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 Humeurs de saisons

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bertrand-môgendre
Sage de la littérature


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MessageSujet: Re: Humeurs de saisons   Jeu 5 Juil 2007 - 9:10

Dans cet espace, à vous autres, lectrices, lecteurs sérieux, je n'aime des remarques que celles qui critiquent sévèrement les écrits (pourtant, j'avoue, recevoir agréablement vos compliments, c'est plaisant...merci marie, margot, aériale). Vous désirez me plaire, alors tuez-moi, martyrisez ces solliloques présomptueux, castrez l'orgueil inhumain, défenestrez les paquets d'incommodités verbialistico-orgasmiques, piétinnez mes plates-bandes trop joliement arrangées. Ainsi détruit, je vous serai reconnaissant, car enfin en vie.
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bertrand-môgendre
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MessageSujet: Re: Humeurs de saisons   Lun 9 Juil 2007 - 22:02

Raoul (les enragés)

La pâte de chair, de sang, de peau et d'os mélangés, palpitait sous le travail des asticots, levait doucement gonflée des amorces de pestilence écoeurante. De la pourriture mijotée sous le soleil toujours pâle, se mouvaient les insectes noirs luisant. D'une galerie profonde à un sinus nettoyé, ils parcouraient, goulus, les corps maintenus solidaires par les vêtements tendus à bloc. Les corneilles, vives, criardes volaient la place aux rats trop nombreux à leur goût. Coup de bec précis, la chair molle rendait sang et eau saumâtre, chuintant vrai, le chant des outres percées. Abcès de colère, accès d'ordurières pensées aphones, le désastre d'une vie s'étalait sous ses yeux dans un calme étonnant de laxisme abattu.

« Connard de paysan, t'aurais pas dû quitter le cul d' tes boeufs ! » Il tira par les pieds, le corps lourd du soldat sans tête. Aidé du camarade de Troyes, ils envoyèrent fermement le mort sur la charrette déjà pleine.
Raoul s'assit sur le banc du char et cria :
« Allez hue Bijou, on reviendra dt'a l'heure pour les autres. »
Le cheval énervé, sautait dans les brancards à chaque sabot posé sur une jambe ou un bras traînant froid dans la boue. La main ferme qui le dirigeait, l'assurait de trouver droit devant, le chemin des plaines.
Raoul le nez dans le ciel vieillissant, s'absorbait de vent du nord, présageant fort peu la venue de la pluie attendue. D'un crachat rauque et lourd, il atteignit le fond d'une tranchée d'où émergeait solitaire, le pied bien chaussé d'un soulier encore neuf.
Raoul cria à tue tête la chanson de sa marâtre, bonne femme nourrice :
« Rigodon, le petit rigodin,
Rigodan le petit rigodu,
Rigodou le petit rit tout doux... 
Regarde mon ange, les ânes ont des yeux,
Regarde ton nez, tes oreilles s'allongent un peu.
Rigodon, le petit rigodin,
Rigodan le petit rigodu,
Rigodou le petit rit tout doux.».

Ça s'est passé comme ça la vie des morts sots (bertrand-môgendre)


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MessageSujet: Auréliane (les enragés)   Lun 9 Juil 2007 - 22:18

Auréliane (les enragés)

Pelotonnée dans son fauteuil empire, sous les plis d'une mante de pourpre, la tête renversée en arrière, elle se laissait doucement envahir par cette langueur voisine du sommeil, nommée lassitude chez les uns, ennui chez les autres. De quelque intérêt eut pu être son livre, reposant à présent sur sa robe silencieuse, elle plongeait l'esprit trouble vers un abîme vertigineux. Étrange phénomène du paraître au réel, sans frontières à franchir, les images défilèrent devant ses yeux fixes. D'hier, elle ne retint que cette journée maussade, sur laquelle glissait la pluie fine. De son visage impavide émanait une douceur reposée, troublé par la seule fonction mécanique d'une respiration discrète.
« Auréliane, ma chère ! »
Arrachée à son repos, elle sursauta, déséquilibrée, par cette interpellation digne d'un rustre voisinage. Elle lui tendit la main, qu'il prit avec une gestuelle froide. Après l'avoir aidé à se mettre sur pied, l'homme détaché, rigoureux, accomplit sans jambages, les politesses de convenance.
« - Permettez Auréliane, que mon salut apaise sans tarder l'émoi suscité par mon intrusion non annoncée. » Une main sur le bras ils convinrent d'une sortie sur la terrasse arborée. 
«- Expliquez vous L 'Hospital, en quoi le motif de votre apparition aussi subite qu' inattendue, doit-il effacer mon apoplexie ?
- Ne voyez en ma conduite, aucune nuisance chagrine capable de prédire chose fâcheuse ou désagréable. Non c'est plus grave que cela, Auréliane.
- Mais parlez cher ami, annoncez sans plus tarder votre étrange affaire, capable d'émettre chez vous cet a propos subversif.
- Soit. Mes mauvaises nouvelles concernent votre tenue de cérémonie prévue pour le mariage de la comtesse Le Roy de Bardot avec le Tsar Pélodon.

