire et ne voyaient rien en elle qui puisse évoquer le "charme" ou les "fleurs de prunier". Comme les deux caractères Yun Mei se prononcent exactement de la même façon que deux autres caractères qui signifient "transporter le charbon", le vieux Qi croyait qu'ils étaient synonymes.
"Eh bien, elle est déjà bien occupée du matin au soir, et en plus on a la cruauté de lui faire transporter le charbon?"
Du coup, son mari n'osa plus l'appeler par son prénom.


Lao She affectionne les métaphores animales et végétales. Elles surgissent au détour d'une phrase, alors qu'on ne les attendait pas ; elles peuvent surprendre les occidentaux que nous sommes, mais leur pertinence nous arrache immanquablement un sourire, fut-il jaune.

Il s'était contrôlé tout au long de sa vie ; comme une noix, il avait toujours répugné à montrer ses cerneaux. Aujourd'hui qu'il avait tout perdu, il devait lui-même briser cette coque et dire ce qu'il avait sur le coeur.

Quand il rencontrait une connaissance, son cou s'allongeait beaucoup pour attirer l'attention de l'autre, puis sa bouche se relevait et tout son visage se plissait de joie, on aurait dit une noix qu'on vient de casser.

Parfois il se disait qu'il fallait se montrer un peu plus ouvert, qu'il ne fallait pas se comporter comme les mouches pour qui toutes les morts se valent, qu'un être humain restait un être humain qu'il fût japonais ou non.

Le visage de Chrysanthème était si rouge qu'on aurait dit un crabe de mer.

Le visage de la "grosse courge rouge s'empourpra, ses taches de rousseur devinrent des petits grains de raisin, du violet pointait sous le gris.


Les Japonais ne s'occupaient pas de ce désordre. Quand ils voulaient que tout se passe en ordre et sérieusement, ils ordonnaient aux gens, à coups de fouets et de baïonnettes, de se mettre en files bien ordonnées ; quand ils voulaient qu'il y eût du relâchement, quand ils entendaient laisser les gens "profiter de la vie", ils souriaient de l'air méprisant qu'ils auraient à la vue de petits moutons courant et gambadant, ils n'intervenaient pas. Eux étaient les chats, les Chinois des souris ; quand ils avaient capturé leur proie, ils ouvraient la bouche et la laissent courir encore quelques pas, pour voir.

Enfin, ce livre nous plonge littéralement dans le Pékin des années 40, et nous en apprend beaucoup sur les coutumes, sociales et culinaires. Les gourmets se régaleront entre autres des descriptions de mets délicats ou plus étranges. ( Ah ce long passage sur les fruits dégustés au fil des saisons !)

Selon la coutume ancienne, une femme mariée qui se remarie doit le faire au beau milieu de la nuit, sans voir le jour, car une veuve qui se remarie c'est indécent. Une fois la mariée arrivée à la porte de la nouvelle maison, on fait partir un chapelet de pétards et l'on pose, sur le seuil de la porte, un brasero afin qu'elle l'enjambe. Si les pétards peuvent effrayer l'esprit de son défunt mari, le brasero complète l'action des pétards et brûle tous les souffles néfastes.

Si vous voulez tout savoir sur les gâteaux de riz : Wink

Il y avait à peiping de nombreuses corporations de vendeurs de friandises. Chez Daoxiangcun, on vendait des gâteaux de riz de Canton, de grosse taille, avec toutes sortes de farces, ils étaient chers. Ce genre de gâteaux n'étaient pas tout à fait au goût des Pékinois, car dans la farce on mettait immanquablement du jambon ou du saindoux. Les gens du nord ne sont déjà pas très portés sur le riz glutineux, et si en plus on y ajoute des choses comme du jambon, cela les rebute davantage. Pourtant, ces friandises ne se vendaient pas trop mal, d'abord, parce que les Pékinois pensaient que tout ce qui venait du Guangdong était un peu révolutionnaire, ils n'osaient donc pas déclarer ouvertement que ce n'était pas bon et puis, étant donné leur prix élevé, pour un cadeau, c'était plus recherché. Tout ce qui est cher est bien, peu importe que ce soit bon ou non.
Les authentiques gâteaux de riz selon la tradition pékinoise étaient ceux, à l'ancienne, vendus dans la boutique "Spécialités de pains à la vapeur dans la tradition des Mandchous et des Han". Ils n'étaient pas farcis. Il s'agissait de tout petit gâteaux faits avec du riz glutineux de première qualité. Avant dégustation, on les saupoudrait de sucre blanc. Ces gâteaux n'étaient pas très savoureux, mais ils étaient bien blancs, tout mignons, dans la pure tradition, disposés dans des plats aux couleurs vives. Les mêmes petits amuse-gueule étaient vendus dans la rue par les vendeurs de gâteaux de Savoie cuits à la vapeur, de plus, on les frappait avec de la glace. La troisième catégorie était vendue aussi dans la rue par des vendeurs ambulants, mais ils étaient un peu plus gros, fourrés avec des jujubes. C'étaient les gâteaux de riz les plus courants..


Je crains que ce commentaire ne soit trop long...

