Le Chemin des âmesComment dire que l’on a aimé une lecture qui fait si mal ?
«
Bien des jours, je suis restée cachée dans les bois, aux abords de la ville. Je n'en sors qu'au signal, pour me mettre en quête de celui que j'attends. Elle est laide, cette ville ; bien plus grande, encore, que celle qu'on appelle Moose Factory. C'est une ville où je n'étais jamais allée ; un endroit où je ne retournerai jamais. Bien trop de wemistikoshiw à mon goût, qui se promènent dans les rues poudreuses avec leurs drôles de vêtements, habillés pour le froid tandis que, sur nos têtes, éclate un soleil d'été bouillant.
Le jour, je me cache avec soin ; mais quand le cri de la chose retentit, il faut bien que je me montre. Que je marche à leurs côtés. Eux me dévisagent; me montrent du doigt; parlent de moi comme s'ils n'avaient jamais croisé l'un de mes semblables. Que voient-ils en moi ? Une vieille, toute maigre, un peu folle ; une bête indienne, tout droit sortie de sa forêt. Mes provisions s'épuisent. Bientôt, je n'aurai plus que de quoi nous ramener. […]
L'endroit où s'arrête la chose est une simple estrade de bois, avec un petit abri pour les jours de mauvais temps. La route qui mène là-bas est couverte de poussière. Des automobiles, comme celle que conduit le Vieux Ferguson à Moose Factory, s'y précipitent un jour sur deux, toutes en même temps. […] Là où je me rends, c'est tellement noir de suie qu'il faut que je me baigne, chaque fois que je reviens sans l'avoir trouvé. La nuit, je ne dors plus. Je me tourmente. Je crains que les mots n'aient menti ; qu'il ne vienne jamais; que je meure ici à l'attendre. » 1919. Nord de l'Ontario. C’est Niska, une vieille Indienne Cree, qui parle. Elle attend près d’un quai de gare le retour d'un soldat qui a survécu à la guerre de 14-18 en Europe. Une lettre l’a prévenue qu’ Elijah, le meilleur ami de son neveu serait de retour. Il n’a qu’elle. Elle l’avait recueilli dans son enfance. C’est pour cela qu’elle est là.
Mais cet homme qui descend du train n’est pas Elijah. C’est son neveu, Xavier, infirme, malade, brûlant de fièvre, morphinomane, méconnaissable.
« Un obus est tombé trop près. Il m’a lancé dans les airs et, soudain, j’étais oiseau. Quand je suis redescendu, je n’avais plus ma jambe gauche. J’ai toujours su que les hommes ne sont pas fait pour voler »La vieille femme va le ramener, coûte que coûte, en canoë, dans leur réserve au nord de l’Ontario.
C’est de là que Xavier et son ami Elijah, tout jeunes chasseurs expérimentés, sont partis en 1914, s’engageant pour aller combattre en Europe avec les Canadiens dans l’espoir de gagner une dignité, une considération à leurs yeux.
« Nous serons considérés à notre retour comme des hommes, des héros ».Dans la barque du retour, Xavier, sous l’effet de la douleur et de la fièvre, n’est pas loin de la mort. Pour les Cree, un voyage de trois jours est nécessaire pour que l’âme rejoigne « le Grand Manitou. ». C’est juste le temps qu’il faut pour retrouver la réserve !
Pendant tout ce temps, Niska tient en vie son neveu en lui faisant le récit de son enfance, des coutumes et de l’histoire de son peuple.
Les récits de Niska sont entrecoupés par les horribles souvenirs de guerre de Xavier et la douleur physique qui s’accroît tandis que s’amenuisent les réserves de morphine dont il dispose.
La barque avance et l’on apprend peu à peu ce qu’ont vécu les deux amis dans l’enfer de la guerre, ce qu’il est advenu de leur amitié, et pourquoi c’est Xavier qui revient sous le nom d’Elijah.
Ce récit s’ajoute aux nombreux déjà existants ( pour certains, fameux) de cette terrible guerre. La particularité de celui-ci est de raconter cette guerre vécue par des Indiens canadiens.
Joseph Boyden parlant de la bataille de Vimy en 1917 :
« Cette effroyable bataille a été gagnée grâce à l'audace et aux prouesses homériques de quatre divisions militaires canadiennes, qui perdirent 3598 soldats. Les Amérindiens ayant participé à cette bataille étaient des soldats résolus, audacieux et exemplaires. Pourtant, à l'époque, ils n'étaient pas reconnus comme des citoyens canadiens à part entière. Ils étaient victimes d'une discrimination institutionnalisée. On bafouait sans ambages leurs droits, on interdisait leur langue, on les christianisait de force. Ils vivaient dans des réserves miséreuses et n'avaient pas le droit de vote. Ils ne l'obtiendront qu'en 1968. C'est un chapitre sombre et honteux de l'histoire du Canada. »
Ce récit puissant et extrêmement dur, déchirant, est tout à fait remarquable. Du genre qu’on ne doit jamais oublier après l’avoir lu.
« Ils ont vu des choses que les hommes ne devraient jamais voir. » Xavier et Elijah les ont vues… et ils y ont pris part.
La guerre broie les hommes on le sait…Elles broient les amitiés…et peuvent faire basculer dans la folie meurtrière :
« Elijah s’est pris à aimer tuer au lieu de seulement tuer pour survivre »« De là où ils sont allés, on ne revient jamais. ».
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"Faire du théâtre c'est exorciser les démons de notre Personnage. Pourrais-je dire: si j'ai fait du théâtre, c'était pour m'éviter de jouer la comédie dans la vie."
(Jean Louis Barrault)