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 Humeurs de saisons

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bertrand-môgendre
Sage de la littérature


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MessageSujet: Humeurs de saisons   Ven 22 Juin 2007 - 13:39

la reine et le faux bourdon

Manifestant l'exiguïté de leur ruche,
Un groupe d'ouvrières mielleuses,
Rassemblées en essaim, sort sans embûche
À la suite d'une reine vigoureuse.

En quête d'un nouveau proche domicile,
L'insecte royal prit conseil subtil,
Auprès d' un grand mâle ancien soldat.
Abdomen velu, gonflé, celui-ci parada

À l'approche de la vénérée, peu farouche.
« Hep ! dit moi, mon bon, faux-bourdon,
connais-tu un endroit pour nous pauvres mouches ? »
« Bonjour la belle, » répondit le fanfaron.

Pensant belle aubaine, folles galipettes,
Après une pause, fît :« Tu cherches un abri ? »
« Oui ! Tes gros yeux rapprochés interprètent
Mon souci de couver future colonie.

Un rien irrité, le bourdon lui répond.
« Ce n'est pas d'yeux qu'il te faut pour procréer.
Accepte mon invitation aux plaisirs féconds
Je t'indiquerai crèche dans notre contrée. »

« Sache, baveux, pataud, d'une, je suis pleine,
De deux tu régaleras mes guerrières
Après nous avoir indiqué ton repaire.
Évalue nos troupes, tu seras en peine

D'imposer, sans déroute, tes conditions»
« Soit », opina déçu, le faux-bourdon bougon
« Au creux de ce bouleau, tu trouveras lieu sûr »
Sitôt l'endroit pointé, le mâle est dévoré.

Déduction : À qui demande son chemin, assure-toi d'en connaître l'entrain.(bertrand-môgendre).


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bertrand-môgendre
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MessageSujet: Re: Humeurs de saisons   Ven 22 Juin 2007 - 13:41

Le Grand Cerf et le Veneur.

Un Cerf, allure noble, sous bois, trottine,
Le port majestueux, la forme élégante.
Il fût nommé Dix-Cors, pour sa tête fine
Ornée d'une ramure impressionnante.

Le jour de chasse, le maître d'équipage,
Sur les rapports fournis par ses valets de limier,
Décide d'engager l'attaque, sans jambage,
À l'endroit des plus récentes brisées.

Veneurs, valets de chiens, meute, remplissent leur office,
À la recherche, du Grand Cerf, puis à sa poursuite caprice.
Ce dernier, fort habile dans sa défense, recourt l'allant,
L'hourvari, a de multiples ruses pour égarer ses poursuivants.

Mené à cors et à cris, le bien-aller va au débuché.
Sous la pression du piqueux. Estortoire en main,
Le Veneur, à hue et à dia, passe bon train
De taillis en futaies, aux guérets défrichés.

Quand le laisser-courre touche à sa fin, Dix-Cors
La queue agitée d'un tremblement continu,
Donne l'indice de sa détresse. Dès lors,
La pauvre bête se couche à tout instant, rompue,

Quand les chiens l'abordent, galope de nouveau.
Épuisé, les pattes raidies, rendu goussaut,
Le Grand Cerf, Dix-Cors, se redresse fièrement
Demeure immobile, face aux dents des courants..

Résonne l'hallali sur pied, puis par terre.
Un chien plus audacieux, au bas flanc, le mord-il ?
Dix-Corps fond tête baissée sur ses adversaires,
Distribue coups de corne, ruades, subtiles.
.
Protégeant sa meute, le Veneur, houseaux bas,
Reçu de plein fouet, l'estoc du Cerf aux abois.
Quelque peu estourbi, le gaillard robuste,
Mît fin au supplice de Dix Cors déchiré au buste.

Un coup de dague au jarret, le suivant au coeur
Le Grand Cerf meurt sur le champ, hautain, glorieux.
Vint enfin la curée, menée par le piqueux.
Le cadavre dépecé aux chiens, crieurs.

Se chargeant des têtes et nappe, le Veneur
Entendit une voix dire ceci : « Chasseur !
Par ta main un instant, valeureux, tu fus roi,
Je te laisse à jamais, la trace de mes bois ».

