La robe bleue Dans un parc, une vieille femme est assise. Elle a sorti une chaise dehors et elle attend. Tous les jours elle attend, c’est à cela qu’elle occupe ses journées.
Nous sommes à l’asile de Montdevergues, près d’Avignon. Et cette femme est Camille Claudel. Elle attend le seul en lequel elle espère encore un peu, Paul, son frère, «
son petit Paul », son complice de toujours. Trente ans elle va attendre Paul qui ne viendra que douze ou treize fois depuis ce jour de mars 1913 où sa famille l’a fait enfermer à Ville-Évrard : un «
enlèvement », une «
arrestation »….
En 1914 elle fut transférée à l’asile de Montdevergues, loin de Paris et de la guerre.
C’est une Camille dénuée de l’âme passionnée qu’on lui a connue. Elle est calme , totalement résignée…
Des années elle aura supplié qu’on la sorte de là et sa mère, qui ne vint jamais la voir, toujours s’y opposa malgré des avis médicaux qui indiquaient une amélioration de son état.
«
Qu’on la sortît de là, parlant souvent de cette cruauté qu’elle avait, elle, leur mère, de ne pas lui donner asile à Villeneuve où elle promettait, si elle revenait, de ne pas déranger ni causer de soucis. »Après avoir tant souffert et s’être tellement battue, Camille est lasse.
« Je me la figure là à attendre sans rien dire, et depuis si longtemps, comme si elle n’avait jamais connu ni révolte ni violence » . Et c’est douleur que de la voir ainsi feuilleter sans fin , tout en attendant, ses carnets qu’elle a toujours sur elle, et où elle a mentionné tous les menus événements, les rares visites de son frère...
Paul est écrivain, diplomate. Il parcourt le monde et reste des années sans venir. Mais lorsqu’il vient, la tendresse de toujours les réunit à nouveau, de plus en plus silencieuse.
Michèle Desbordes évoque la grâce de ces moments d’intimité entre le frère et la sœur.
«
Elle se tient là près de lui, dans le manteau, la robe qu’on entrevoit, sous doute la robe de laine, de flanelle rayée, qu’elle réserve aux jours de visites, et dans laquelle, avec le chapeau de paille et les mains dans le creux de l’étoffe, elle pose quelques années plus tôt pour la photographie qu’on sait, quand, de passage sur la Riviera, Jessie Lipscomb fait le détour pour la voir »« Il restait à contempler le visage amaigri et fatigué, les lourdes paupières bistrées refermées sur des yeux dont, comme d’autres, il avait célébré la beauté, elle, Camille, dans sa vieille robe, son vieux manteau et ses chaussons de feutre vert qu’elle ne quittait plus. »A Montdevergues, Camille, presque immobile sur sa chaise, se trouve loin d’une famille qui l’a pratiquement abandonnée, dans "
son inordinaire solitude ». Et c’est déchirant…
Le temps n’en finit pas de passer, il semble interminable et pèse sur elle qui n’a rien oublié.
La langue de Michèle Desbordes ressasse, comme Camille doit le faire aux prises avec les souvenirs qui se mêlent...
Ceux de l’enfance…
Ceux de Camille belle, intelligente, aimante et aimée de Rodin, pris tous deux d’une passion si folle que Paul dira que «
c’était se perdre qu’aimer ainsi. ».
Camille qui sculpte aussi merveilleusement ..mais comme une folle…
Et puis la rupture des amants dont elle ne se remettra jamais…Une rupture qui l’a précipitée dans la déchéance absolue puis peu à peu dans la folie.
La vieille femme entend toujours le pas des chevaux qui l’obsède, ces chevaux venus la chercher pour l’emmener à l’asile :
« Elle entendait encore et encore, et revoyait ce matin-là de mars. ».
« Et alors ce n’était pas le sommeil mais les chevaux qui revenaient et qu’elle entendait toujours […] ainsi que les crissements des roues sur les pavés des quais. » Camille sait qu’elle s’achemine vers la fin tout…
A partir de 1936, Paul ne viendra plus la voir. La laissant définitivement seule, pour ses sept dernières années. Alors Michèle Desbordes imagine sa dernière visite…
Ce jour-là il l’aurait emmenée, à bord de sa Packard, revoir une dernière fois la mer qu’elle aimait tant. Elle se serait fait confectionner la robe bleue qui explique le titre de l’ouvrage.
Cette robe
« ce serait une autre, et qu’il ne lui aurait jamais vue, bleue comme ses yeux, bleue comme la mer où ils sont ce jour-là, une robe longue et bleue, et si longue si bleue, si légère dans le vent, qu’elle lui paraît d’un autre temps, une robe comme autrefois lui semble-t-il, et d’un coton, d’une toile qui dit le radieux du jour d’été, le bonheur, la joie qui l’accompagnent, une étoffe qui se lève dans le vent, légère bat les chevilles, et parfois d’un grand mouvement vole autour d’elle ». Camille est morte le 19 octobre 1943 à Montdevergues, à près de 80 ans.
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"Faire du théâtre c'est exorciser les démons de notre Personnage. Pourrais-je dire: si j'ai fait du théâtre, c'était pour m'éviter de jouer la comédie dans la vie."
(Jean Louis Barrault)