- Je m'en doutais, continuez l'Hospital.
- À l'église de Saint-Thomas-d'Aquin, le cousin du Tsar, M. de Lamandie, portera la Grand'croix de la Rose-Croix...
- Cessez sur le champ, votre tentative visant à troubler mon désappointement. De cette journée, je ne m'occuperai que des toilettes sans outrepasser mes fonctions, en m'insinuant dans les affaires politiques de mon neveu. Je vous serai reconnaissante, à l'avenir, de ne plus aborder ce sujet. Votre bienveillance favorisera le besoin de douceur dont nous aurons tous besoin jusqu'à l'accomplissement de ce fabuleux évènement. Qu'en est-il de la robe de notre demoiselle favorite ?

- La délicieuse robe en velours Liberty bleu, bleuet fut tout de suite adoptée par mademoiselle Jacqueline.
- Je lui veux un corsage décolleté en carré, sur empiècement de satin blanc.

- Madame votre mère proposa quelques broderies, de fines soutaches bleues, à condition qu'elle-même ne soit pas dans la ligne de bancs, du cousin du Tsar.
- Monsieur de l'Hospital, dois-je vous rappeler à l'ordre, ou faudra-t-il à mon oreille attentive, entendre avec ravissement, bruisser le doux chuintement de vos excuses ?
- L'agacement me gagne, Auréliane, et j'ai, sans conteste, dépassé les bornes de votre patience. Acceptez, mes excuses.
-Donc, manches bouffantes, notez, ceinture en satin blanc elle-même soulignée par les identiques broderies de soutache.
- Mademoiselle Jacqueline, ne désirait pas de ceinture.

-Monsieur de l'Hospital, retenez ceci : s'il est important d'apprendre aux petites filles, ces êtres charmants à ménager comme des plantes rares, à soigner leur petite personne, il est nécessaire aussi d'éloigner de leur esprit toute pensée de coquetterie. Donc, pas de luxe outré pour les fillettes, mais une mise toujours soignée et correcte. La femme a le devoir de donner à sa personne le charme extérieur qui attire, et la toilette est un des moyens dont elle dispose pour l'assurer. Pour conclure, notez, les manches bouffantes seront surmontées d'une bouillonnée formant jockey. »

Annoncés pour onze heures, les mariés arrivèrent à midi vingt. Le Tsar en costume ordinaire serti de toutes ses décorations, la comtesse portait diadème de pierreries, surmontée d'étoiles d'or à cinq pointes. L'orgue joua la procession des chevaliers de Parsifal.
Monsieur de l'Hospital fut invité à déjeuner dans la villa que le Tsar Pélodon possédait, boulevard Suchet. Auréliane, oubliée rongea son frein.

Ça s'est passé comme ça chez ces gens là (bertrand-môgendre)


Dernière édition par bertrand-môgendre le Mer 30 Avr 2008 - 17:31, édité 2 fois (Raison : orthographe)
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MessageSujet: Vanessa (les enragées)   Mer 11 Juil 2007 - 21:04

Vanessa (les enragées)

De leurs museaux humides, naseaux souffletant, poils noirs et blancs mélangés, Pépite la rustique, Vanessa la câline, synonyment le paysage d'une tranquillité lancinante. En quête d'herbe fraîche, regardant à droite, puis à gauche, la distance qui les sépare de l'ombre à la lumière, elles paissent amicales, le trèfle en fleurs, le lotier corniculé et la fétuque éparse. Grosse, ventrue, pleine, Pépite chargée d'un petit, à naître cette semaine ou la suivante, sitôt le passage de la lune d'un cap à l'autre. Loin du monde bousculé, le torrent dans le fond de la gorge, alimente régulier la musique des environs. Barriques mouvantes sur pattes fines, leurs ongles trop longs attendent le travail du maréchal ferrant.
Une camionnette verte sur le chemin de crête, écrase les cailloux que la pluie a déchaussé. Deux hommes sans paresse, approchent de la barrière hélant les ânesses. Oiseaux furtifs, rongeurs malicieux, la foule des curieux s'immobilise à l'abri, suspendue aux gestes des intrus. La main ferme de l'artisan taille de près, les quatre sabots vite remis à neuf.
Surprise par ses nouveaux aplombs, légèrement déséquilibrée, Vanessa la câline glisse lourde, contre la voiture. Bruits de tôle cabossée, mouvement d'effroi doublé d'une crainte subite, la grise asine rebondi d'un mur à l'autre du chemin. Une roche décelée ne supporte pas assez le poids de l'animal en nage. Dans une chute sans bruit, la buse vit, surprise, un mammifère planer le temps d'un soupir, accompagné par l'impuissance rageuse des hommes stupéfaits. Le torrent fougueux dans le fond, malmène les rochers, chahute la carcasse de Vanessa disloquée.