À risquer plaisir fugace,
Par la souffrance d'autrui,
Marque en toi la profondeur
De la bêtise humaine.(bertrand-môgendre)


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MessageSujet: Re: Humeurs de saisons   Ven 22 Juin 2007 - 17:36

Belle surprise!:)

_________________
"Faire du théâtre c'est exorciser les démons de notre Personnage. Pourrais-je dire: si j'ai fait du théâtre, c'était pour m'éviter de jouer la comédie dans la vie."
(Jean Louis Barrault)
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MessageSujet: La brebis, le chat et le loup   Mar 3 Juil 2007 - 18:06

Le singe, le lion et l'ours de Nicolas Bozon
Li singes moustra son singot au lion et li pria qu'il deïst son avis. Li lions respondi : « Aussi de vostre fil come de vous ; ne de l'un preu, ne de l'autre joie ». Li singes s'en départi correciez, et vint à l'ours, et demanda coment li fu avis de son bel fil. « Hai, » fait li ours, « est ce li beaus enfes de qui on parole tant ?-Voire », fait li singes, « meesmes cil. -Soufrez », dit li ours, « que je le baise, que tant l'ai desiré veoir. -Voire », dit li singes, « vous estes mes amis et mes bienvueillanz ». Et li ours prent le sinjot et le devore. « Ha ! » dit li singes, « honie soit douce parole a bonté descordant ! »


La brebis, le chat et le loup.(traduction librement évasive)
La brebis montre à qui veut bien l'entendre, son bel agneau.
Du chat, elle obtient creuses paroles, vague dédain, vil propos.
« Autant de votre enfant que de vous, je n'ai ni profit, de l'un, ni joie de l'autre ».
La brebis fâchée, s'en alla trouver le loup,
Pour lui demander ce qu'il pense du marmot.
« Hé, hé ! » dit le loup, « Est-ce donc le bon enfant dont on parle tant ?
En seriez-vous parente ? »
« Exactement » fit la brebis rougissante,
« C'est mon petit, bien né, dorloté, allaité »
« Permettez », osa le loup, « Que je le baisasse sur le nez ? »
« J'ai tant désiré l'étreindre sur mon sein palpitant »
« Faites l'ami » minauda la brebis, «  Votre satisfaction prévaut sur mon orgueil »
Bonne chère, tendre viande firent au loup fabuleux festin.
« Ah ! » pleura la brebis regrettant son chérubin.
Le chat la consola ainsi :
« Bon coeur flatté, naïf, donne sans compter » (bertrand-môgendre).


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MessageSujet: Re: Humeurs de saisons   Mar 3 Juil 2007 - 18:34

Ma boule aux sources du Gange.



L'an zéro fut nul. L'an mille une coquille. Quant au deux mille, un virus lui fit broutille. Au travers des contes inventés ou réels, l'homme véhicule son histoire maquillée d'imaginaires, parfumée d' allégories. De l'Altiplano au village d'Acoma, pollué par la proche Sky City, les conquérants voyageurs réussirent à détruire les peuples. Seules les légendes restèrent vivantes, devinrent curiosités touristiques éventées par les opérateurs de tours du monde confortables. Les distances rapprochent les hommes, éloignent les esprits. Tourne-toi, du nord au sud, dirige-toi à l'est, part à la conquête d'un ouest souillé, tout est du déjà-vu pour les blasés que nous sommes. L'éveil repose au fond des coeurs cousus main, tradition orale qu'un geste perpétuel prodigue sans calcul. Simples sont les hommes du petit chemin, véritable musée en marche vers un devenir plus ancien. Lorsque la roue tourne, l'ombre devient claire, le soleil brûle à son tour les sombres tourments trop longtemps dissimulés.


Si je parle de ce temps, c'est qu'il n'est déjà plus. Si je parle de ce lieu, c'est qu'il existe encore. Une pierre fit office de décor sous l'aspect d'un granit érodé, qu'une poigne monstrueuse façonna en boule. Équilibre précaire, les habitants de Mahâballipuram donnèrent à Krishnâ l'occasion de jouer sur terre. D'histoire écrite, nul n'en put lire. De complaintes lyriques les anciens récitaient ce que d'autres avant eux, palabraient.