Je serai contente si vous picorez dans les différents extraits, et que vous y trouvez l'envie de découvrir à votre tour ce grand auteur si attachant.


Dernière édition par Armor-Argoat le Lun 21 Sep 2009 - 20:18, édité 16 fois
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MessageSujet: Re: Lao She [Chine]   Dim 20 Sep 2009 - 21:41

Armor-Argoat a écrit:
Je serais contente si vous picorez dans les différents extraits, et que vous y trouvez l'envie de découvrir à votre tour ce grand auteur si attachant.
tout au long de ta lecture, tu m'as donné déjà tellement envie de découvrir ces livres.. ils sont déjà chez moi.. et vont devoir encore attendre un peu.. mais c'est prévu.. je veux les lire.. et je vais à ce moment revenir pour lire ton commentaire, merci en tout cas Very Happy

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MessageSujet: Re: Lao She [Chine]   Dim 20 Sep 2009 - 21:47

Tiens, au cas où quelqu'un l'aurait raté, on peut signaler qu'une lecture en commun du Pousse-Pousse est prévue pour le mois d'octobre.
Plus d'informations sur ce fil.

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MessageSujet: Re: Lao She [Chine]   Dim 20 Sep 2009 - 23:11

kenavo a écrit:
Armor-Argoat a écrit:
Je serais contente si vous picorez dans les différents extraits, et que vous y trouvez l'envie de découvrir à votre tour ce grand auteur si attachant.
tout au long de ta lecture, tu m'as donné déjà tellement envie de découvrir ces livres.. ils sont déjà chez moi.. et vont devoir encore attendre un peu.. mais c'est prévu.. je veux les lire.. et je vais à ce moment revenir pour lire ton commentaire, merci en tout cas Very Happy


Merci. Wink
Un conseil : Il vaut mieux lire la préface de Le Clézio après avoir terminé le livre. C'est ce que j'ai fait et bien m'en a pris ; il en dit trop !
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MessageSujet: Re: Lao She [Chine]   Lun 21 Sep 2009 - 10:32

Armor-Argoat a écrit:
Un conseil : Il vaut mieux lire la préface de Le Clézio après avoir terminé le livre. C'est ce que j'ai fait et bien m'en a pris ; il en dit trop !
Merci pour le conseil.. mais après avoir fait des expériences similaires dans le passé, je ne lis préface, postface, n'importe autre que le roman seulement après ma lecture.. c'est rare que je réalise que cela aurait aidé avant la lecture.. le plus souvent, ils en disent trop Wink

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MessageSujet: Re: Lao She [Chine]   Mer 28 Oct 2009 - 20:23

