Parfum de livres…parfum d’ailleurs

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 Tsutsui Yasutaka

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eXPie
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MessageSujet: Tsutsui Yasutaka   Dim 8 Juin 2008 - 20:42

Tsutsui Yasutaka
(1934-)


Auteur de romans et de pièces de théâtre.
Après avoir commencé comme auteur de Science-Fiction dans les années 1960, il a reçu de nombreux prix, dont le prix Tanizaki en 1987 et le prix Izumi Kyoka en 1981.
Ce n'est pas rien.
Un de ses romans a été adapté au cinéma : Paprika (de Satoshi Kon)
Ce n'est pas rien non plus.

On trouvera des éléments biographiques très intéressants (en anglais) sur le site http://www.jali.or.jp/tti/en/prof-en.htm, d'où il ressort notamment qu'il a arrêté de publier depuis l'été 1996.

Il y a peu d'auteurs japonais drôles (ou alors ils ne sont pas traduits en français).
Heureusement, Tsutsui est là... mais comme c'est rudement bien, et qu'il fait beaucoup de mauvais esprit, ses livres disparaissent de la circulation.
Hélas.

Il existe peu d'auteurs qui tapent aussi fort sur le conformisme, la pensée unique, la médiocrité (ou alors, si vous en connaissez, je suis preneur).


Nous allons donc parcourir trois livres potentiellement trouvables...

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Quand les gens sont de mon avis, il me semble que je dois avoir tort. - Oscar Wilde


Dernière édition par eXPie le Dim 8 Juin 2008 - 20:46, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Tsutsui Yasutaka   Dim 8 Juin 2008 - 20:43

La traversée du temps (Toki e kakeru shojo, 1976, 147 pages, L'école des loisirs, roman traduit en 1990 par Jean-Christian Bouvier).
Ce roman, petit de taille - 147 pages, interlignage propice aux courants d'air - comme d'ambition, est destiné à la jeunesse.
Comme son titre le laisse augurer, l'intrigue - très classique, surtout si on a lu Pierre Boulle, Philip K. Dick, etc. - relève de la Science-Fiction.

Un jour, après l'école, Kazuko (l'héroïne) se trouve à nettoyer l'étage de sciences en compagnie de deux camarades.
Citation:
"Après avoir déposé le sac poubelle derrière l'école, Kazuko remonta ranger les ustensiles de ménage. Tout le matériel était entreposé dans la salle de travaux pratiques dont une porte donnait sur le couloir et l'autre sur la classe de sciences naturelles. Kazuko passa par la salle de classe et posa la main sur le bouton de la porte.
Elle s'immobilisa, la main crispée sur la poignée : elle avait entendu un bruit derrière la mince cloison" (pages 11-12)

Plus loin :
Citation:
"Quelqu'un était en train de faire une expérience... mais qui ? Où était-il ?" (page 13).

Comme on le voit, l'auteur sait ménager le suspens au cours d'une histoire un peu naïve, écrite de manière simple et sans fioritures.
Un petit livre sympathique (qui, un temps, fait un peu penser à L'Ecole emportée, le manga de Umezu Kasuo - mais l'histoire n'a finalement rien à voir), qui n'est pas franchement marquant dans l'oeuvre de Tsutsui : il manque de personnalité, on n'y retrouve pas le sarcasme et le politiquement incorrect de l'auteur des Cours particuliers du Professeur Tadano.
Normal, c'est un texte destiné à la jeunesse. Il ne faut pas pervertir trop tôt ces chers petits...

A noter que ce livre a déjà été adapté trois fois, dont la dernière sous forme d'animé sorti en France en 2007, qui est en quelque sorte une suite au livre (film de Mamoru Hosoda). Comme quoi une histoire simple se prête souvent mieux à des adaptations qu'un grand chef-d'oeuvre compliqué.

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MessageSujet: Re: Tsutsui Yasutaka   Dim 8 Juin 2008 - 20:43

Allez, après le livre pour gosses, attaquons un recueil de nouvelles :

Le Censeur de rêves (260 pages, Stock, nouvelles traduites par Jean-Christian Bouvier, Jean-François Laffont et Tadahiro Oku). Ce recueil contient onze nouvelles :

1/ Le Censeur des rêves : c'est la nouvelle qui donne son titre au livre, sans doute parce qu'elle fait pas mal sur la couverture, même si ce n'est pas la meilleure. Le tribunal du rêve doit gérer les éléments du rêve de la dame dont ils occupent l'esprit, si l'on peut dire, en tâchant de ne pas la réveiller . Or, comme cette dame a connu un drame récemment, du coup ses rêves ne sont pas du genre comique. Le tribunal doit donc censurer, transformer, changer les acteurs des rêves, les décors, pour les rendre méconnaissables et que, ainsi, elle ne se réveille pas en larmes...

2/ Le Cercle des Gentes Dames du Quartier : excellente nouvelle, drôle et effroyable, dont il vaut mieux ne rien dire pour ne pas gâcher le plaisir du lecteur.