Commencer par « il était une fois » serait artifice. Commençons par le commencement.
Ainsi furent créées les plaies et les bosses d'une terre malaxée. L'ouvrage exécuté, un dieu vint y mugir, un autre s'y reposa. Gouverner les océans, maîtriser les éléments, chacun eut sa part de nettoyage au grand chambardement. À peine le temps d'occuper une place, l'Homme, bouscula déjà l'ordre dessiné. Peu à peu, les continents se peuplèrent.
Sous l'impulsion du souverain Bharigatha, ce maître de la région fit couler le Gange directement des Cieux afin de purifier sans interruption, les âmes de ses ancêtres royaux. Le risque d'inondation grandissant, Shiva intervint pour maîtriser le flux incessant du fleuve en l'obligeant à traverser sa chevelure. De tumultueuses à bienveillantes, les eaux transportèrent le calme relatif d'une plénitude mesurée. Maculée d'argile, la tête de Shiva s'alourdissant, les hommes du village de Mahâballipuram durent sans cesse peigner le dieu allongé. D'aussi loin que puissent se souvenir les observateurs, le nettoyage des peignes donnait aux femmes la colossale récolte d'un trésor béni. Roulée en boule, la crasse sacrée augmenta d'année en année. D'une génération à l'autre, laborieux, les serviteurs entretinrent le site, soignèrent le dieu sur terre.

Un jour, Shiva constatant le tarissement de la source merveilleuse, voulut quitter l'endroit et gagner d'autres lieux plus avant. En remerciement de leur dévotion, Shiva prit entre ses mains, la terre accumulée par les villageois. Il inséra au milieu de la boule une énorme pierre précieuse. Roulant dans ses paumes la glaise sèche, il déposa l'objet plus haut sur les rochers. Le soleil, les années, transformèrent la terre en granit.
Depuis ce jour adulé, aucun homme n'osa briser le rocher enfermant en son centre le fabuleux trésor. Misérables sont les gueux, malléables les esprits, imperturbables les traditions. De près ou de loin les Indiens voulurent toucher la sculpturale beauté, la recouvrirent feuille à feuille d'or et de lumière. Si d'aucun guérissent des misères qui les affectent, sûrement ressentent-ils alors, la force émise par ce coeur monstrueux. Une foi se ravive dès lors qu'un témoignage prouve la légende conservée dans un statuaire symbolique. Entre la poule et l'oeuf, qui le premier des deux fut à l'origine de l'un ou de l'autre ?

Ainsi se perpétue la merveilleuse histoire d'une croyance naïve de ce monde. Vous aurez, je le sais, compris à votre tour, le destin qui nous lie. Les paroles entendues doivent poursuivre leur route vers tous les esprits ouverts aux curiosités invisibles.




Il n'est de voyage plus aventureux que celui effectué au dedans de soi les yeux clos.


Ça s'est passé comme ça à Mahâballipuram.
(bertrand-môgendre)


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MessageSujet: Re: Humeurs de saisons   Mer 4 Juil 2007 - 19:39

La passe des fous.

Entrez là, belle voyageuse, le chalet n'est pas grand, les escaliers sont abîmés, seule la pièce principale, simple, pourra t'accueillir convenablement.
Finissez d'entrer, aventureuse compagne des routes, solitaire. A vous voir ainsi, je me doute bien que l'orage, cette nuit, vous aura surpris dans la vallée. Laissez votre sac reposer sa charge ici. Vos chaussures quittées, dormiront au pied de la cuisinière. Acceptez mes chaussons, seul don temporaire que je puisse vous offrir. Le confort des pieds passe avant celui des jambes, quoique lourdes, épuisées. Je n'ai pas trop le temps de m'occuper de vous.

est-il aussi facile d'isoler votre vie sur ce parcours semé de pèlerins en mouvement ? Ne cherchez-vous pas à atteindre une communauté d'esprit lorsque les corps n'y arrivent plus ?

Séchez-vous belle voyageuse. Vous installerez vos habits trempés sur l'étendage près du tuyau, attention, c'est brûlant. Vos chaussettes ressemblent à de mini serpillières. Voilà une grande serviette.
Approchez-vous du poële encore chaud, je vais sans tarder recharger avec de bonnes bûches fendues. Vous alimenterez le feu tout au long de la journée, je suis obligé de partir, les brebis attendent à la porte. Les entendez-vous bêler ? Vous êtes ici chez vous. N'hésitez pas à vous servir de café, mis à coin sur le bord de la plaque chaude. Ici, les cuillères à côté des autres couverts. Le pain au dessus du placard dans la toile de jute ; les pots de confitures sont sur la même étagère. N'hésitez pas à fouiller. Je reviens en soirée. Vous êtes ici chez vous.
A tout à l'heure belle voyageuse, un abri même petit comme ici, est sécurisant.

