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 Carlo Emilio Gadda [Italie]

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Le Bibliomane
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MessageSujet: Carlo Emilio Gadda [Italie]   Sam 8 Déc 2007 - 10:00



Né à Milan en 1893, mort à Rome en 1972, Carlo-Emilio Gadda est considéré à juste titre comme l'écrivain italien le plus important de ce siècle avec
Pirandello et Svevo. Il a révolutionné la pratique littéraire de notre temps et tient la comparaison avec James Joyce. (Source :Editions Christian Bourgois)

- Carlo Emilio Gadda, né en 1893, est issu d'une famille de notables milanais. En 1915, il est fait prisonnier et apprend à sa libération, en 1917, que son frère compte parmi les victimes de la Guerre. Il commence une thèse sur Leibniz, que sa mère lui fait interrompre pour des études d'ingénieur en électronique, métier qu'il va ensuite exercer en Sardaigne, en Argentine, en Lorraine, à Milan, et pour finir au Vatican.

- En 1950, il devient journaliste stagiaire pour la RAI. Entre-temps, sa mère s'est éteinte, le laissant seul avec une haine qu'il évacuera par écrit. Quant à son œuvre, amorcée entre les années 1920 et 1930, elle va accumuler essais, nouvelles et récits, notamment La Connaissance de la douleur pour lequel il obtient le Prix international de littérature en 1963.

- Lorsque Carlo Emilio Gadda meurt à Rome le 21 mai 1973, il y a beau temps qu’il a choisi de se retirer dans la solitude et de se tenir à l’écart des mondanités de la vie littéraire romaine. Les ultimes années de la vie de Gadda sont assombries par des blessures mal cicatrisées qui tiennent en éveil angoisses et amertumes rageuses.


« Carlo Emilio Gadda a composé une oeuvre baroque qui nous déborde autant qu'elle se déborde, dépassée sans cesse par ses propres mécanismes d'écriture pour tenter de répondre à la nécessité d'exprimer l'inexprimable. »
Jean-Paul Manganaro - Le Baroque


Par leur structure labyrinthique mais aussi par les modalités d'écriture (d'une inventivité féconde et tourmentée), les romans de Carlo Emilio Gadda s’apparentent à l’œuvre de Joyce. Véritable laboratoire de langue, y sont présentes toutes les ressources du langage (dialectes, styles, genres, etc.), rendant compte d'une réalité fragmentée et polymorphe.
(Source : Ombres blanches)

Bibliographie:

-"L'affreux Pastis de la Rue des Merles"
-"Les Années / Vers la Chartreuse"
-"Le château d'Udine"
-"La connaissance de la douleur"
-"Eros et Priape"
-"Journal de guerre et de captivité"
-"Lettres à Gianfranco Contini"
-"La mécanique"
-"Le premier livre des fables"
-"Récit italien d'un inconnu du XXème siècle"
-"Le temps et les oeuvres : essais, notes et digressions"
-"Les voyages, la mort"

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Le Bibliomane
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MessageSujet: Re: Carlo Emilio Gadda [Italie]   Sam 8 Déc 2007 - 10:12

"L'affreux pastis de la Rue des Merles"

Certains romans sont à eux seuls de véritables univers. Le lecteur qui ose s'y aventurer risque de s'y égarer pour longtemps, voire de s'y perdre à force de tâtonner, d'explorer, de contempler, de démêler les inextricables écheveaux d'une écriture si généreuse qu'elle confine à l'exubérance.
Tel est le cas de « L'affreux Pastis de la rue des Merles » de Carlo-Emilio Gadda, roman protéiforme, anarchique et baroque qui tient à la fois du genre policier, de la farce, de l'étude de moeurs et du roman social, récit allégorique et parabole de la fécondité, guide touristique de la Rome de l'entre-deux guerres et étude sociologique de sa population pléthorique, mouvante et bigarrée.
C'est tout cela le roman de Gadda, un « Pastis » où tout semble enchevêtré de manière désordonnée, un récit où la prose – je devrais dire les proses, tellement les styles alternent, varient et se superposent – se déverse tel un flot inépuisable et amphigourique, garni et entrelardé de références érudites, mais aussi un véritable catalogue de dialectes, patois et jargons populaires reflétant cette Babel qu'a de tous temps été l'Urbs Romaine.