Pépite la rustique retourne à son pré. Elle ahane un moment, surveille le véhicule s'éloigner sur le chemin tout au bord du ravin.
A nouveau tranquillisée, la faune reprend doucement ses activités. Au coucher du soleil, Pépite brame longtemps, espérant une réponse à sa plainte solitaire.
Tête penchée, oeil battu, ainsi couché l'animal grégaire attends la venue de sa nouvelle fille en son ventre bien lovée.
Ça se passe comme ça sur les hauts plateaux (bertrand-môgendre)
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MessageSujet: Mathurin et la Toinette (les enragés).   Mer 18 Juil 2007 - 16:11

Mathurin et la Toinette (les enragés).

Y a-t-il plus grandiose que le trou du silence ? Un trou noir dans lequel s'enlisent ce bourdon sur les fleurs, cette mésange contre le mur, perchée. Un trou vaste où vont mourir les bruits des hommes. Accord parfait du vert appuyé des douglas arborant les collines, dessinant les crêtes, reliefs et précipités surprenant. Taches plus claires des verts prés fauchés ou pâturés, fuite des lignes cheminant à flanc de coteaux que le lever du soleil rosi, pour souligner le passage obligé des routes à suivre promenant le curieux d'un point à un autre, sans trop de dénivelés. Il s'en est passé des ans à façonner ce paysage, des heures de labeur pour entretenir les haies, et tailler les bosquets, avec les hommes de terrain, ces chairs à canon transformés en engrais purulent lors de la der des der.

La ferme du bas, pas loin de la ruine là-bas, c'est celle du Mathurin. Isolée dans la vallée, elle trône bien bâtit au bout du bout du chemin empierré. Les fenêtres de l'étage, toujours closes par des volets gondolés, attristent la façade décrépie. La porte d'entrée jouxte celle du jardin, d'où un sentier balise le parcours quotidien du Mathurin direction la cabane des commodités minimales, engoncée dans son écrin d'ennui végétal. Chaque jour un peu plus voûté, le vacher septuagénaire s'enferme autour de lui : les clôtures sont bien suivies, les pierres des murets à nouveau scellées, les barrières clouées. A chaque vente de veau à la ferme, le père Mathurin engrange ses bénéfices dans un lieu tenu secret. Sans héritier déclaré, ce fils unique, resté vieux gars, a sûrement cumulé une somme estimée à plusieurs millions par les commérages. Ne souhaitant aucun contact avec le monde extérieur, Mathurin n'imagine pas léguer son bien à qui que ce soit, hormis la Toinette, cette brave femme dévouée, seule à s'être portée volontaire pour assurer quelques menus ménages, une fois par semaine. Elle lui apporte son gros pain hebdomadaire, astique la vaisselle (un bol, une assiette, la poële et une casserole). Le balai et la since passés, elle sort de la maison dans laquelle le poids des années de célibat s'accumule en poussière, rouille, vieilleries indécrottables. Autant l'intérieur de la demeure est laid, autant la Toinette prend plaisir, dans sa courte matinée, à entretenir les environs. Muni d'une serpette et d'un sécateur associé, elle taille, coupe, rafraîchi, dégage, éclairci les abords de la ferme. Elle retrouve un rosier rabougrit, un autre luxuriant mis en valeur par quelques tuteurs bien attachés, des végétaux étonnants plantés du temps de la mère à Mathurin, époque riche en activités et autres joyeusetés bon-enfant. Mais cette période d'avant la guerre, ne reviendra jamais. Une coupe radicale du lilas envahissant donnera dans deux ans de belles gerbes entêtantes ; la mise en forme des arbres fruitiers à l'abandon, favorisera la fructification l'année suivante ; la taille franche des arbustes ranimera ce côté du jardin, oublié.