3/ Soldat à la journée : pour faire face à la baisse des conscrits volontaires dans l'armée, le gouvernement gallibien (les nouvelles de Tsutsui ont souvent pour cadre des petits pays imaginaires) lance un nouveau type de contrat de travail : soldat à la journée. Avantage parmi d'autres : le soldat peut repartir chez lui le soir (la Gallibie étant un petit pays, les transports en commun amènent vite sur le front). La nouvelle, qui nous fait suivre les mésaventures d'un Japonais représentant d'une société qui vend des fusils, va jusqu'au bout du raisonnement. Très bien.

4/ Bombe africaine : une des nouvelles les plus drôles du recueil. L'action se situe en Afrique. Apprenant que le Mekta s'est doté de la bombe atomique, le petit état voisin (moins de cent familles), veut en faire autant et achète donc, pour une bouchée de pain, un missile nucléaire qui menace à tout moment d'exploser, anéantissant la Terre par la même occasion... Trajet cahoteux dans la jungle, cabines téléphoniques planquées pour que les touristes ne les voient pas parce que ça ne fait pas traditionnel, etc. Burlesque, non-sens... excellent ! On se croirait parfois dans la jungle de Boucq (l'auteur de BD).

5/ Les poissons : Un couple et leur fils vont pêcher dans une rivière. Les parents se trouvent coincés sur un banc de sable alors que l'eau monte et que les poissons pullulent autour d'eux... pas vraiment drôle (sauf si l'on trouve Kafka comique, comme il considérait lui-même ses textes). Bien, mais curieux.

6/ Le Vent : il s'agit d'une discussion bizarre, sans aucune description. On reste un peu perplexe (en tout cas, moi).

7/ Plantée là... : voici une excellente nouvelle ! Pas vraiment drôle, elle se situe dans un monde légèrement alternatif, une dictature sans camps d'extermination mais qui se débarrasse des opposants (des gens qui ont eu le tort d'émettre des idées subversives) d'une manière proprement ahurissante : elle les plante. Eh oui. Il faut lire cette nouvelle. Effrayant.

8/ Le lit, mode d'emploi : petit essai humoristico-burlesque en forme de mode d'emploi, ou comment se coucher sur un lit sans risquer de rebondir et de s'écraser sur le plafond, et comment s'endormir en échappant à tous les dangers. Marrant mais un peu long (14 pages, quand même...).

9/ L'étrange homme-tatami : un homme s'endort, ivre, sur son tatami. Le lendemain, il constate que le maillage du tatami s'est incrusté sur son visage... Peut-il aller travailler dans ces conditions ? Est-ce une punition pour avoir négligé d'entretenir son tatami ? Nouvelle légèrement absurde, pas mal du tout. Tsutsui va jusqu'au bout des situations bizarres.

10/ Une rumeur me concernant : un peu comme dans la nouvelle de Dino Buzzati, Le défunt par erreur, un homme s'aperçoit qu'on parle de lui dans les médias. Sauf qu'ici, contrairement à la nouvelle de Buzzati, cet homme assiste à un compte rendu exhaustif, à la télévision et dans la presse, de ses moindres faits et gestes, par exemple le râteau qu'il se prend auprès d'une charmante secrétaire...
Que se passe-t-il ? Sa photo s'étale à la une des journaux, des experts sont interviewés à son propos, les envoyés spéciaux sont sur les dents... Très marrant, surtout en ces temps de téléréalité débilitante.

11/ Genèse bavarde : effectivement. La nouvelle commence ainsi : "Don'don' était père de Don'doko. Don'doko, fils de Don'don', engendra Don'dokodon, lequel engendra Dokodon'don et Don'takata qui put engendrer Dokatan'tan. Don'takata, après avoir engendré..." Puis vient Zoubizouba, Zoubazou, Oum'dabada, Bazoumbazoum, Scoubidouwah, Grocaillou, Ripou, Roudoudou, Madoudoou, Yoplaboum, etc. etc. Rigolo, mais sans beaucoup plus (sauf si j'ai raté quelque chose !). Et puis ça dure douze pages...


Donc, un très, très bon livre, différent de ce qu'on peut lire ailleurs. L'auteur ne cherche pas à faire de la littérature tape-à-l'oeil, il raconte des histoires politiquement incorrectes remplies d'absurde, de provocation, de n'importe quoi, de critiques des médias et de la société... Au final, ses textes ont sans doute plus de profondeur que bien des livres qui roulent des mécaniques trop ostensiblement...

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MessageSujet: Re: Tsutsui Yasutaka   Dim 8 Juin 2008 - 20:44

Et maintenant, un roman :

Les Cours particuliers du professeur Tadano (353 pages, Stock, roman traduit par Jeanne Cotinet et Tadahiro Oku).