À peine avait-elle toqué à la porte de la bâtisse, qu'elle s'était senti happer dans cet intérieur sombre, chaleureux. Chaussettes quittées, elle n'osait pas enfiler les pantoufles que le berger lui prêtait, tant elle se sentait lessivée. Prostrée près de la cuisinière, mains en avant pour tâter la chaleur du bout de ses petits doigts engourdis, elle regarda enfin autour d'elle, l'endroit où vivait ce bonhomme, bien aimable, très poli, serviable.
Méfions-nous se dit elle, ce peut être un rustre, une espèce de vieux loup grégaire, séduisant sa proie avant de la dévorer. Pourtant, le langage utilisé, les marques de convivialité, ne lui donnèrent pas l'impression qu'il s'agît d'un arriéré bête et brutal. Promenant son regard, à présent habitué à la pénombre, elle aperçut enfin les éléments du mobilier composé d'étagères succinctes, d'un placard patiné par la crasse des années, d'une table étroite, autour de laquelle deux bancs solides confortaient l'assise des habitants du lieu. La seule source de lumière provenait de la fenêtre étroite légèrement entrouverte. Le paysage, cadré par les montants anciennement repeints, ressemblait à une carte postale qu'un photographe aurait accrochée au mur. Le champ d'en face, tranchait par sa verdure, sur le fond montagneux immense, attirant. Le petit sentier, signait d'une zébrure caillouteuse, l'invite à gravir plus avant les grands espaces.

Une véritable mer laineuse passa devant son horizon. Petits agneaux, grosses mères, tous les animaux, gravissaient sans attendre, à la poursuite d'une jeune pousse, fraîche, savoureuse. Les trois chiens actifs, stimulaient le troupeau en direction de pâturages élevés. Le berger, chargé d'un sac replet, suivait les vagues ondulantes des animaux, commandait de sa main prolongée d'un bâton, ses compagnons aboyeurs, efficaces. Poussant les retardataires d'un regard puissant, le plus proche chien assumait son rôle de vieux briscard, avec la perfection des professionnels dont la routine assure l'existence d'un but à l'ascension difficile.

De face ou de dos, elle n'arrivait pas à se réchauffer. Épiant le moindre mouvement de porte, scrutant la pénombre d'un regard inquisiteur, elle se délesta enfin de ses vêtements trempés avant de s'enrouler rapidement dans la serviette étonnement propre. Pantalons, chemises, sous-vêtements tout l'ensemble de sa garde-robe suspendue au dessus de la cuisinière, ruisselait sur la plaque chauffée à blanc. Les multiples filets d'eau dégoulinant, alimentaient les crépitements réguliers chargeant la pièce d'une odeur de chien mouillé mélangée aux acidités de transpiration désagréable. Ainsi troublée, l'ambiance du chalet semblait retrouver une âme perdue, une habitude oubliée. Surprise au début par l'apparente brusquerie du bonhomme accueillant, elle se sentait à présent tranquillisée, apaisée. Au centre de la table bien nettoyée trônait un plat dans lequel trois fromages, protégés par un séchoir grillagé, séchaient librement. Le ménage minimum donnait à la cuisine cette sensation de maison bien tenue, rustique dans son décor, modernisé par une radio elle-même coincée entre une estafilade de livres écornés. Une seule assiette retournée dans l'évier égouttait près d'un litre de rouge dont l'entame régulière traçait, distinctement la récente baisse de niveau. Sans trop hésiter cette fois, elle désira se réchauffer l'intérieur du corps, en remplissant la timbale propre d'un peu de café. Peu importe le goût, peu importe la couleur, le liquide agréable au palais passa sans réticence de la gorge à l'estomac.

Doux, doux, ressemblait cet instant de paix, pourvu du silence grave du sombre de ce lieu serein. Une bûche ou deux alimentèrent les flammes crépitantes. Le jour passa meilleur que la nuit. Retournés, étirés, à nouveau enfilés, ses vêtements secs gardaient en eux l'odeur des bois brûlés l'hiver, lorsque son père travaillait sur les coupes en altitude. Parfois il l'emmenait tôt le matin, sac au dos, bonnet sur la tête, gravir le chemin difficile, en compagnie de Zepetto le labri excité. Une fois la tronçonneuse démarrée, elle ramassait les hauts des branches coupées pour entretenir le feu attisé dès leur arrivée sur le site. Au bout d'une fatigue, elle jouait avec rien, s'amusait de tout, riait de voir sa chienne nez en avant poursuivre un fumet récent, sans parvenir jamais à croquer le malin, renard, ou le lapin plus futé. Sur une chaise, elle pleurait à présent, sans déranger les bruits que le silence assourdissait. Ainsi ressurgis, ses lointains souvenirs d'enfance, ne l'avaient jamais tant bousculés, tant donnés de bonheur gravé par cette personne disparue. Une joie immense l'envahit. Transportée d'un monde à l'autre, la longueur des années réduites, semblait vouloir lui faire toucher du doigt le plaisir de ce moment chargé d'innocence. Dussé-je cent fois en souffrir, je ne veux jamais oublier ce goût particulier de la patate calcinée, et des épines de douglas collées à la tranche de saucisson. Les yeux humides, sourire en coin, elle rigolait devant l'image de cette fourmilière géante au centre de laquelle elle jetait un peu de mie de pain.