Le Veinard est tireur de pousse à Pékin; il est intègre, sobre, dur au labeur et n'a qu'un seul objectif en tête: économiser assez de yuan pour acquérir son propre pousse et devenir ainsi son propre patron! Le Veinard rogne sur tout pour gonfler au fil des mois et des années son petit pécule et, tout en étant bien considéré par ses compagnons de misère il est loin de partager leurs tendances de consommateurs d'alcools et de filles de joie.
Il loge, quand il n'est pas engagé au mois chez un particulier, dans une chambre pour célibataire au-dessus du garage de Maître Liu et sa fille La Tigresse. Entre les courses à travers la ville et les engagements dans les familles, Le Veinard rempli sa tirelire et parvient enfin à réaliser son rêve le plus cher: acheter son pousse et pouvoir s'énorgueuillir de sa réussite, de sa belle stature d'athlète ainsi que de penser à prendre femme. Très vite, le malheur ternit l'avenir radieux qui s'offre au Veinard: lors d'une course risquée en-dehors de la ville, alors que les rumeurs de guerre enflent chaque jour, pour le gain de quelques yuan supplémentaires, il se retrouve arrêté et embarqué par un groupe de soldats qui lui volent son pousse et lui laissent la vie. Notre Veinard est de retour à la case départ, sa liberté si chère à son coeur entravée et le moral au plus bas. Cependant, notre tireur de pousse a de la ressoource et comme tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir dès que l'occasion se présente à lui, il s'empresse de fausser compagnie aux soldats en emportant, en prime, à défaut de son pousse, les trois chameaux du convoi.
Le Veinard récupère une partie de son argent en vendant à perte les chameaux et de retour en ville, rebondit pour atteindre une fois de plus son rêve, acheter un pousse. Seulement, même si la chance demeure une compagne discrète mais réelle, Le Veinard rencontre plus d'obstacles qu'auparavant: entre les maisonnées désagréables où les épouses sont de vraies harpies, la concupiscence de La Tigresse qui le leurre et la surveillance policière de la famille Cao, les déconvenues se succèdent et apportent découragement et amertume. Notre Veinard tombera de Charybde en Scylla et lecteur sera le spectateur impuissant d'une vie déchue où la tristesse, la souffrance et le désespoir se disputent les lambeaux d'un rêve devenu vaine chimère. Il suit les efforts, sans cesse renouvelés, d'un pauvre hère, soumis à la dure loi d'un karma mais surtout d'une époque et d'un vent de l'Histoire, rouleaux compresseur d'une population fragile et miséreuse, en quête d'une pitance journalière qui lui permettra de voir chaque lendemain.
Lao She signe avec "Le tireur de pousse" un roman social digne d'un Zola, tant le réalisme est présent; il met en scène, avec tendresse, sans pathos exagéré et un humour décapant , le menu peuple de Pékin, celui qui par sa misère apporte la richesse et l'insouciance aux castes aisées et aux puissants. Le Veinard tente de sortir de sa condition de subalterne voire d'esclave, malgré son manque d'instruction et sa grande solitude (il a perdu les siens et du quitter sa campagne pour gagner sa vie en ville). Or, la marche d'une société en bout de course (Lao She suggère à demi-mot les futurs bouleversements de la Chine), refuse, par son fatalisme et son attachement à l'ordre des choses, l'espoir d'une vie meilleure aux hommes de bonne volonté. Le héros vit ses malheurs sans pouvoir être dans la capacité de faire les bons choix en raison de sa naïveté et de son absence d'éducation: le lecteur se demande, tout au long du récit, si la vie du Veinard aurait été différente s'il n'avait pas choisi cette funeste course en dehors de la ville.
Lao She utilise, avec un savoureux brio, le burlesque, non seulement de la description des personnages mais aussi des situations dans lesquelles Le Veinard se retrouve pour en extraire une force romanesque où la farce côtoie le tragi-comique. Cependant, à côté d'une verve pleine d'humour, Lao She sait décrire les mille et un petits détails du quotidien (la hiérarchie chez les pousse-pousse, leurs vêtements, leurs postures ou encore les plats revigorants achetés dans les gargotes...) sans lasser le lecteur, sans oublier d'accompagner les moments les plus critiques vécus par son héros de splendides descriptions empreintes de poésie, descriptions qui participent à la dramaturgie romanesque.
"Maintenant le ciel gris se diaprait de rouge, et les contours des arbres et des lointains se précisaient. Puis, peu à peu, le rouge se mêla au gris, formant des taches pourpres et violettes. L'horizon avait la couleur des raisins pas encore mûrs. Peu après, une teinte orange vif apparut et le coloris du ciel devint plus lumineux. Soudain, tout le paysage se détacha distinctement; la brume matinale qui couvrait l'orient se moira d'un rouge éclatant tandis que le zénith bleuissait. Puis la brume se dissipa et les rayons dorés du soleil apparurent enfin, tissant dans la trame des nuages une immense toile de feu: et les champs, les arbres, l'herbe passèrent alors du vert bleuté à un jade resplendissant." (p 38)
"Les eaux des douves du Palais étaient déjà complètement gelés, et leur brillant ruban gris longeait les anciens remparts de la Cité interdite. Aucun son ne parvenait de l'intérieur des murs. Les tours de guet aux toits finement travaillés, la voûte aux reflets d'or, les grands portails vermillon et les kiosques de la colline du Belvédère semblaient demeurer en suspens dans le clair de lune. On eût dit qu'ils attendaient que retentît l'écho de quelque voix à jamais silencieuse. Un vent léger soufflait doucement, franchissant les murailles de la Cité interdite. Il effleurait légèrement les kiosque et les palais comme s'il voulait leur raconter quelque histoire secrète d'un lointain passé." (p 126)
La lecture de ce roman m'a emmenée dans l'univers pittoresque, chaleureux et parfois épouvantablement tragique, du petit peuple pékinois du début du XXè siècle. Ce menu peuple, Lao She l'avait déjà admirablement peint dans "Quatre générations sous un même toit".
"Le tireur de pousse" est un prélude à tout ce que Lao She développera par la suite: la misère crasse des plus pauvres, la hantise du lendemain, les saisons apportant leur lot de drames, la fange qui semble ne jamais décoller des pieds des masses laborieuses, la corruption, pieuvre étouffant les plus faibles, ou la richesse méprisante de certains riches.
Il met en scène aussi les progressistes qui souhaitent voir le pouvoir être plus à l'écoute des misères du peuple et s'ouvrir un peu plus au monde moderne et se fait l'écho d'une vague qui bouleversera pour longtemps le visage, hors du temps, de la Chine.


Nota Bene: la traduction de mon exemplaire n'a pas été revisitée par François Cheng et sa fille; elle date de 1985 et parfois le style m'a paru un peu lourd. Cependant, elle n'a en rien diminué mon plaisir de lire ce premier roman de Lao She!

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MessageSujet: Re: Lao She [Chine]   Ven 30 Oct 2009 - 12:59

J'ai lu "histoire de ma vie" de cet auteur.

Un petit livre très riche de sens ! L'écriture manque de fluidité parfois, la narration étant monocorde mais s'accordant parfaitement à la vie désespérément triste du héros.
Une vie de peine et de misère à un point qui fait froid dans le dos.
Le héros quoique n'ayant pas pu faire d'études est doté d'une intelligence qui lui permet de faire des réflexions intéressantes (qu'il présente naïvement) sur la société dans laquelle il vit. Il décrit bien les inégalités sociales qui semblent ne pas changer malgré le changement du système politique.
A découvrir...
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Lao She [Chine]

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