Après un recueil de nouvelles d'Alison Lurie, un autre m'est tombé entre les mains, celui de
Nina Berberova « Où il n'est pas question d'amour ». Dix-neuf nouvelles écrites entre 1931 et 1940 mettant en scène des personnages issus de l'émigration russe de l'après Révolution d'Octobre 1917.
Une écriture empreinte de nostalgie de la Russie quittée, voire perdue. Ce pays natal qui reste ancré au fond de soi, où que l'on aille, quoi qu'on fasse: l'âme ne quitte jamais la terre qui nous a vu naître. L'âme russe, sa complainte, son vague à l'âme, sa folie, ses fantaisies si...fantasques!
Le lecteur se retrouve dans une atmosphère à la Dostoïevsky, à la Tchékhov, à la Gogol, tour à tour absurde, mélancolique, folle ou joyeuse. Il retrouve l'inconstance et le fatalisme russe du dix-neuvième siècle, sous la plume enlevée, acérée parfois mais toujours tendre de Nina Berberova.
Les exilés se retrouvent à Paris, reconstituent un microcosme russe dans lequel ils retrouvent l'air du pays. Mais les années trente ne sont pas celles de la gaieté ou de la folie dépensière: la dépression marque les esprits qui savent qu'il ne leur sera plus permis de retourner en Russie devenue Union Soviétique.
Les émigrés russes vivent dans des chambres de bonnes, des pensions de famille, parfois ont un pavillon, souvent vivent à l'hôtel. Ils descendent dans le Sud de la France en été, remontent à Paris ensuite, comme du temps de la grande Russie.
J'ai aimé les moments drôles de la nouvelle
« La vente aux enchères » où une famille russe assiste à la mise en vente des biens de deux soeurs célibataires. Elle n'a acheté qu'une petite hache et de retour à la maison, les membres de la famille regardent d'un autre oeil leurs maigres possessions: les jalons d'une vie ne pèsent guère aux yeux d'étrangers. Et c'est à qui mettra un prix sur l'objet qu'il tient à la main ou celui qu'il a sous les yeux, un vrai charivari verbal envahit la maison, une folie douce de chiffres sur le guéridon, les bols, les livres, la lampe électrique jusqu'aux pots de fleurs!
« Les trois frères » ou comment décrire la difficulté de quitter un chez soi. Les mille et une manières d'un ancien propriétaire pour partir le moins rapidement possible et les mille et un méandres du nouvel habitant pour prendre totalement possession des lieux. Une métaphore de l'émigration russe qui part sans partir?
Un recueil de nouvelles qui énonce à chaque phrase l'amour d'une patrie quittée sans espoir de retour, l'amour des espaces russes que l'on ne verra plus, l'amour des villes au nom perdu.
Lorsqu'on ferme ce recueil, on respire encore l'odeur du samovar autour duquel on se raconte les histoires d'avant le grand départ...le thé au goût russe, à la pointe bergamotée, embarque le lecteur dans un transsibérien inexistant mais d'une intense poésie. Il se laisse bercer au son des voix qui racontent encore et encore ce là-bas que certains rejoignent en sachant qu'ils ne pourront plus franchir les frontières de la nouvelle Russie.
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Hochant la tête/il se lèche/le chat sous la lune (Issa)