Grave fut l'endormissement contre un dossier de chaise craquant sous le poids de la fatigue. Sérieuse, s'approcha la main de l'homme effleurant l'épaule de la voyageuse.
Venez vous allonger sur le lit. (à suivre)


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bertrand-môgendre
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MessageSujet: Re: Humeurs de saisons   Mer 4 Juil 2007 - 22:48

la passe des fous (suite et fin)

Ce soir, je veille dans la bergerie. Deux brebis veulent mettre bas.
Elle n'a pas vu l'homme saisir un couteau et découper une tranche de jambon fumé. Elle ne l'a pas entendu installer la bouilloire pleine d'eau. De tout cela, elle ne se rendit compte de rien. Voilà quarante-huit jours déjà qu'elle suivait le chemin de Compostelle. Ses enfants étonnés tentèrent de lui faire entendre raison. Pour la fête d'anniversaire de ses soixante-trois ans, elle décida en famille d'entreprendre son projet avec la même détermination, intangible, d'une femme volontaire dont chacun ventait les mérites d'organisatrice que demande la fonction de journaliste de terrain. Quarante-huit jours planifiés, réglés comme du papier à musique dormant sans encombre dans les gîtes attendant sa venue, préparant son casse-croûte du lendemain, épongeant sa fatigue, soignant ses petits bobos. Quarante-huit jours sans surprises, installés dans une routine certes particulière, mais tout de même routinière. Une routine routinière pour une routarde c'est déroutant.
L'orage cette nuit, au bas de la vallée fût violent, dérangeant le programme camping, établi, chargé d'une pluie de reproches, sous une averse de mots cinglants, frappés d'éclair et de foudre assourdissante. Sortie indemne du déluge de mise en garde, elle se réveilla surprise de vouloir détourner sa route en direction de ce chalet non prévu sur la carte préimprimée. Les chiens n'aboyèrent pas. Tout juste avaient-ils daigné la renifler discrètement de loin en battant de la queue de concert, pour vite retrouver, eux aussi, leur abri dans le soubassement du chalet habité .

Quel est le sens de cette marche, cette démarche plutôt ? Pourquoi vais-je ainsi attiré plus au sud sans soucis de l'effort ?
Quel est cet aimant puissant qui oriente ma vie jusqu'à présent bien tracée, classique, droite, cossue ?
Je n'ai pas la foi, je ne crois pas à toutes ses bondieuseries. Qu'ai-je à prouver à moi-même, que je n'ai pas pu prouver aux autres ? Serais-je assez folle pour achever ce projet ? Serais-je assez lucide pour continuer cette aventure ? Aujourd'hui est le summum de la dépression. J'ai besoin de m'arrêter de me poser. L'individu ici présent, sans âge, n'est pas du tout le type d'homme que j'ai l'habitude de fréquenter. Mais il vit en ce lieu. Quel plaisir d'être là. Quel calme. Quelle tranquillité . Acceptera t'-il mon besoin de repos ?

C'est l'odeur poisseuse du suint mélangée à celle du fumier qui la tira hors de son rêve. L'homme, les bras chargés de bûchettes, emplissait, méthodique, la cuisinière qui déjà ronronnait doucement.
Je vous réveille ? Alors bien dormi ?
Puis-je partir avec vous et vos moutons dans la montagne ?
Ben, euh, c'est-à-dire qu'il faut marcher longtemps. Aujourd'hui, je vais vers la passe des fous.
La passe des fous ?
Oui, un petit col encaissé entre deux abruptes, débouchant sur un plateau non encore pâturé.
J'aimerai bien voir, je peux ?
Pas de problème pour moi. Il faut de bonnes chaussures, une veste chaude, un chapeau et de l'eau. Par contre, je suis un peu juste en pain, mais nous partagerons.
Regardez, j'ai encore des réserves dans mon sac.
Alors, viens, je pars tout de suite, le temps de fermer le tirage et de sortir les brebis, avale un café, il ne faut pas partir le ventre vide.
Les agneaux sont nés ?
Oui, mais ils ne sortiront que dans trois jours.

