Je sais bien que les textes écrits pour le théâtre trouvent peu de lecteurs en dehors de ceux dont c'est le métier: metteurs en scène et comédiens. Et pourtant c'est de la littérature!
Comme je suis à peu près certaine que personne n'ira chercher le bouquin mais que je trouve le texte de
Rêves absolument magnifique, j'ai eu envie de vous en recopier des passages...Ce fut un peu long mais je l'ai fait avec plaisir parce que taper un à un les mots de
Wajdi Mouawad m'a permis d'approcher au plus près son texte et ses personnages.
Voici donc des extraits de ce que disent plusieurs personnages de la pièce. En regard de la biographie de
Wajdi Mouawad, ils prennent toute leur importance.
Faites vous votre petit théâtre et lisez-les à voix haute, cette écriture est faite pour l'oralité! :)
L’HOMME ECROULE :
J’ai mille raisons de verser des larmes.
Et parmi ces mille raisons,
Une prévaut sur toutes les autres.
Ecris-la pour me faire exister :
Je ne peux pas aimer.
Je ne sais pas aimer.
Je suis incapable d’aimer.
Je ne peux pas croire que l’on m’aime.
Je n’ai jamais aimé.
Il ne m’est pas donné d’aimer.
On ne m’a jamais aimé.
On ne peut pas m’aimer.
Je suis devant l’amour
Comme l’assoiffé au milieu du désert :
A perte de vue, les dunes,
Et des mirages pour seule oasis.
Le philosophe me dit me dit : raisonne.
L’anthropologue me dit : observe.
Le sage me dit : accepte.
Et le psychanalyste me dit : assume.
Et moi qui désire simplement
Que,
Par amour,
On touche ma peau pour y laisser la marque de la tendresse.
Je marche, et je pense à tous ceux qui s’aiment,
Encore endormis,
Blottis l’un contre l’autre.
Je ne suis pas eux, et, déjà, je suis hors du monde.
LA FEMME DECHARNEELa récompense est grande,
Lorsque après une longue journée de marche
On entend le mugissement des vagues
Qui s’entrelacent jusqu’au rivage,
Lorsqu’on les entend, les vagues,
Haleter, haleter, haleter, haleter vers la jouissance
Qui ne viendra jamais,
Voir alors la mer se soulever,
Folle de colère,
Folle de désir,
Imaginer un instant qu’elle est le sexe du monde tourné vers le ciel,
Puis plonger dans ses profondeurs,
S’y perdre,
S’enfoncer plus loin encore,
Là où personne n’a su aller,
Descendre, descendre, descendre encore
Jusqu’au silence de Dieu,
Puis,
Juste avant la noyade,
Remonter éveillée vers la surface,
Et plus loin encore,
Vers le ciel,
Être alors pourfendue par le soleil,
Lutter contre les vagues,
S’élever avec le vent,
Courir sur les flots,
Pour aller s’écrouler,
S’endormir sur le sable,
Epuisée d’amour.
…
J’aurais tant aimé savoir marcher sur l’eau moi aussi,
Pour pouvoir continuer,
Continuer pour ne plus souffrir,
Ne pas m’arrêter,
Pouvoir aller plus loin.
…
Le mouvement apaise ma douleur,
Le déplacement donne du vent à ma douleur.
Qu’à peine je m’arrête, et c’est la souffrance extrême du feu !
Alors je marche, je marche comme on respire !
LA FEMME IMMOBILEJe ne sais plus faire un pas !
J’attends l’arrivée de l’autre,
Celui qui saura m’arracher à moi-même !
Mais jamais personne !
Toujours personne !
Sans cesse personne !
Au loin la poussière de la route !
Et moi, assise au milieu de l’inconnu !
…
Je me consume dans l’incapacité,
Je me consume dans l’ennui,
Je me consume dans cette écoute que j’ai de l’existence !
Car personne à l’horizon encore,
Personne à l’horizon de ma vie,
Personne à l’horizon de mon cœur
Pour m’arracher à ma stupeur !
…
et la mer est si loin !
Et le temps passe !
Et le temps file !
Et mon abasourdissement est comme un lent suicide !
…
L’existence est partie.
Solitaire, mon cœur reste.
Il flotte au milieu de rien,
Mon cœur mis à nu,
Mon cœur bat de peur.
L’HOMME ENSANGLANTELe bruit des canons
M’a arraché à ma terre envahie,
Arraché au jardin de notre maison à la montagne.
Voilà la source même de toute ma peine et de toute ma colère.
Malheur à celui qui me dit : « oublie » !
Malheur à celui qui me dit : « assume » !
Malheur à celui qui tourne en dérision
La peine d’enfant de ceux qui sont devenus grands !
…
Je remercie mon père de m’avoir permis,
Quelquefois,
De bêcher la terre de ce petit jardin,
De bêcher la terre de mon enfance.
…
Mon père me disait tout bas :
« La bombe est tombée, demeure caché,
Ne regarde pas, ne regarde pas. »
Dans ses bras, j’ai pleuré ;
J’ai longtemps pleuré…
Pleurer sur ce qui allait devenir le plus grand chagrin de ma vie,
Le chagrin inconsolable de ma vie.
Je remercie mon père,
Car mon premier chagrin fut un jardin.
Tout le monde ne peut pas en dire autant.
LA FEMME DECAPITEEIl m’arrive de penser que le déluge n’est pas terminé,
Et que nous dérivons toujours,
Prisonniers de l’arche…
…
Si seulement je pouvais savoir d’où je viens,
Si seulement je pouvais trouver la clé,
Si seulement je pouvais me souvenir…
Mais comment se souvenir
Lorsqu’on vous a coupé la tête,
Comment se reconnaître
Lorsqu’on n’a plus de visage ?
LA FEMME ENSEVELIEAprès une longue journée de marche,
Je trouverai un village côtier,
Je passerai dans un magasin et j’achèterai un cahier,
Des crayons qui écrivent bien,
Puis je trouverai un petit hôtel,
Avec une chambre qui donne sur la mer.
Je m’assoirai et je tenterai d’écrire l’histoire d’un homme
Qui, un matin,
Tenta de marcher le jour durant pour arriver jusqu’à la mer.
Ainsi, l’écriture saura me sortir de mon tombeau,
Je ne serai plus ensevelie !
Et depuis que la perte fut nommée,
Depuis que la colère fut hurlée,
Ma peine est brûlante !
Il devient fou, celui qui ne fait rien de sa peine !
…
(s’adressant à l’auteur)Soulaymâân, c’est toi !
Le marcheur, c’est toi !
L’écroulé, l’immobile, l’ensanglanté, la décapitée,
C’est toi !
Tu t’écris,
Tu te hurles,
Tu te peines,
Tu te pertes,
Tu te crées !
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"Faire du théâtre c'est exorciser les démons de notre Personnage. Pourrais-je dire: si j'ai fait du théâtre, c'était pour m'éviter de jouer la comédie dans la vie."
(Jean Louis Barrault)