Âmes sensibles s'abstenir !Petit délire personnel d'humeur étrange.De sa gorge coule des litres de sang. Épais, d'un rouge sombre, il s'écoule, noyant ses paroles. Isabelle rapproche ses mains de son cou, la bouche grande ouverte dans un cri silencieux. Elle regarde ses doigts couverts de sang, elle regarde Céline, le couteau à la main.
Elle parle trop, tout le temps, sans arrêt un avis à donner sur tout. La voix de la raison : chaque jour une vérité sort de sa bouche, la bonne marche à suivre, le comportement idéal, la réaction parfaite. Elle sait tout sur tout le monde et sur chaque chose, et se fait un plaisir de transmettre son savoir aux autres, même si ceux-ci ne lui demandent rien ou ne l'écoutent pas. De toute manière, elle s'écoute très bien toute seule.
Combien de fois a-t-elle donné son avis à Céline, sur sa vie, ses choix, ses agissements, et même sur son mode de pensée... combien de fois ? Céline serait bien incapable de le dire, elle a l'impression qu'à chaque fois qu'Isabelle ouvrait la bouche, c'était pour juger et critiquer.
Mais cette fois, elle n'a plus rien à dire. Enfin, elle aimerait parler, sortir un son de sa bouche, mais celle-ci dégouline de sang. Elle s'étouffe avec son propre fiel. Tombe à terre, ses genoux s'écrasant dans la marre rouge inondant le sol.
Leurs regards se croisent. Un bref instant. Céline reconnaît ces yeux qui l'ont tant écouté, ce regard qui lui a si souvent permis de retrouver le sourire dans les moments difficiles. Un bref instant, puis elle se détourne. Aujourd'hui elle n'a plus besoin de se forcer à croire à la sirupeuse mascarade de l'amitié. Carte sur table, les jeux sont faits. Une sincère solitude vaut toujours mieux qu'une compagnie mensongère.
Un bruit d'affaissement, Céline se retourne. Isabelle est écroulée sur le sol, vautrée dans son propre sang, encore quelques brises de vie s'échappent de ses lèvres puis son regard s'éteint. Silence. La jeune femme se laisse envahir par le sentiment exaltant d'être. D'être là, de se donner le plaisir qu'elle n'osait prendre jusque là. Les voix la félicitent, l'encouragent, la confortent dans ses décisions. Évidemment qu'elle a bien fait, est-ce qu'une seule vie sur cette planète mérite le privilège de vivre ? Que ce soit d'anciens amants, des amis ou les pires ennemis au monde, aucune mort n'est un événement. Et surtout, surtout, quel bien fou ça fait, n'est-ce pas ?! Enfin sentir cette puissance en soi, laisser exprimer toute sa colère, se défouler simplement sur n'importe qui, et pour n'importe quoi. Ne pas simplement imposer sa mauvaise humeur aux gens parce qu'on s'est levé du mauvais pied, non, faire exploser sa rage parce qu'il n'y a plus que ça à faire, parce qu'il n'y a plus d'autre choix, et parce que ça fait tellement de bien, hein ?
Céline les entend rire, s'amuser. Elle a l'impression de les sentir bondir, virevolter, tournoyer en elle. Des centaines, des milliers de farfadets, de petits démons malicieux faisant la nouba dans sa tête. Elle se sent un peu nauséeuse. Isabelle, à terre, semble si démunie. Mais elle ne regrette pas son acte, ça non. Et puis il ne le faut pas, non non non. Aucun regret, surtout aucun, jamais. Aller de l'avant, toujours. Ne pas se retourner, ne pas regarder, ne même pas y penser. Faire la fête, danser, profiter de cette force.
Il faut s'en débarrasser maintenant, comme les autres. Découper, enterrer, brûler. Découper, enterrer, brûler. Céline aurait dû être fossoyeur, ça lui aurait bien plu, c'est sûr. C'est mécanique, c'est solitaire et c'est calme. C'est juste un peu moins évident quand c'est une personne qu'on a aimé... mais non, il ne faut pas penser à ça, il faut danser, il faut rire, il faut être plus puissant. L'humain est décidément trop lâche, trop tatillon et trop chochotte. Allez, ça suffit, au boulot. Il nous reste encore beaucoup de travail devant nous !
Beaucoup de travail.... Céline a affreusement mal à la tête. Retournant le corps d'Isabelle, l'étalant bien à plat sur le sol pour le découper, elle se sent soudainement épuisée, découragée. Les milliers de petites voix l'encouragent, puis voyant qu'elle cède à la fatigue, elles se font plus virulentes, insultantes. Mais, Céline fixe le regard mort de son ancienne amie. Vide. Creux. Comme elle, comme elle se sent maintenant, elle a juste besoin d'un tout petit peu de repos, rien de plus. Et puis, peut-être arrêter tout ça pendant quelques jours, quelques semaines... quelques mois... se reposer, un tout petit peu.
Céline n'écoute plus rien, elle monte jusque dans sa chambre, et sans même prendre le temps d'ôter ses vêtements tâchés de sang, elle s'endort. Elle rêve qu'elle s'échappe de cette emprise démoniaque, qu'elle se retrouve enfin, vraiment. Mais elle ne sait pas qu'il est déjà bien trop tard pour pouvoir s'enfuir, qu'elle est allée bien trop loin. Elle ne s'en rend pas compte, son esprit a déjà complètement perdu le sens des réalités et son âme est désormais entièrement perdue.
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Shielded from unexpected fury
Frightened survivor in my world too shy to see
Softly I spoke, softly I'm dying
Crushed by your power, by my wilingness to bleed