Elle se lève, isocèle, yeux baissés pour dissimuler la pudeur de ses jambes découvertes devant un inconnu. Lui, discret, tourne la clef du tirage gardant en tête l'image furtive de ses jambes si blanches, si nues, si fermes, si fines aussi lisses que son fromage frais qu'il retourne de bon matin dans leurs faisselles égouttées.
Tes chaussettes sont sèches, je les ai posés sur les chaussures près de la chaise.
Merci.
Chargeant son sac, il quitta la pièce d'un pas alerte, sans autres mots échangés. Une gêne agréable s'installait entre eux, couleur bon enfant. Un café léger, vint lui ouvrir l'appétit, apaisé aussitôt par une barre de céréales croquante, énergétique. Délaissant son gros « transporteur », elle chargea sa gibecière d'une bouteille d'eau, coincée entre quelques victuailles pour la journée.

Amusez-vous je vous prie, à inspirer sans lendemain, l'intense impression d'inhaler l'air présent tout autour de soi en cherchant à capter le maximum de volume.
Amusez-vous, je vous prie, à expirer sans fatigue, jouissive sensation d'expulser la grisaille haut et loin, désireux de nettoyer les moindres recoins poussiéreux.
Amusez-vous, je vous prie, à respirer sans arrêter d'y penser. Retardez un instant votre souffle trop court, qu'il devienne source lumineuse.


A l'approche des bêtes devant soi, il convient d'assurer son pas, sans ralentir l'allure. Seules, les brebis paissent, en mouvement elles se volent l'une l'autre, l'herbe rare. Point de mots échangés qui ne soient indispensables à la bonne entente cordiale. Les deux bipèdes convergent à la suite des trois mille deux cents brebis en direction du flanc ouest de la montagne, encore facile d'accès. L'étroit goulot vers lequel les chiens dirigent le troupeau, ressemble à l'entonnoir de ma grand-mère, gaveuse d'oie, impénitente, rempli de ces grains de maïs blancs, pré-cuits, disparaissant à chaque tour de manivelle dans la gorge de l'animal, de jour en jour plus affamé.
Au bout d'une heure de marche tranquille, l'ascension se ralentit au fur et à mesure que les brebis s'engageaient dans la passe.

Pourquoi le col des fous ?
La passe des fous ? : c'est ainsi. Certains prétendent avoir entendu ici, la nuit venue, des cris puissants poussés toujours à la même heure. D'autres s'accordent à raconter des scènes horribles vécues lors du franchissement de la passe. Quelques uns furent retrouvés agenouillés contre la roche, prostrés, les yeux fixes, la bouche entrouverte, n'ayant depuis, plus jamais réussi à prononcer une seule parole.
À son tour elle s'approcha du lieu inquiétant sans craindre d'y trouver quelque démon maléfique. Le chien de queue à ses côtés confirma la non-véracité des porteurs d'histoires loufoques.

Garde toi de craindre l'inconnu avant qu'il ne te saisisse d'effroi, car l'enfer sur terre existe pour l'assoiffé de mystères.


Confiante, hors de portée d'arrogantes pensées pugnaces, elle passa le col et se rua, elle aussi, dans l'herbe accueillante de l'immensité dévoilée. Plus de deux heures de marche permirent à l'ensemble des animaux de rejoindre cette vaste étendue verdoyante, baignée de soleil, froid certes, mais présent tout de même. Le berger gagna plus haut sur les rochers, une assise parfaite dominant le plateau. Il invita sa compagne à le rejoindre.
Regardez belle dame, le soleil faire bouger les sommets. Tu vois au loin les cimes enneigées ? Elles sont l'apanage des grands de ce monde. Seuls quelques nuages déplacent leur ombre sur leurs pentes abruptes. Regarde plein est, sortent les marmottes. Ce sont leurs chants que tu entends. Entends-tu aussi dans le ciel étincelle, les rapaces ? Leurs cris délimitent leur chasse. Ils conquièrent leur territoire comme un jeu de force, un jeu de lutte. Grâce à eux je me débarrasse des vieilles mères, mortes par maladie, accident, ou agrippées par les chiens des promeneurs. Les vautours fauves carnassent les déchets, nettoient les carcasses. Regarde le tout petit agneau s'éloignant de sa mère comme il est surveillé de près, là-haut. L'inattention offre un menu de choix aux yeux perçants des planeurs en attente.
Regarde le vent brasser l'air du jour. Entends-tu sa musique ébranler les sonnailles ?
Ne dis rien et surveille l'âme des rochers se promener d'un bout à l'autre de la journée.