Mais avant tout, l'affreux Pastis dont il est question dans ce roman – et qui sous-tend le récit – c'est le vol, puis l'assassinat survenus les 14 et 17 mars 1927 au 219 de la Via Merulana, immeuble cossu et résidence de nouveaux riches. C'est là que la Comtesse Zelaméo se voit détroussée de ses bijoux et que trois jours plus tard, sur le même palier et dans l'appartement d'en face, est retrouvée égorgée Liliane Balducci.

Commence alors pour don Ciccio, de son vrai nom Francesco Ingravallo, inspecteur détaché à la « mobile », une confuse et capricante enquête qui lui fera rencontrer de bien pittoresques personnages au cours de ses investigations dans les quartiers et faubourgs de la Ville Eternelle.
Sous les ordres du commissaire en chef Fumi et secondé par ses deux limiers : Gaudenzio, surnommé Beau-Blond, et Pompée, alias Lapompe, dit Le Grappin, don Ciccio va tenter de démêler cet inextricable Pastis, ce qui va donner lieu à un récit fantasque et chatoyant où l'on croisera maints personnages grotesques, issus de la plèbe où de la bourgeoisie : maquerelles et fils de famille, concierges opulentes et ecclésiastiques prodigues en commérages, petites frappes de faubourgs et hauts fonctionnaires du ministère de l'Economie Nationale tels le Commendatore « Filippo » Angeloni :

« Grand, l'pardessus en berne, la brioche tournant à la poire, les épaules en creux, un tantinet St-Galmier-Badoit, la fiole mi-apeurée mi-mélancolique, avec, pour manche, un pif magistral propre à jouer les trompettes de Jéricho dans un mouchoir, m'sieu Filippo, bien que Gommandeur, et du ministère, m'sieu Filippo cependant, c'était manifeste, avait un air, oui, un je ne sais quoi... une tristesse, une inquiétude, et à la fois, une sorte de réticence en regardant le commissaire Ingravallo. Un peu comme s'il craignait de perdre un appui lors de la chute prochaine du ministère (laquelle ne se produisit, du reste, les bananes tombant avec le régime, que le 25 juillet 1943). Un drôle de corbeau, quoi, embouqueté dans son col de pardessus et son écharpe élégiaque. Un gros clerc de cadastre, tout en noir ; un de ceux qui nichent de préférence entre Saint-Louis-des-français et la Minerva. Invisibles au passant distrait ou hâtif, à l'heure propice, pas à pas, ils déambulent dans leurs chères petites rues, depuis l'arc de Saint-Augustin et la Scrofa, par la rue des Coppelle ou l'Pozzo delle Cornacchie, jusqu'au bout, tout en haut, à Santa Maria in Aquiro. Il leur advient même, à l'occasion, de s'aventurer mollo mollo dans la rue Colonna, voire de s'engager, agoraphobiques, su les pavés d'Piazza di Petra, dédaignant au passage le coup d'blanc et la pizza snobinarde du Napolitain. Il leur arrive aussi, par le boyau d'Via di Pietra, de déboucher su l'Corso – mais il faut que ce soit un samedi gras – face aux devantures de l'Encyclopédie Treccani et aux montres les plus séduisantes du joaillier Catellano. Par temps de carême, ils se contentent, lugubres et cauteleux, de longer Sandra Chiara, passant sous les glob' des deux hôtels, jusqu'à l'Eléphant surmonté d'son charmant obélisque, jusqu'aux r'vendeurs d'chapelets et de Madones en vrac. Ou bien, à pas comptés toujours, y redescendent, évitant d'un poil un vélo, pour emprunter la Palomella et raser l'derrière du Panthéon, sur le chemin du retour désormais, comme vaguement déçus par le crépuscule.
Voilà quelques années, le Commendatore Angeloni avait transporté ses pénates rue Merulana, vu la démolition des rues Parlamento et Campo Marzio, où il créchait depuis toujours. Un fin gourmet, le sieur Filippo, à en juger par les petits paquets, truffes ou autres gâteries, qu'il se livrait à lui-même, avec toute la prévenance et la dévotion requises, en les portant bien droits, sur sa poitrine, comme pour leur donner à téter. Des emballages de charcutiers de luxe, bourrés de galantine ou de paté de foie, ficelés au bolduc bleu ciel. A l'occasion, on les lui apportait à domicile, au 219, dernier étage. On les lui « tendait », comme on dit à Florence : coeurs d'artichauds à l'huile et veau braisé. »