D'habitudes en habitudes, les saisons succédant aux humeurs du temps, la Toinette, fille mère en charge d'un garçon devenu à son tour parent, cette femme dévouée, retrouve en ce lieu une paix qui lui a tant manqué autrefois. Sans un mot échangé, sans une parole prononcée, les deux coeurs solitaires, vivent chacun de leur côté ces rares moments qui les rassemblent. Dans ce bout de monde ou chaque geste silencieux traduit à l'économie les pensées de l'un, les interrogations de l'autre, il n'est de vie meilleure que celle à partager.

Un jour d'octobre, la Toinette retrouva le Mathurin allongé face contre terre sur le seuil de la maison, la main crispée sur son fusil chargé. Le côté droit de son visage tuméfié, marquait la violence d'un coup reçu par une personne étrangère. Il respirait difficilement. Depuis combien de temps devait-il être inconscient ? Une flaque de sang caillé rougissait son pantalon à la hauteur du genoux. Le toucher précis de Toinette lui indiqua dans l'instant l'état de santé du Mathurin. Courageuse, avec ses petits bras fluets, elle réussi à assoir et positionner le vacher contre le mur. Dans la maison, elle avait du mal à reconnaître les lieux saccagés : vaisselles, meubles, portraits, étagères, literie, vêture tout cela baignait dans l'eau stagnante au milieu de la pièce. Le robinet volontairement ouvert avait presque vidé les réserves de la cuve. Sans bruit, elle confectionna un lit propre, activa la cuisinière pour avoir de l'eau chaude rapidement. Le grand baquet, au milieu de la pièce succinctement nettoyée, attendait le vieux Mathurin. C'est avec sa seule énergie qu'elle réussi à immerger le corps meurtri. Ainsi dénudé, le vieil homme maigre, ressemblait à un bébé. La peau flétrit, si blanche, contrastait avec le bistre de la crasse cumulée, encroûtée. Las, le corps flasque semblait souligner la petitesse de cet enfant freluquet, vivant dans une enveloppe trop grande pour lui. Une fois dans le lit, pansé, soigné, le Mathurin geignait immobile, allongé sur le dos. Dans cette pièce régnait le passé au centre duquel surgissait les yeux de l'homme, les yeux fixés au plafond, les yeux ronds, vitreux éteints. Ses yeux devant lesquels Mathurin voyait défiler en accéléré les images fortes de sa vie finissante.

Le souffle lent, il tapota de sa main droite, le dessus du drap. Il signait à l'aide de son doigt un dessin répétitif, interrompu par la pause de son index au bout de son signe qui ressemblait à une flèche. Sans regarder Toinette, il clignait une fois ses paupières, et recommençait son geste précis, identique. Au bout du jour, le souffle à peine perceptible, Mathurin referma une dernière fois ses paupières, sans jamais plus les relever. Il s'était endormi, absorbé par le silence, pétrifié. Intriguée Toinette chercha les jours suivants la signification de cet ultime signe, adressé par le vieil homme. Une flèche, que voulait-il bien indiquer ? La place de son magot ?

Au printemps, Toinette vint rafraîchir le jardin, sans imaginer jamais, venir à bout de la somme de travail en retard. Elle renonça à couper l'herbe envahissante, et s'en tint uniquement à entretenir le chemin qui permettrait aux futurs acquéreurs de visiter la maison dévastée par les vandales. Trois années s'écoulèrent avant que les anglais, nouveaux propriétaires ne demandent à Toinette de les accompagner jusqu'à leur nouvelle résidence choisi sur catalogue. Du haut du col de la croix Carrel, elle indiqua loin devant les bâtiments minuscules visibles en fond de vallée. Au premier coup d'oeil, les anglais ne distinguèrent pas l'emplacement désigné par la Toinette : « C'est la ruine, là bas, au bout de la forêt en forme de flèche ? » Toinette plissa les yeux, releva la tête le visage illuminé d'une vérité soudain révélée, ria à gorge déployée. « Non, non, regardez, la grande maison plus loin au bout du bout de la route »

Quel cachotier ce Mathurin : à flanc de colline, avec les chemins se rejoignant devant l'ancienne maison de ses grands-parents en ruine, les sapins traçaient effectivement, une véritable flèche géante.

Dans une vie où aucune parole échangée ne traduit les pensées, chaque geste compte, aussi subtil soit il.
Ça s'est passé comme ça chez Mathurin (bertrand-môgendre)


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monilet
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MessageSujet: Re: Humeurs de saisons   Mer 18 Juil 2007 - 17:12

Je n'ai lu que le dernier texte, deux fois. Tout en atmosphère pour évoquer ces vies où plus que tout comptent nécessairement la terre , l'argent et le travail. Bien rendu , pour moi.
Il reste de petits problèmes d'ortho ou d'accords.