Deux coups brefs de sifflet ultrason commandèrent aux chiens d'appuyer les brebis sur la gauche, suggérant une limite à ne pas franchir, telle barrière invisible respectée aussitôt par les ruminants apeurés.
Les gestes en panne d'énervement, confinés dans l'immobilité restreinte d'une surveillance aiguisée, l'homme gravait sur son bois, les dessins à la géométrie variée.
Elle, restait muette. Elle fut ombre d'elle-même, promise aux confins de ce monde.

Sache t'ouvrir un esprit neuf en arrivant, reposé, dans les verts pâturages.


Elle fut discrète. Elle resta légère comme un frisson d'air parcourant ses lèvres.
Allongée sans fatigue ni repos, elle contempla sa matinée dérouler sous ses yeux le ciel nuageux, imaginant ça et là les formes en mouvement, dessiner les marques de son esprit tranquille.

Deux avions de chasse traversèrent sans attendre l'espace de ses voeux.
Assise en alerte, elle tissa le châle de sa peine du fil de ses espoirs.
Remuée, bousculée, chavirée, l'angoisse du moment l'étreignit à la gorge, l'entraîna sans se retourner, vers la vallée.
Il lui manquait soudain, le palpable, le matériel.
Au passage encaissé, son pied coincé lui arrache un cri de douleur mêlé de rage et de fuite retenues. Elle voulut toucher à pleine main une porte, une chaise, un drap de lit, une réalité rassurante.
En boitant, à grand-peine, elle rejoignit le chalet. Tout à fait réveillée, y saisit son sac et parti toujours plus bas, toujours plus vite, toujours plus triste.
Elle courut attristée, vers l'ailleurs qui la rassurerait.

« Pour toi berger, que n'ai-je de pinceau assez fin décrire l'étroitesse de mon coeur en émoi »
« Pour toi la passante insolite, n'arriverai-je jamais à soulager l'ennui qui me gagne à présent ?
Passagère furtive, étrangère gracile, voyageuse docile, virage sa vie aux plaisirs retenus non encore préparés à quitter le port bien rangé.
Je laisse une trace de toi, entre ma vie et mon envie, doucement murmuré sur ton coeur réservé.
A jamais de te revoir, mon aimée ».

Ça s'est passé comme ça. (bertrand-môgendre)


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MessageSujet: Re: Humeurs de saisons   Mer 4 Juil 2007 - 23:08

Je suis le compagnon d'infortune, de casse froide, de guerre lasse.
Douce colère du révolté, écorché vif.
Larmes amères face aux injustices primaires.
Je suis la véhémence du tendre déçu
Un adulte conjugué au participe passé d'une adolescence lointaine.
Tiens la vie en respect l'artiste.
Tiens la vie en haleine, l'artiste.
Tiens la vie en instance l'artiste.
J'aime l'ordre impertinent de tes cimes pointues.
Le cortège ébouriffé de ton résineux uniforme
Fort de ses couleurs veloutées, blanchies d'histoires humides.
C'est le tic-tac rythmant le passage des jours à la nuit identique
Le délassement perpétuel comme mouvement méthodique
A l'aube de cette vie surgit le printemps de notre ennui
Création des oeuvres originales, en musique le silence est gratuit
Le chat surveille derrière la porte, attend l'heure où sonne la cloche
Le chat blanc attend sans bruit, sans geste, juste suit du regard mon réveil assoupi
Engoncé du froid estival que son oeil creux ne prévaut pas.
Elle est rose je le vois à ces épines pointues.
Elle est trace au sol, dessinée, substitut d'oracle au fa dièse compressé.
Elle entonne sa déraison libre court s'exprimer.
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MessageSujet: Re: Humeurs de saisons   Mer 4 Juil 2007 - 23:23

lettre et vent font bon ménage,
naître et temps rime mieux le présage,
paître et lent s'enivre de nuit sage,
maître et gens, prévisualisent le carnage.