Roman policier donc, farce littéraire aussi, (dont le plus grotesque d'entre tous les personnages, bien que seulement évoqué de loin en loin mais dont l'ombre funeste plane sur tout le récit, n'est autre que Mussolini), « L'affreux Pastis de la Rue des Merles » est aussi et surtout une oeuvre allégorique où tout nous renvoie aux anciens mythes de la Fécondité. Tout ici est métaphore : propos , situations, caractères... et tout ici nous parle de procréation, de l'explosion de l'instinct génésique dans cette Rome éternelle, ce ventre immense qui est à l'origine de l'occident, cette matrice usée, déchirée, meurtrie par l'Histoire mais qui continue inlassablement de pondre encore et encore des multitudes d'êtres humains qui iront s'agglomérer à la masse grouillante de l'espèce. Le vieux mythe originel de l'enlèvement des Sabines – acte qui participa de la création de Rome - reprend vie ici, sous nos yeux, tel un ancien rite incessamment rejoué et commémoré.

C'est tout cela « L'affreux pastis de la rue des Merles », et c'est bien plus encore, une oeuvre magistrale, baroque et vertigineuse, un roman que l'on dirait écrit par Rabelais, Swift et Lawrence Sterne, puis qui aurait été revu et corrigé par Céline, Thomas Pynchon et James Joyce.

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MessageSujet: Re: Carlo Emilio Gadda [Italie]   Sam 8 Déc 2007 - 13:09

Quelle magnifique critique, je note immédiatement ce titre sur mon carnet swing

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MessageSujet: Re: Carlo Emilio Gadda [Italie]   Sam 8 Déc 2007 - 17:24

Merci Bibliomane pour ta critique - comme toujours tu me tente.. et je fais la même chose qu'Arabella - je note content

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MessageSujet: Re: Carlo Emilio Gadda [Italie]   Dim 9 Déc 2007 - 22:55

bravo Belle critique, pour un écrivain dont je n'avais même pas entendu parler (mais il y en a tant !), je ne suis pas sûre d'aimer, mais je suis sûre qu'il faut que j'essaye de le lire, en tous cas.

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MessageSujet: Re: Carlo Emilio Gadda [Italie]   Sam 19 Jan 2008 - 14:44

La connaissance de la douleur / traduit par Louis Bonalumi et François Wahl

Ce livre, je répugne presque à parler de roman, tant il est difficile à définir, est impossible à résumer. Les personnages se meuvent dans un pays imaginaire de l'Amérique du Sud, le Madragal. Au centre de la narration se trouve Gonzalo Pirobutirro d'Eltino,une sorte de Don Quichotte, mais sans l'idéalisme et la poésie de ce dernier. Il vit avec sa mère dans une villa, dans une sorte de misère décente, et semble d'après le propos général, sombrer progressivement dans la folie. Le livre se contente en fait de brosser des portraits de personnages à différents moments, éventuellement à raconter des anecdotes isolées, difficile de parler d'une intrigue continue. Mais le livre est resté inachevé, même s'il semble qu'il ne manquait pas beaucoup de pages pour qu'il soit fini, et il se clôt sur un meurtre, qui reste du coup inexpliqué, même si une hypothèse vraisemblable traverse forcement l'esprit de tout lecteur.

