Je prends la suite de Biblio....
"Le chemin des âmes"
Nous sommes en 1919, la Grande Guerre est terminée mais pas son cortège de douleurs et de sang. Elle a laissé des traces plus profondes que les tranchées où se terraient les soldats, plus profondes que les cratères des obus, plus profondes que les blessures par balle, plus profondes que les sillons de l'enfer.
Niska, une vieille indienne qui a conservé le mode de vie traditionnel des indiens Cree, femme-médecine ou chamane, attend le retour de son neveu.
En 1914,
Xavier et
Elijah s'engagent dans l'armée pour s'en aller combattre sur les champs de bataille de Belgique et du Nord de la France. Commence alors pour eux, une plongée dans l'enfer de l'inhumanité. Le premier se bat en relative harmonie (si tant est que l'harmonie puisse exister dans un tel contexte) avec ses croyances et ses convictions: il tue sans haine, pour se défendre, pour défendre sa vie et accompagne les âmes des soldats sur le chemin de leur autre vie. Le second bascule, peu à peu, dans la jouissance de donner la mort, dans la jouissance du sang, dans la jouissance du sentiment de puissance offert par une lunette sur un fusil, par l'habileté à saisir le moindre bruit pour détruire l'autre. Il rencontre aussi le pouvoir de la morphine, médecine qui fait tout oublier notamment la douleur et la peur, médecine qui peut faire déraper et franchir la frontière qui sépare l'humanité de la cruauté perverse.
Joseph Boyden et ses héros indiens Cree,
Xavier,
Elijah et
Niska, entraînent le lecteur dans les récits croisés de trois destins forts et parfois tragiques.
Les souvenirs des traditions indiennes du Canada, le respect de la nature, l'écoute de cette dernière, alternent avec les récits des combats de la guerre des tranchées. Cette guerre qui brise, hache, biffe les hommes et leur âme jusqu'à en faire des dévoreurs, certes métaphoriques, de chair humaine. Les indiens, vivant dans des conditions extrêmes en hiver, savent combien il est facile de sombrer dans l'obscurité de la faim lorsque la famine menace et les beaux jours encore lointains.
Niska en fit l'expérience, enfant, lorsque son père, homme-médecine du clan, fut contraint de soustraire du monde des vivants, une jeune femme (et le bébé qu'elle allaitait) qui trouvant son époux vaincu par le froid glacial le mangea pour survivre: elle était devenue, au yeux de la tribu, une
windigo, une âme damnée car ayant goûté à la chair humaine.
Xavier, aussi, plus tard, fut témoin de cela et comme son grand-père l'avait fait pour sa tante
Niska, cette dernière, devenue à son tour
hookimaw (femme-médecine), le laissa regarder la mise à mort d'un homme devenu
windigo.
Cette expérience initiatique servira à
Xavier lorsqu'il sera clair et évident que
Elijah est devenu un
windigo, a franchi la frontière qui sépare les êtres humains de l'innommable. Mais
Xavier n'a pas terminé son long chemin vers son âme. La guerre lui a infligé une dépendance sournoise: la morphine.
Xavier fait partie des six millions de mutilés de guerre: il a perdu une de ses jambes et gagné une immense culpabilité, la mort d'
Elijah.
Xavier revient au pays avec son lourd fardeau et une envie de mourir qui inquiète
Niska. Au cours des trois jours du voyage de retour vers les immenses forêts silencieuses de l'Ontario,
Niska va maintenir la minuscule flamme de la vie dans l'âme de
Xavier. Trois jours de voyage en canoë, trois jours de doses de morphine, trois jours d'angoisse, trois jours de récits des champs de bataille, trois jours de récits des jours anciens et heureux lorsque
Xavier pistait l'orignal, courait les bois, apprenait à se déplacer sans bruit, à écouter le coeur palpitant de la Nature.
Au terme du voyage,
Xavier pourra revivre délivré de son démon, libéré de sa culpabilité en libérant sur le chemin des âmes celle d'
Elijah, trop longtemps perdue dans les brouillards de la guerre et de la folie meurtrière. Au terme du voyage,
Niska saura que
Xavier reprendra le flambeau de
hookimaw.
Un premier roman d'une force romanesque étonnante et superbe, emportant tour à tour le lecteur au coeur des forêts enneigées et silencieuses, sanctuaires des traditions millénaires de la sagesse amérindienne et au milieu des hurlements et des déchaînements d'une guerre impitoyable et sanglante. Dès que le lecteur plonge dans le roman, il est aussitôt happé par la puissance du récit et l'extraordinaire vie des personnages (
Xavier le taciturne, peu enclin à s'exprimer en anglais, peu désireux d'être assimilé et
Elijah le lumineux indien, irréel de beauté et d'élocution facile - il parle anglais mieux que les officiers! - expansif et virevoltant), une vie proche de l'épopée, de l'héroïsme (au sens grec du terme).
Une aventure dont on revient enchanté malgré les horreurs approchées. Une écriture superbe, dynamique autant que poétique, rythmant le récit de longues respirations.
Mille et un mercis Marie pour avoir mis ce précieux roman au Cerclage

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Hochant la tête/il se lèche/le chat sous la lune (Issa)