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Marie Zen littéraire

Inscrit le : 26 Fév 2007 Messages : 4190
| Sujet: Dinaw Mengestu Mer 13 Fév 2008 - 1:39 | |
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Né en 1978 à Addis- Abeba, Dinaw Mengestu a fui deux ans plus tard avec sa famille l'Ethiopie, alors en proie à une terrible révolution pour aller s'installet aux Etats-Unis. Diplômé de la Columbia University, il écrit pour divers magazines dont Harper's et Rolling Stone. Les belles choses que porte le ciel, son premier roman, est en cours de traduction dans près d'une dizaine de pays. Plus ici _________________ Buvez du cacao Van Houten! |
|  | | Marie Zen littéraire

Inscrit le : 26 Fév 2007 Messages : 4190
| Sujet: Re: Dinaw Mengestu Mer 13 Fév 2008 - 2:03 | |
| Les belles choses que porte le ciel traduit de l'américain par Anne Wicke Editions Albin Michel
Ils sont trois, qui se réunissent régulièrement , trois exilés africains . L'un est kényan , Kenneth, le deuxième vient du Congo, c'est Joseph. C'est Joseph qui relit en permanence ses notes de cours et des passages de l'Enfer de Dante: Par un pertuis rond je vis apparaître Les belles choses que porte le ciel
Nous avançâmes, et une fois encore, vîmes les étoiles.
Et Joseph écrit des poèmes aussi, pour parler de son pays: " Ces poèmes,disait-il, sont comme La Divine Comédie, sauf qu'il n'y a pas de paradis. Ils commencent en enfer, ils en sortent juste pour un temps, avant d'y retourner."
Et puis, il y a Stéphanos. Qui est parti d'Ethiopie avec les bijoux de la famille, et arrivé en Amérique, il ne lui restait plus que les boutons de manchette de son père. Stéphanos, c'est son histoire qu'il raconte, à la première personne. Stéphanos le sait, on ne parle jamais si bien des choses tristes qu'avec un petit sourire, une certaine légereté due au recul, de la pudeur et de la dignité. Et on peut dire qu'il n'en manque pas. Tous les trois, quand ils se rencontrent, jouent à un jeu, toujours le même, citer au hasard un pays africain, leurs dirigeants successifs, et leurs divers coups d'états.. Coups d'états qui ont fait fuir des Stephanos, des Kenneth et des Joseph , qui, ils le savent, ne reverront jamais leur famille. Ou ce qu'il en reste. Et qui végètent dans un autre pays en observant tout ce qui leur échappe...Qui vivent en suspension entre deux mondes, vivent et meurent seuls comme l'écrit Mengestu. Bouleversant. _________________ Buvez du cacao Van Houten! |
|  | | Chatperlipopette Zen littéraire

