Les blessures infligées par les lames des nains exhalaient des essences dorées, invisibles pour tous mais repérables par tous les membres de la communauté des nains. Cirdorandril, dans son « grand Duché », si petit ne pouvait qu’avoir repéré la Grans’homme… Et si elle était inquiète, c’est qu’elle savait sûrement le sort qui était réservé aux nains.
Nargain lui pressa la main, son regard implorant une réponse à ses questions muettes.
Cirdorandril respira, ferma les yeux, puis sa voix mélodieuse, malgré le terrible accent du grand Duché se fit entendre :
« J’ai repéré la grans’homme, je connais son antre, je l’ai suivie… Tous les jours, elle se rend dans une autre bâtisse.. J’ai pu m’y introduire, faisant fi de toute prudence. Là elle ne fait rien, passant ses journées et une partie de ses nuits face à une étrange lucarne, ses mains pianotant sur un clavier qui ne produit aucun son, jamais. Aucune trace des nains capturés dans cette bâtisse. Dans son antre, elle y passe peu de temps, mais je n’ai pas pu, ou plutôt pas osé y rentrer. »
Une lueur brilla dans l’œil de Cirdorandril. Sa voix reprit, habitée par un soupçon d’espoir :
« Elle ne se déplace jamais sans un livre à la main. »
« Quoi ! » Nargain n’avait pu retenir son exclamation de surprise. Dans la communauté des nains, les livres étaient symbole d’une grande humanité. Ce devait être quelques effroyables livres que la grans’homme promenait ainsi. Calmé, Nargain interrogea Cirdorandril :
« Un livre ? »
« Oui », reprit celle-ci, « Souvent, il s’agit de livres à la couverture rose. Je n’ai jamais pu distinguer les titres distinctement, mais sur beaucoup j’ai remarqué
BC écrit sur leur couverture. »
Nargain l’interrogea : « Et où se trouve la grans’homme en ce moment ? »
Le regard de Cirdorandril se voila : « Elle est partie, je crois qu’elle est repartie à Saint-Malo. »
Nargain sursauté violemment…. Repartie à Saint-Malo ! Il fallait qu’il se décide ! Repartir à Saint-Malo ? Ou s’introduire chez la grans’homme pour délivrer les nains ? Il hésitait.
Cirdorandril enleva sa décision. « Tu dois attendre 11 heures avant d’emprunter à nouveau les couloirs du Spathiphyllum ; avant ce serait dangereux.
Nargain avait oublié. Il allait donc s’introduire dans l’antre de la grans’homme. Cirdorandril avait repéré les lieux et savait par où entrer ; elle savait qu’à l’arrière de l’antre, une lucarne n’était jamais fermée, protégée par une grille… Mais si la grille interdisait l’entrée aux grans’homme, un nain arriverait à s’y faufiler sans mal. Nargain grimpa jusqu’à la lucarne puis il s’introduisit dans la sombre pièce, balança les jambes dans le vide à la recherche d’un appui solide. Enfin, il pu poser les pieds sur quelque chose de solide. Il lâcha les mains. A ce moment précis son appui se mit à tanguer, de plus en plus vite. Dans un vacarme assourdissant, tout s’écroula et Nargain disparut dans un nuage de poussière. Il s’effondra en même temps que la pile de livres qui venait de s’affaisser. En jurant et en ronchonnant, il repoussa les livres qui le recouvraient, lisant au passage des titres curieux :
Le carrousel de l’amour, L’aube de la passion, Les amants de Lisbonne, Idylle à Minsk…
Affolée Cirdorandril l’appelait depuis la lucarne. Nargain lui fit signe et lui dit « C’est trop dangereux par là, fait le tour je viens t’ouvrir. »
Nargain se trouvait dans une pièce étroite ; il ne pouvait pas voir les murs, ceux-ci étant recouverts de livres, des dizaines et des dizaines de livres. Beaucoup portaient le mystérieux sigle
BC. Il repéra une porte. Grâce à un ingénieux système de corde à nœud coulissant Nargain pouvait actionner les poignées des portes des grans’hommes quand elles n’étaient pas fermées à clef. Il ne fallait pas que celle-ci le soit. Au premier coup il attrapa la poignée puis pesa de tout son poids sur la corde. La porte s’entrouvrit. Nargain y était arrivé. Il s’engagea dans l’entrebâillement et se retrouvé dans un couloir. Il s’avança mais son pied roula sur un objet et il se retrouva à terre. Au même moment un bruit de verre retentit ; le sol du couloir était jonché de bouteilles étranges, vides.
« Veuve Clicquot » lut Nargain en grommelant. En se relevant, il se figea ! Une vieille grans’homme au chapeau rose l’observait ! Ses lèvres et sa robe étaient roses, du même rose que le chapeau. Seuls ses yeux, fardés de bleu cyan dénotaient de l’ensemble. Nargain s’aperçut de sa méprise : il s’agissait d’un portrait, immense, grandeur nature, pas d’une vieille grans’homme. Nargain, soulagé, s’approcha du portrait. Au coin à droite
BC apparaissait : était-ce l’idole monstrueuse que vénérait la grans’homme ?
Nargain reprit son chemin vers la porte d’entrée, naviguant entre les étranges bouteilles vides. Il arriva dans une grande pièce, il y avait du rose partout ; le même rose que sur le tableau de
BC !
Du rose et des livres.
Il repéra la porte qu’il devait ouvrir pour faire entrer Cirdorandril, se demandant déjà comment il allait bien pouvoir faire pour l’ouvrir.
Soudain, un bruit résonna, une ouverture qu’il n’avait pas remarqué, de forme ronde s’ouvrit et laissa passer une bouteille, identique à celles du couloir mais pleine, qui glissa dans une sorte de glissière pour aller délicatement trouver sa place dans un casier, au milieu de six autres bouteilles.
L’ouverture semblait assez grande pour permettre à un nain de s’y glisser. Il grimpa le long de la glissière et pesa sur le clapet qui obstruait l’ouverture. Le clapet s’écarta, Nargain sortit, appela Cirdorandril. Elle le guettait depuis qu’elle était arrivée, aussi, le rejoignit-elle prestement. A nouveau, ils pénétrèrent dans l’antre grans’homme !
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Le jour où les terriens prendront figure humaine, j'enlèverai ma cagoule pour entrer dans l'arène.
Hf Thiéfaine