Ce roman est, principalement, une satire du milieu universitaire japonais au sens large : Tsutsui tire sur tout ce qui bouge, des élèves crétins au corps enseignant opportuniste, en passant par les critiques qui emploient des termes compliqués et fumeux pour que les écrivains critiqués ne puissent pas les comprendre et ainsi être en mesure de répliquer, ou bien encore les journalistes (cible facile s'il en est ; un journaliste demande au professeur Tadano de rédiger un article en ces termes : "Ce devra être écrit simplement. Nos lecteurs sont plutôt jeunes et des femmes", page 322. Elle continue à me faire rire, cette phrase).

Les enseignants, eux, sont présentés comme pleutres - avec toutefois des éclats sporadiques ridicules :
Citation:
"Je veux une mort digne d'un professeur ! Je veux mourir de sénilité !" page 332

Ils sont globalement assez ignorants, mais également sans morale, avides de pouvoir, pourris par la jalousie et l'auto-satisfaction (note : dans le milieu de l'informatique bancaire, c'est pareil) ; ainsi, les enseignants se réunissent toutes les semaines pour écouter pérorer les "gros bonnets", se mettre en valeur lors de monologues lamentables :
Citation:
"Vingt minutes après le début du discours de Saiki, Shishinari et deux autres enseignants s'éclipsèrent. Dans ces cas-là, on allait au café. Ce fut ensuite Iinuma qui se leva. Tadano devina aisément où il se rendait : au sauna, c'était sûr. On avait le temps, pendant que les professeurs parlaient, d'aller se faire masser tranquillement et de revenir ensuite. Il était même arrivé, disait-on, que l'on retrouvât au retour le même orateur en action. Mais pour un bleu comme Tadano, sans aucun pouvoir, il était absolument exclu de songer à quitter la salle" (page 75).
Les réunions finissent à pas d'heure, après quoi la soirée se termine dans un bar, avec séance karaoké, etc. Et Tadano, notre héros, est bien obligé de suivre le mouvement, car en cas d'absence, on lui casserait du sucre sur le dos, ce qui serait évidemment nuisible à sa carrière.

Tadano est un professeur très bavard, qui ne peut s'empêcher de sortir des inepties pour meubler la conversation ou tenter de la détourner :
Citation:
"Chut. Tadano regarda autour de lui. Les étudiants sont tous des espions. Ceux du département de littérature anglo-américaine reçoivent des subsides de la CIA", page 132
ou encore :
Citation:
"J'ai horreur d'écouter les excuses des autres mais j'adore leur faire entendre les miennes ; parfaitement.", page 134.


Malheureusement, lorsqu'il commence à ouvrir la bouche, il ne sait pas où le fil de son raisonnement va le mener, et c'est rarement dans la bonne direction. Parfois, le style même du roman est contaminé par la propension qu'a le professeur à tenir des propos étranges :
Citation:
"Pour qui était-il fait : la demoiselle de bonne famille, ou l'hôtesse de bar ? Il éprouvait le tourment de la langouste un soir de pleine lune, et cette nuit-là, il ne put trouver le sommeil" (page 172).

A part ce petit problème, il est un excellent professeur.
Et cela tombe bien, car une partie considérable du roman reprend le contenu de ses cours de critique littéraire. Le lecteur est ainsi gratifié d'exposés (souvent... critiques) sur La critique impressionniste, le formalisme russe, la phénoménologie, l'herméneutique, le structuralisme, etc., le tout agrémenté de nombreuses notes biographiques (de Derrida, Husserl, Heidegger, Barthes, etc., et même de Tsutsui !) ainsi que de commentaires sur le fonctionnement des universités dont on peut supposer qu'elles sont de l'auteur (le texte n'est pas accompagné de "NdT").

Ses cours sont remplis d'exemples concrets, souvent ironiques, qui ramènent les concepts souvent fumeux ou très abstraits à un niveau très terre à terre. Et l'atterrissage peut faire mal. Ainsi, dans son cours sur l'herméneutique, le professeur Tadano définit l'authenticité tel que l'entend Heidegger :
Citation:
"L'authenticité au contraire, c'est quand l'homme fait face à sa souffrance et à sa peine, qu'il l'assume, sans chercher à lui échapper en faisant du tourisme de masse ou en se réfugiant dans la bouffe, bref, qu'il existe réellement en tant que lui-même. Des hommes comme ça, vous ne risquez pas d'en rencontrer dans le Japon d'aujourd'hui." (page 192).

Ou encore, à propos de la sollicitude tel que la définit Heidegger :
Citation:
" Tenez, par exemple, quand on aide les autres, quand on couche avec eux, quand on les trahit, quand on se fait transmettre le virus du sida, tout ça, c'est de la sollicitude dans la terminologie de Heidegger".
Le mauvais goût n'est donc pas bien loin...
J'aime le mauvais goût, au moins, il n'est pas incolore et inodore.

Finalement, un roman très drôle, pas mal provocateur, pédagogique (on ne lit pas idiot, si je puis dire) grâce aux cours du professeur, dont les personnages sont caricaturaux mais (ou à cause de cela) immédiatement évocateurs. On pourrait peut-être lui reprocher, sur le fond, un petit flottement dans certains développements de l'histoire, notamment en ce qui concerne l'étudiante Namiko Enomoto.

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