"Raison et sentiments"
"La famille Dashwood habitait depuis longtemps dans le Sussex. Elle jouissait d'une large aisance et avait établi sa résidence à Norland Park, au centre de ses domaines où ses membres avaient vécu depuis de nombreuses générations et s'étaient attiré l'estime et le respect de tout le voisinage. le dernier descendant de cette famille était un célibataire, très avancé en âge. pendant la plus garnde partie de sa vie, il avait vécu avec sa soeur, qui gouvernait son ménage. Mais la mort de celle-ci, survenue dix ans avant la sienne, entraîna un grand changement dans sa maison; pour compenser cette perte, il installa chez lui la famille de son neveu, Mr. Henry Dashwood, l'héritier naturel des domaines de Norland, à qui il se proposait de les léguer." (p 9)
C'est l'ouverture de
"Raison et sentiments" et dès les premiers mots, avec tout ces imparfaits et plus-que-parfaits, le lecteur sait que les membres de la famille de
Henry Dashwood feront face à de nombreux obstacles et contraintes. En effet,
Henry Dashwood a un fils issu d'un premier mariage et trois filles issues d'une seconde union. Son fils,
John, est établi et marié à une femme bien dotée et a un fils. Ses filles,
Elinor,
Marianne et
Margaret ne sont pas encore établies.
Hélas,
Henry Dashwood meurt, laissant aux bons soins de son fils, sa veuve et ses filles. Seulement, l'épouse de
John, loin de toute compassion envers
Mrs Dashwood et ses filles, parvient à convaincre son mari de ne pas doter inconsidéremment ces dernières. En attendant de trouver une autre maison à louer,
Mrs Dashwood et ses filles cohabitent avec John et sa famille. C'est ainsi qu'
Elinor fait la connaissance d'un frère de l'épouse de
John,
Edward Ferrars. Ils s'apprécient et apprennent à se connaître et très vite un doux sentiment les lie sans qu'ils sortent de leur réserve naturelle. En effet, autant
Marianne montre ses sentiments autant
Elinor les tait et les retient au plus profond d'elle-même.
Un parent éloigné,
Sir John Middleton, leur propose son cottage dans le Devonshire, bien loin de Norland. Lors d'un thé, le colonel
Brandon tombe sous le charme de
Marianne tandis que cette dernière, au cours d'un incident en promenade, tombe amoureuse d'un certain
Willoughby, jeune homme solaire charmant et charmeur.
Brandon a la trentaine passée,
Willoughby n'a pas encore trente ans;
Brandon est calme, réservé et mesuré dans ses propos et ses sentiments,
Willoughby exubérant et romantique. Comment
Marianne, avec sa fougue, sa jeunesse, son franc-parler peut-elle résister à
Willoughby?
L'intrigue menée par
Austen court entre les promesses amoureuses, les silences des passionnés timides, les tromperies, les méchancetés et les hypocrisies féminines pour accéder à l'établissement dans la vie sociale et les exigences familles qui ne veulent pas que leur rejetons déchoient dans leur union. Tout tourne entre le nombre de livres que pèse telle ou telle jeune fille et ce que peut en espérer un homme pour agrandir, consolider ou commencer son patrimoine (ah! les gros sabots des coureurs de dot sont irrésistibles de drôlerie!).
Comme dans tous les romans de
Jane Austen, les bals sont le lieu rêvé pour les intrigues, les jugements, les oeillades et les désirs des uns et des autres. Une dimension plus intime apparaît avec la répétition des invitations à partager le thé, courir les magasins londoniens, les échanges nombreux de billets et lettres: un aspect important de la bonne société anglaise qui se retrouve à Londres pour la Saison.
Austen offre également une variété extraordinaire de personnages: les voisins charmants mais un peu encombrants, la vieille dame joviale un peu frivole qui prend sous son aile les jeunes filles (elle adore jouer les marieuses!), la belle-soeur égoïste et désagréable, le frère lâche, la lady imbue de ses origines qui aime menacer de deshériter le fils qui ne se plierait pas à sa volonté, les coureurs de dot ou la vieille fille qui cabotine toute seule, gaffeuse et désespérement ridicule.
"Raison et sentiments" a un parfum délicieusement désuet malgré son incroyable intemporalité: le charme de la campagne anglaise et de ses cottages déroule ses couleurs pastels sous la plume d'
Austen, on entend les voitures et les fers des chevaux, on ressent les chaos des routes, on rêve dans les intérieurs "cosy" des dames
Dashwood. On est pris entre la vivacité, parfois ingénue, romantique de
Marianne (qui pense qu'on ne peut aimer qu'une fois dans sa vie!) et la douceur empreinte de modestie et de retenue d'
Elinor: on les aime toutes les deux comme elles peuvent agacer car elles sont les défauts de leurs qualités. La douce ironie et la sagacité d'observation austeniennes font une fois de plus mouche et enchantent le lecteur.
Ce qui me plaît au plus haut point chez
Austen c'est le prisme de ses romans: le dénouement est presque toujours évident (bien sûr
Willoughby trahira sa nature de coureur de dot, bien sûr
Marianne souffrira beaucoup avant d'entendre raison et de regarder autrement le colonel
Brandon, bien sûr
Elinor et
Edward se lieront!), et ce n'est pas la chute qui est en jeu mais le déroulement des interactions entre les personnages, les dispositions des uns et des autres sur l'échiquier social organisant une partie souvent cruelle.
Austen pointe toujours, inlassable, la cruauté juridique des héritages qui ne protège pas les filles. Ce poids social insupportable omniprésent dans les romans d'
Austen, montre combien cette dernière a pu en souffrir. Le grand art romanesque d'
Austen est de les décrire sans cesse sous un autre jour et avec d'autres points de vue....sans lasser le lecteur ce qui est la marque des grands romanciers!
Après avoir lu
"Lady Susan",
"Les Watson",
"Sanditon" (roman inachevé),
"Orgueil et préjugés",
"Persuasion",
"Northanger Abbey",
"Raison et sentiments" est le roman que je préfère avec
"Orgueil et préjugés". Le prochain sur ma liste de lectures austeniennes:
"Emma"!
Alors les sentiments peuvent-ils être raisonnables?
Marianne prouve que pour bien choisir il faut peut-être passer par des déconvenues qui aident à grandir tandis qu'
Elinor montre qu'un peu de liberté de parole peut dénouer des situations. Mais dans les deux cas, que la passion amoureuse soit extériorisée ou intériorisée, elle consume et fait souffrir et la raison est parfois d'un piètre secours.
Une confidence: plus je lis
Jane Austen plus j'aime son univers et surtout son écriture sensible et drôle à la fois et je comprends pourquoi les "fans" lisent et relisent ses romans.
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Hochant la tête/il se lèche/le chat sous la lune (Issa)