Age : 43 Inscrit le : 24 Fév 2007 Messages : 4699 Localisation : Bretagne
| Sujet: Re: Dinaw Mengestu Mer 26 Mar 2008 - 13:58 | |
| J'ai lu et hautement apprécié ce premier roman....un vrai bonheur de lecture
"Un homme coincé entre deux mondes vit et meurt seul. Cela fait assez longtemps que je vis ainsi, en suspension" C'est le héros du roman qui parle ainsi, lui l'immigré venu d'Afrique, venu d'Ethiopie où la révolution se déroulait dans le sang. Stéphanos tient une petite épicerie dans un quartier défavorisé de Washington. Il a du mal à joindre les deux bouts, les factures s'accumulent sans être réglées, le temps passe dans un marasme désenchanté. Sépha Stéphanos est seul, entre deux mondes, entre deux sociétés, entre deux cultures: l'Amérique et l'Afrique se côtoient sans vraiment se rencontrer sauf lorsqu'un jour, près de chez lui, emménagent une jeune femme et sa petite fille métisse. Judith et Naomi vont apporter un souffle américain dans la vie tranquille et bien réglée de Sépha, un souffle qui chamboulera son horizon et ses sentiments. Très vite, elles deviennent son rayon de soleil: Naomi partage ses lectures avec lui (les scènes de lecture à haute voix des "Frères Karamazov" sont belles et émouvantes, une parenthèse spatio-temporelle dans la morosité quotidienne), Judith une soirée qui hélas laissera une légère amertume chez Sépha. "Je regardais une fois encore autour de moi dans le salon de Judith, avec cet arbre de Noël trop grand et ces cadeaux d'une générosité absurde. Ce que Judith voulait, c'était un autre Africain pour remplacer celui qui l'avait abandonnée, elle avait bien mal choisi. Je n'étais pas cet homme-là. La bouilloire se mit à siffler dans la cuisine. Une façon de siffler bien spéciale, comme un petit chantonnement censé ressembler, me dis-je, à un chant d'oiseau matinal." (p 185 et 186) "Par un pertuis rond je vis apparaître/Les belles choses que porte le ciel" (Dante in La Divine Comédie - "L'Enfer" -), ces belles choses, Sépha ne peut se les approprier, lui qui vivote dans son épicerie où s'accumule poussière et vieils articles. Sépha a l'art de rater les bonnes occasions au grand dam de ses amis d'exil, Joseph, du Congo, et Kenneth, du Kenya: il n'a pas l'esprit d'entreprise américain qui réalise une aventure avec trois fois rien, il cerne le rêve américain sans pouvoir le concrétiser. Aussi, Sépha préfère-t-il déambuler dans les rues populaires ou huppées de la ville, suivre un couple de randonneurs citadin, sentir le parfum d'un printemps qui s'annonce, s'attacher aux multiples petits détails de la vie de tous les jours (les clochards qui s'installent sur les bancs, les pauses-déjeuner sur les pelouses ensoleillées, le balayage de Mme Davis...) Pourtant, il a tenté d'aller vers la réussite: il s'est inscrit à l'université pour passer un diplôme et s'ouvrir une autre voie mais, rapidement il souhaite devenir autonome et ouvre alors sa boutique. Là, il se trouve bien: il peut lire et lire encore les romans empruntés à la bibliothèque, il voyage par procuration, il apprend la culture américaine, occidentale (sans vraiment s'intégrer), il s'évade de son quotidien. En effet, le quartier deshérité se désertifie peu à peu pour laisser place à une autre catégorie sociale: une classe supérieure qui investit à bon compte dans un immobilier bon marché et embourgeoise le secteur. Expulsions, déménagements intempestifs, rénovation, scandent la vie de Sépha et ses voisins. La communauté noire est en passe de devenir minoritaire, Sépha regarde cela d'un oeil extérieur et lointain...il est toujours entre deux eaux, entre deux rêves, entre deux continents. Il tente de créer des liens entre ses deux cultures, entre les deux situations: la vie à Washington n'est pas si facile que cela et parfois elle ressemble à celle que l'on peut vivre à Addis Abeba (la pauvreté côtoie l'aisance ici comme là-bas), les petits riens permettent de vivre au jour le jour et d'espérer toujours un avenir meilleur. Sépha est nostalgique de son pays bien qu'il sache que jamais il n'y retournera, il culpabilise, malgré tout, d'avoir abandonné sa mère et son frère, là-bas en Ethiopie...est-ce pour cette raison qu'il ne parvient pas à réussir à gravir l'échelle sociale alors qu'il possède de belles cartes en main? Est-ce pour cela qu'il n'arrive pas à s'intégrer sentimentalement? Est-ce pour cela qu'il rêve de l'impossible relation amoureuse avec Judith? L'enfer de Sépha est sa nostalgie et sa culpabilité mais il sait comment y survivre: en saisissant les "belles choses que porte le ciel"....Naomi et ses lectures et ses rires et ses colères, le soleil jouant dans les feuilles, ces petits riens qui participent à la réalité de son existence. Dinaw Mengestu nous ouvre les portes du souvenir et du désenchantement dans un récit fort où passé et présent se mêlent se répondent et s'éclairent. Les personnages de Sépha, Kenneth, Joseph, Judith et Naomi m'ont émue parfois jusqu'aux larmes: leurs solitudes sont poignantes, leurs désenchantements et leurs errances aussi. Chacun, à leur manière, cherche leur chemin, la route à suivre pour exister pleinement et s'installer dans la société. Le plus difficile à réaliser, dans la vie, est peut-être le fait de choisir une vie plutôt qu'une autre et d'éviter une éternelle suspension entre Enfer et Paradis.
"Il y a environ huit cent quatre-vingt-trois pas entre ces marches et mon épicerie. Une distance que je peux couvrir en un sprint de moins de dix secondes, ou en moins d'une minute si je marche. Ce sont toujours les premier et dernier pas les plus durs. Nous nous éloignons et tentons de ne pas regarder en arrière, ou bien nous restons de l'autre côté des portes, terrifiés de découvrir ce qui nous attend, maintenant que nous sommes revenus. Entre-temps, nous titubons à l'aveuglette d'un endroit et d'une vie à l'autre. Nous essayons de faire de notre mieux. Il y a des moments comme ça, cependant, où nous ne bougeons pas et où tout ce que nous avons à faire est de regarder en arrière vers la vie que nous avons menée. Pour l'heure, je suis persuadé que ma boutique a l'air plus idéale que jamais. je la vois exactement comme j'ai toujours voulu la voir. A travers le feuillage des arbres qui longent l'allée coupant la place, il y a une boutique, ni délabrée ni idéale, une boutique que, en dépit de tout, je suis heureux de dire mienne." (p 304) _________________ Hochant la tête/il se lèche/le chat sous la lune (Issa) |
|  | | Bellonzo Envolée postale

