Vénus privéeMe voilà bien embêtée pour commenter ce livre.
Scerbanenco a indéniablement un style, sobre et efficace, et un véritable talent pour créer une atmosphère. Les personnages sont abîmés par la vie, les lieux tristes, les âmes tourmentées ou cruelles.
J'ai beaucoup aimé les 100 premières pages, qui s'attachent à révéler ce qui se cache derrière les apparences.
J'ai été moins convaincue ensuite, lorsque l'enquête policière débute réellement ; certaines réactions des "héros" m'ont paru improbables, même en prenant en compte la date de parution de l'ouvrage.
J'en viens maintenant à ce qui m'a profondément gênée dans ce livre.
L'un des "méchants" est homosexuel, et ce personnage se révèle être une sorte de défouloir pour Scerbanenco ; l'homme est systématiquement nommé "l'inverti", et les épithètes "anormal, repoussant, mutant" lui sont accolées, ainsi que des remarques sur "son instinct féminin de contradiction", sa propension à l'hystérie, etc...
Une citation pour vous donner une idée :
"A sa façon de jurer, elle n'eut plus de doute sur ce qu'il était : un inverti ; un véritable et misérable représentant du troisième sexe. Le manque de relief du personnage s'expliquait ; ce devait être la fadeur monstrueuse des mutants, tels qu'il sont décrits dans les romans d'anticipation ; leur aspect intermédiaire, quand ils ont encore l'aspect humain, mais quand esprit et système nerveux appartiennent déjà à l'espèce nouvelle."Cette vision des choses aurait pu être celle d'un seul des protagonistes, auquel cas cela ne m'aurait pas dérangé. L'ennui, c'est qu'au moins trois des personnages, issus de milieux très divers, se font exactement les mêmes réflexions à la vue de cet "inverti". Nous ne sommes plus donc dans la description des traits de caractère d'un des personnages, ce sont bien les convictions de l'auteur qui s'expriment ici, et le propos est tellement appuyé qu'il me semble bien que Scerbanenco a à coeur de faire partager ses idées sur le sujet. Je me demande pourquoi une telle obsession sur l'homosexualité.
Bref, même si je reconnais un vrai talent à Scerbanenco, en qui je vois le précurseur d'auteurs comme Henning Mankell, attachés à la psychologie de leurs héros et à la description des maux de la société dans laquelle ils vivent, je ne peux m'empêcher d'éprouver un sentiment de malaise face à ses propos nauséabonds ; cela est vraiment dommage, car par ailleurs il y a des choses très intéressantes dans ce livre.
J'ai sur ma PAL le livre considéré comme son chef-d'oeuvre,
Les enfants du massacre. Je le lirai certainement, pour avoir une idée plus précise de l'univers de Scerbanenco.