En guise d'orgueil sirupeux, la tête somnole entre le pastis et le tiercé gagnant
En terme d'appareil uro-génital, l'implant mammaire définit l'appartenance aux incompréhensibles localisations géographiques, dysfonctionnements des mammifères à poils courts.
En résumé, d'innocentes victimes furent ensevelies, surprises, décolorations non souhaitées, charnier pestiférant, amas gluant d'oripeaux et de chairs en décomposition, accélérée par la chaleur de ce lieu.
C'est le sable qui mène tes pas sous la neige.
C'est le sable buveur d'herbe grasse, avaleur d'eau saumâtre.
C'est le sable réjouisseur des baigneuses occidentalisées.
C'est le sable interrompant les chemins à venir, les voyages à finir.
C'est le sable qui creuse le temps d'avant et gonfle le futur grain par grain.
Mica vent rouge et froid
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MessageSujet: Re: Humeurs de saisons   Mer 4 Juil 2007 - 23:52

Cyntia
En face de moi, attablée devant son article de journal du courrier international, traitant des frontières réduites boliviennes, Cyntia la jeune fille de quatorze ans lit à haute voix.
Cyntia, mauvaise élève en classe, indisciplinée à la maison d'enfant, renvoyée de sa famille d'accueil pour vol avec effraction, expulsée de l'école pour agression verbale suivi de coups et blessures volontaires, la jeune Cyntia lit, concentrée sur cette information. Impolie, insultante, elle m'arracha des mains le journal, puis devenue attentive à son tour, prit à coeur de comprendre la révolte de ce peuple jusqu'ici maltraité par le Pérou, et le Chili. Ce petit pays mal gouverné, en quête de retrouver ses frontières originelles lui donnant l'accès à l'océan, permettra t-il à Cyntia d'engager un combat autre que le sien ?
Cyntia lit sans faute, l'article dans son intégralité. Je l'écoute parler. Elle m'entend la regarder attentivement. Où seras-tu guerrière lorsque les soldats détruiront ta maison ? Pilleras-tu les plus pauvres, ou conduiras-tu ton équipe au combat sur le front ? Je sais d'avance ta réponse. En cela tu me plais ; pour cette raison, j'ai confiance en toi. La bonne cause a le mérite de défendre les valeurs touchant les modestes.

En face de moi, j'ai un monstre d'humanité que révolte l'injustice.
Si j'écoute sa vie pleurer en elle, c'est du froid dont il s'agit.
Si j'entends sa haine m'agresser les sens, c'est de la peur dont elle se protège. Je ne peux te serrer sur mon coeur, j'en perdrais ma place.
En face de moi, se brise la glace. Je recolle ses morceaux d'image informelle, car peau neuve craint le soleil.


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Marie
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MessageSujet: Re: Humeurs de saisons   Mer 4 Juil 2007 - 23:57

C'est très beau, Bertrand. Cyntia est bolivienne? Tu la connais vraiment?
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bertrand-môgendre
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MessageSujet: Re: Humeurs de saisons   Jeu 5 Juil 2007 - 0:01

Cyntia ressemble aux enfants déchirés qui échouent un instant seulement, ici chez nous. Le temps pour eux de respirer, reprendre haleine et repartir en apnée dans leur triste réalité.
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Marie
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MessageSujet: Re: Humeurs de saisons   Jeu 5 Juil 2007 - 0:04

Mais cette respiration peut changer leur vie, Bertrand, ça j'y crois vraiment. Pas toujours, pas pour tous, mais ça marche, je le sais .
Merci à tous ceux qui le comprennent et agissent.
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Margot
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MessageSujet: Re: Humeurs de saisons   Jeu 5 Juil 2007 - 6:35

J'y crois aussi, Bertrand. Comme Marie, je crois que cette respiration peut changer leur vie.
Une bouffée d'oxygène et puis aussi... une rencontre. Souvent, les rencontres, ça change la vie.

J'aime beaucoup tes humeurs de saison. Tu écris bien. On part avec toi quand on te lit.
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MessageSujet: Re: Humeurs de saisons   Jeu 5 Juil 2007 - 8:54

bertrand-môgendre a écrit:


En face de moi, j'ai un monstre d'humanité que révolte l'injustice.
Si j'écoute sa vie pleurer en elle, c'est du froid dont il s'agit.
Si j'entends sa haine m'agresser les sens, c'est de la peur dont elle se protège. Je ne peux te serrer sur mon coeur, j'en perdrai ma place.
En face de moi, se brise la glace. Je recolle ses morceaux d'image informelle, car peau neuve craint le soleil.



Merci aussi pour toute cette belle humanité qui se détache de tes mots Bertrand. Pour Cynthia et les autres.
On est bien à te lire comme on doit l'être à t'écouter: Je suis certaine tout comme Marie et Margot que cette bouffée de chaleur les aide à tenir et continuer leur route ...

_________________
Après tout, la meilleure façon de parler de ce quel'on aime est d'en parler légèrement.
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Humeurs de saisons

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