La télécratie contre la démocratie. (Flammarion, collection « champ essais »)
Cet ouvrage de philosophie a pour but, comme son titre l’indique, de débusquer les manifestations de la télécratie qui petit à petit s’introduisent au sein de notre système démocratique en le détruisant.
Avant d’aller plus loin, il est nécessaire de définir le terme de « télécratie ». Au premier abord, ce qui semble être visé est la télévision (l’image de la couverture appuyant d’emblée cette idée). En réalité, le terme de télécratie désigne ici plutôt un pouvoir « à distance » qu’un « pouvoir de la télévision », il suffit pour s’en convaincre de remarquer que Bernard Stiegler est un grand amateur des racines grecques et latines sur lesquelles il insiste constamment. Ce « pouvoir a distance » serait incarné par les médias de masse. Steigler insiste constamment sur le fait que la télécratie ne peut ni ne doit être évitée, il s’agit bien plutôt de l’encadrer par une instance capable de garantir qu’elle ne devienne pas l’outil du populisme.
En quoi un pouvoir télécratique (potentiellement incarné par la télévision) est-il dangereux? Tout simplement parce que la distance qui se crée entre l’état et les autres instances de la « cité » permet diverses déformation et surtout parce que le caractère canalisateur (et donc limité en nombre de canaux) des médias favorise la formation de groupes. Ces groupes recevant les mêmes informations au même moment face à des médias qui de plus en plus les englobent, les « mettent en situation » ont un comportement synchronisé par les horaires de diffusion du média concerné, et cette possibilité se trouve bien entendu accrue par la radio ou la télévision. La réception passive à laquelle encourage de plus en plus les médias de masse renforce encore cette uniformisation du groupe qui se trouve pris dans un schéma comportemental synchronisé et hautement manipulable. En vérité, il s’agit là d’un bel exemple de totalitarisme. Contrôler les individus séparément est impossible, imposer un pouvoir autoritaire est dangereux car toujours menacé de révoltes, le système totalitaire se caractérise par sa compréhension des comportements grégaires et donc par son populisme. L’uniformisation des comportements via un média de masse capable de toucher la quasi-totalité de la population est donc le premier pas vers un totalitarisme particulièrement vicieux. Non seulement celui-ci s’installe dans un contexte « libéral » et donc démocratique, mais en plus, son caractère commercial et les grandes avancées dans la compréhension des comportements humains (via la psychologie et la médecine) le rende plus efficace: par son caractère « libéral » il s’installe sans méfiance et par son habilité à manipuler, il joue constamment sur l’inconscient et/ou les instincts et stimuli les plus primaires.
En s’appuyant sur diverses théories de la psychologie des masses, en étudiant en profondeur ce qui caractérise le média, la « télécratie » par rapport à l’idéal démocratique (qui ambitionne lui aussi de toucher l’entièreté de « démos » et passe donc nécessairement lui aussi par une forme de télécratie), en analysant les données de diverses études concernant la politique, la publicité, l’information et la télévision, Bernard Stiegler dresse le tableau d’une catastrophe à venir si l’Etat ne décide pas d’impliquer les médias dans l’élévation de la population et non dans sa régression à l’heure où ces derniers sont omniprésents et ont donc le plus d’influence.
Ouvrage éclairant sur certaines problématique, donnant une dimension différente à certains phénomènes de société et à la politique actuelle en matière d’information et de contrôle des médias.
Le gros problème de ce livre reste néanmoins son accessibilité. Stiegler ne cesse de faire références à ses propres ouvrages ce qui a le double défaut de lui donner une image « prétentieuse » en plus de nous obliger à composer avec une compréhension fragmentaire de certains concepts dont les fondements de sont nullement évoqués, ce qui complique souvent la lecture. Le vocabulaire employé (en plus des concepts propres à l’auteur qui posent déjà problème) est très intellectuel et à le gros défaut de puiser dans un jargon philosophico-psychologique très pointu le rendant de ce fait peu accessible.
Le but de Stiegler est très clairement établi: sensibiliser nos dirigeants et les intellectuels. Mais de ce fait, il balaye ce qu’il demande lui-même: l’élévation de la population. De plus, les études sur lesquelles il s’appuie et ses développement théoriques montre bien qu’un individu soumis à la pression des médias est bien moins docile s’il comprend la mécanique des « pulsions » qu’il y a derrière. Le seul moyen d’avoir un contrôle relatif sur l’inconscient est de porter à la conscience son existence et ses produits. Or, en se bornant à un public d’intellectuels déjà prémunis contre ces problèmes (soit parce qu’il en est conscient, soit parce qu’il est lui-même à la tête des médias), il réduit considérablement son audience et laisse champ libre aux médias qui ne rencontre pas la résistance d’un public averti.
Sans avoir l’illusion que la simplification des termes permettra elle seule à la diffusion d’ouvrages favorisant la réflexion et l’élargissement des libertés (par le savoir), je pense qu’elle y contribuera fortement. Si Stiegler se permet de dire que tel homme politique n’a par été clairvoyant à propos de telle problématique, je me permets de dire qu’il n’est pas très clairvoyant quant à la portée de son message.
J’ajouterai que Stiegler, comme nombre d’intellectuels français, est victime de son « franco-centrisme ». Les exemples qu’il emploie proviennent presque exclusivement de la vie politique française, alors que la situation dans d’autres pays (si elle est timidement évoquée) est bien plus éclairante sur certains point. Enfin, à la trop forte localisation géographique des exemples s’ajoutent leur trop forte localisation chronologique, ce qui aura très vite pour conséquence (et cela se ressent déjà à certains moment) d’empêcher l’universalisation temporelle de son propos (universalisation qui caractérise tous les ouvrages théoriques majeurs qui ont parcouru les siècles et peuvent encore faire office de référence en matière politique, à l’instar de la « République » de Platon qui retrouve même un écho à la radio avec la célèbre citation « good music makes good peoples » dont elle est directement tirée).
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nieks