Age : 59 Inscrit le : 22 Juil 2008 Messages : 152 Localisation : Picardie
| Sujet: Se souvenir des belles choses Mar 22 Juil 2008 - 11:49 | |
| L'auteur a un nom de dictateur éthiopien.Et de fait il l'est,pas dictateur mais éthiopien d'origine.Jeune écrivain arrivé au U.S.A. à l'âge de deux ans Dinaw Mengestu fait preuve dès ce premier roman d'une maîtrise et d'une finesse remarquables.Le héros,lui-même émigré tient une modeste épicerie à Washington, sa vie est tout aussi modeste et ne semble guère offrir d'aspérités.A travers le portrait de Sépha on perçoit une étude très originale de ce curieux statut d'émigré et de son immense solitude,humble et paisible car la violence n' a pas cours chez cet homme plutôt doux et tranquille.Les grandes douleurs savent être muettes.
On suit Sépha pendant quelques semaines aux alentours de Noel,avec ses deux seuls amis le Kenyan Kenneth et le Zaïrois Joseph,partageant leur mal du pays et leur pathétiques soirées arrosées où le jeu principal et effrayant de désarroi est de dénombrer le maximum de coups d'état en Afrique,réussis ou non.Il faut dire qu'ils s'y connaissent en dictateurs et l'humour n'est jamais absent quoique désespéré.Avez-vous remarqué ainsi que ce sont les colonels qui prennent le pouvoir,arrogants et encore un peu faméliques?Jamais les généraux,déjà ventripotents.C'est l'un des aphorismes que l'on retrouve dans cette belle histoire de l'épicier éthiopien de Logan's Circle,quartier de la capitale lui-même en déshérence avant rénovation.
Les belles choses que porte le ciel est un livre sensiblement dérangeant,pas tonitruant ni démago,pas donneur de leçons que j'exècre,mais une musique de chambre sur la difficulté d'être ailleurs en exil de soi comme des autres.L'arrivée dans ce quartier déshérité de Judith,jeune prof blanche et de Naomi sa fille métisse changera les chose,juste un peu,ce n'est pas sûr.Ce qui l'est sûr c'est que le dictateur Mengistu,l'homme de la terreur rouge vit tranquille au Zimbabwe.Ce qui est sûr c'est que parfois Washington ressemble à Addis-Abeba,Nairobi ou Kinshasa.Ce qui est sûr c'est que "Par un pertuis rond je vis apparaître les belles choses que porte le ciel" est une belle citation de Dante qui résume la lueur qu'entrevoit Sépha le déraciné.Tout en comptant le nombre de conflits africains où meurent les enfants soldats.
Entretien avec l'auteur sur http://www.afrik.com/article12278.html |
|  | | Marie Zen littéraire

Inscrit le : 26 Fév 2007 Messages : 4190
| Sujet: Re: Dinaw Mengestu Mar 22 Juil 2008 - 19:53 | |
| | Citation: | | .Avez-vous remarqué ainsi que ce sont les colonels qui prennent le pouvoir,arrogants et encore un peu faméliques? |
Je n'avais pas remarqué!!! La dictature des colonels grecs... Mais c'est logique, oui, on veut toujours le pouvoir un peu au dessus, et puis encore un peu plus.. _________________ Buvez du cacao Van Houten! |
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