Blessés
traduit de l'anglais (USA) par Anne-laure TissutJohn Hunt a décidé, un jour, de s'installer dans l'Ouest, d'acquérir un ranch, d'y élever du bétail et des chevaux. Très vite, il préfère se séparer du bétail et se consacrer à l'élevage des chevaux. Son épouse,
Susie, meurt suite à une grave chute de cheval, son oncle
Gus vient vivre avec lui. Une vie calme au rythme des travaux agricoles, des bouchonnages et des entraînements scande le quotidien de
John et
Gus. Leurs plus proches voisins sont des Indiens,
Morgan et sa mère
Emilie, femmes émancipées, peu conventionnelles (
Morgan et
John se plaisent et s'aiment) et dynamiques.
John et
Gus sont noirs. Ils ont cultivés, instruits, possèdent deux toiles de maîtres: John a étudié l'histoire de l'art à l'université. Nous sommes loin des clichés hollywoodiens des westerns américains. Nous sommes à mille lieues de l'Amérique de Georges W. Bush.
Un jour,
Wallace, un ouvrier travaillant avec
John et
Gus, est arrêté et accusé de meurtre: un jeune homosexuel a été retrouvé assassiné.
Wallace clame son innocence, en vain, et est retrouvé pendu dans sa cellule.
John apprend par le frère de
Wallace que ce dernier était homosexuel...Qui a pu commettre un acte aussi horrible? Peu à peu, une peur transpire: des rednecks traînent dans le coin. Un redneck est un plouc, grossier, inculte et viscéralement raciste aux Etats-Unis. Bref, un redneck est un indécrottable beauf obtus et borné.
Le shériff est loin d'être à l'aise devant cette affaire sordide: il ne semble pas vraiment désapprouver certaines idées retrogrades notamment vis à vis des homosexuels. L'Amérique profonde est tout sauf ouverte sur la différence....comme toutes les campagnes profondes du monde.
Percival Everett distille, patiemment et subtilement, des bouffées d'angoisse dans son récit.
John recueille une portée de coyotes mal en point après l'incendie de leur terrier et la mort de leur mère, brûlée vive. Un acte de violence et de haine gratuit car il n'y aucun troupeau de moutons à protéger aux alentours. Un des petits ne s'en sort pas. Le deuxième perd une de ses pattes: le retour à la vie sauvage est compromis et le dressage s'impose. Puis vient l'abattage successif de deux vaches appartenant au voisin indien
Daniel Bison Blanc: les bêtes sont laissées à pourrir (énorme gâchis aux yeux des indiens qui détestent que l'on massacre, pour le simple plaisir pervers, le bétail) et l'inscription
« nègre rouge » avec le sang de la bête est en évidence. Là encore, le shériff ne semble pas désirer mettre en branle la machine judiciaire pour retrouver les coupables. Pourtant, le shériff apparaît comme une personne tolérante et amicale. Tout le monde voit-il d'un bon oeil des ranchers indiens ou noirs sur les terres de l'Ouest?
Everett instaure une atmosphère encore plus inquiétante lorsque arrivent
David, le fils d'un ami de John, et
Robert son petit ami. Au cours d'une manifestation de soutien au mouvement gay qui tourne court, des rednecks viennent provoquer
David et
Robert. Le shériff éloigne avec fermeté mais sans animosité les fauteurs de trouble.
L'équilibre que
John est parvenu à construire dans sa vie, dans son rapport en symbiose avec la nature, les saisons, les animaux, se fissure peu à peu par ces incidents plus déstabilisants les uns que les autres. Cet équilibre s'avère d'autant plus fragile lorsque
David vient vivre, quelques temps, avec
John,
Morgan et
Gus.
Un soir,
David en colère contre son père qui n'accepte pas son homsexualité, s'enfuit dans le froid hivernal.
John part à sa recherche, le retrouve transi de froid, proche de l'hipothermie: une solution, se réfugier dans la grotte toute proche et tenter de le réchauffer. Pas de bois sec, uniquement la chaleur du corps:
John réchauffe avec son corps celui de
David. Ce dernier embrasse fougueusement
John....un malaise naît de cette expérience insolite. Percival Everett, dans cette scène, provoque interrogations et images confuses dans l'esprit de
John.
John auquel le lecteur hétérosexuel peut s'identifier et par son truchement s'interroger sur ses propres réactions dans une situation similaire. Et il apparaît que la frontière est bien mince entre la tolérance et le racisme envers la différence.
La tension atteint son paroxysme lorsque, pour la seconde fois,
David disparaît. A t-il été victime d'un acte raciste? A-t-il simplement fugué? Au final,
David succombe sous les coups des rednecks,
David est supplicié par ces hommes frustres et violents. Un acte de racisme ordinaire qui gangrène une société multiraciale aux infinies intolérances. La chute n'est pas si inattendue que cela mais elle ne porte en rien préjudice au déroulement de l'intrigue excellement menée par
Percival Everett.
Je ne connaissais absolument pas cet auteur américain et j'ai été subjuguée par son écriture dynamique, elle souligne l'action sans temps mort, qui utilise avec brio les ressources extraordinaires des non-dits, des sous-entendus, des « entre les lignes ». Il suit son chemin narratif en épousant les décors sublimes qu'il a mis en place et dénonce, sans utiliser de grossiers et inutiles artifices, toutes ces haines sordides et stériles de l'Amérique d'aujourd'hui.
Et au lecteur de se demander pourquoi la vision que le reste du monde a des Etats-Unis est celle d'un pays intolérant, jaloux de sa suprématie et gangréné par la violence, alors que l'image donnée par sa foisonnante littérature sans concession est celle d'un pays qui ne se voile pas la face devant les manquements de sa société et de sa politique.
« C'est la frontière ici, cow-boy...Partout, c'est la frontière. » entre l'acceptable et l'intolérable, entre l'acceptation et la dénonciation d'odieux comportements. La condition humaine est fragile, friable, sur un fil ténu qui peut la faire basculer dans l'inadmissible.
Une belle leçon d'humanisme que l'on dévore au fil des 271 pages de ce très, très beau roman!
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Hochant la tête/il se lèche/le chat sous la lune (Issa)