Il semblerait que Gadda ait mis beaucoup de lui-même dans le personnage de Gonzalo: comme lui il est ingénieur, alors qu'il aurait préféré se consacrer à la philosophie, son frère aîné et préféré de sa mère est mort à la guerre, il y a aussi cette villa à laquelle la mère est très attachée, elle a consenti de gros sacrifices pour la garder, alors que le fils l'exècre. La relation mère fils est à mon sens le sujet principal du livre, une sorte de lien très pathogène, source de souffrances et d'égarements, bâtie dès le départ sur une total incompréhension de l'autre, comme s'il s'agissait de deux représentants d'espèces différentes, vivants dans des mondes totalement coupés l'un de l'autre.
Mais au delà des thèmes abordés dans le livre, ce qui est le plus essentiel, le plus original, le plus fort, c'est l'écriture de Gadda. Une écriture baroque, on pourrait presque dire que cet adjectif n'a jamais été aussi justement employé que pour définir cet écriture-là, mais aussi grotesque et grinçante. Une écriture pétrie de culture et de références, littéraires, philosophiques, concernant aussi la mythologie étrusque, truffée de mots précieux et rares. Une sorte de poussée de lave impossible à arrêter, qui semble surgir et se répandre dans tous les sens.

Pour résumer, il s'agit d'une expérience de lecture forte, rappelant pour moi, les impressions que j'ai pu ressentir à lire Ulysse de Joyce, ou peut être encore plus L'homme sans qualités de Musil, mais une expérience exigeante, qui demande de l'attention et une très concentration, à l'opposé d'une distraction facile et agréable.

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MessageSujet: Re: Carlo Emilio Gadda [Italie]   Sam 19 Jan 2008 - 15:31

Merci Arabella pour ta critique - j'avais déjà noté après avoir lu celle du Bibliomane.. décidément un auteur que je veux découvrir..

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MessageSujet: Re: Carlo Emilio Gadda [Italie]   Jeu 16 Juil 2009 - 18:07

Les merveilles d’Italie



Ce livre est le troisième que l’auteur a fait paraître, en 1939. Gadda reprend pour la plupart des textes qui composent Les merveilles d’Italie des papiers publiés entre 1934 et 1937 dans deux quotidiens milanais. Néanmoins, il a longuement réfléchi avant la reprise en volume, il en changé plusieurs fois le plan de l’ouvrage, enlevé et rajouté des textes, a prévus d’écrire de nouvelles parties dont la plupart n’ont pas vu le jour.

Le livre actuel compte 27 textes repartis en quatre parties. Il évoque des choses vues par l’auteur au cours de ses pérégrinations, paysages, champêtres ou urbains, lieux en lien avec l’histoire ou avec le développement de l’Italie à l’époque. S’il glorifie le passé, il semble très intéressé par la technique (il faut dire qu’il était ingénieur) et par le monde moderne (textes sur la Bourse, l’exploitation de carrières).

Je dirais que c’est d’un intérêt inégal. Il y a des textes dont l’intérêt semble limité aujourd’hui (je pense par exemple au texte sur le téléphérique) et la façon dont il glorifie en passant les progrès accomplis par l’Italie, compte de l’époque où ses textes ont été écrits a quelque chose de gênant. Mais il y a aussi des véritables petites merveilles comme le texte sur les repiqueuses de riz

Citation:
Puis elles m’assurent et me jurent leurs grands dieux qu’à neuf heures elles sont toutes au lit, qu’aucune ne fait le mur ou ne rentre à une heure, pour aller le long des saules et des fossés, nuitamment, où chantent les grillons, où, dans les marécages, sanglotent les rainettes… « Certes… le dimanche…nous sommes jeunes… - m’ont-elles dit - … nous aimons danser ».

Et un petit harmonica suffit à les rendre folles : elles dansent avec leurs copines, ou avec un des gars qui font partie du dix pour cent, qu’elles ont emmené avec elles de leur village en souvenir de l’autre sexe… Les plus hardies, les plus chanceuses dansent avec quelques jeunes hommes du village le plus proche : elles parcourent des kilomètres à bicyclette, pour un bal, avec un jeune homme… avec celui de l’an dernier, puis, ensuite, avec l’un de ses cousins, qui est encore plus sympathique et qui vient juste de finir son service militaire…

« Nous avons vingt ans..., me dirent-elles.
-Toi aussi ?... dis-je à une petite blonde.
-Non, moi, je n’en ai que quinze, mais… je sais quand même danser… Et toutes se mirent à rire »


Et les trois textes qui composent la deuxième partie, qui se passent en Argentine (ou sur le bateau pour y aller) sont vraiment d’une formidable densité, on dirait l’esquisse, l’avant goût d’un roman, que pour ma part j’aurais très envie de lire…. Et rien que pour ces textes, ce livre vaut d’être lu.

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