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MessageSujet: Re: Humeurs de saisons   Mer 18 Juil 2007 - 17:54

monilet bon prof
Citation:
Il reste de petits problèmes d'ortho ou d'accords.
n'hésite pas à me corriger, tu connais ma médiocrité à ce propos . Merci pour ta lecture. Juste une précision. Dans tout ce que je raconte, il existe une part de vérité, une part d'imaginaire. A vous d'inventer votre réalité. La flèche existe en vrai, tout comme le crocodile, mais là, c'est une autre histoire.
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MessageSujet: Re: Humeurs de saisons   Mer 18 Juil 2007 - 19:08

bertrand-môgendre a écrit:
Mathurin et la Toinette (les enragés).

Y a-t-il plus grandiose que le trou du silence ? Un trou noir dans lequel s'enlisent ce bourdon sur les fleurs, cette mésange contre le mur, perchée. Un trou vaste où vont mourir les bruits des hommes. Accord parfait du vert appuyé des douglas arborant les collines, dessinant les crêtes, reliefs et précipités surprenant. Taches plus claires des verts prés fauchés ou pâturés, fuite des lignes cheminant à flanc de coteaux que le lever du soleil rosit, pour souligner le passage obligé des routes à suivre promenant le curieux d'un point à un autre, sans trop de dénivelés. Il s'en est passé des ans à façonner ce paysage, des heures de labeur pour entretenir les haies, et tailler les bosquets, avec les hommes de terrain, ces chairs à canon transformées en engrais purulent lors de la der des ders.

La ferme du bas, pas loin de la ruine là-bas, c'est celle du Mathurin. Isolée dans la vallée, elle trône bien bâtie au bout du bout du chemin empierré. Les fenêtres de l'étage, toujours closes par des volets gondolés, attristent la façade décrépie. La porte d'entrée jouxte celle du jardin, d'où un sentier balise le parcours quotidien du Mathurin direction la cabane des commodités minimales, engoncée dans son écrin d'ennui végétal. Chaque jour un peu plus voûté, le vacher septuagénaire s'enferme autour de lui : les clôtures sont bien suivies, les pierres des murets à nouveau scellées, les barrières clouées. A chaque vente de veau à la ferme, le père Mathurin engrange ses bénéfices dans un lieu tenu secret. Sans héritier déclaré, ce fils unique, resté vieux gars, a sûrement cumulé une somme estimée à plusieurs millions par les commérages. Ne souhaitant aucun contact avec le monde extérieur, Mathurin n'imagine pas léguer son bien à qui que ce soit, hormis la Toinette, cette brave femme dévouée, seule à s'être portée volontaire pour assurer quelques menus ménages, une fois par semaine. Elle lui apporte son gros pain hebdomadaire, astique la vaisselle (un bol, une assiette, la poêle et une casserole). Le balai et la since passés, elle sort de la maison dans laquelle le poids des années de célibat s'accumule en poussière, rouille, vieilleries indécrottables. Autant l'intérieur de la demeure est laid, autant la Toinette prend plaisir, dans sa courte matinée, à entretenir les environs. Muni d'une serpette et d'un sécateur associé, elle taille, coupe, rafraîchi, dégage, éclaircit les abords de la ferme. Elle retrouve un rosier rabougri, un autre luxuriant mis en valeur par quelques tuteurs bien attachés, des végétaux étonnants plantés du temps de la mère à Mathurin, époque riche en activités et autres joyeusetés bon enfant. Mais cette période d'avant la guerre, ne reviendra jamais. Une coupe radicale du lilas envahissant donnera dans deux ans de belles gerbes entêtantes ; la mise en forme des arbres fruitiers à l'abandon, favorisera la fructification l'année suivante ; la taille franche des arbustes ranimera ce côté du jardin, oublié.

D'habitudes en habitudes, les saisons succédant aux humeurs du temps, la Toinette, fille-mère en charge d'un garçon devenu à son tour parent, cette femme dévouée, retrouve en ce lieu une paix qui lui a tant manqué autrefois. Sans un mot échangé, sans une parole prononcée, les deux coeurs solitaires, vivent chacun de leur côté ces rares moments qui les rassemblent. Dans ce bout de monde ou chaque geste silencieux traduit à l'économie les pensées de l'un, les interrogations de l'autre, il n'est de vie meilleure que celle à partager.

Un jour d'octobre, la Toinette retrouva le Mathurin allongé face contre terre sur le seuil de la maison, la main crispée sur son fusil chargé. Le côté droit de son visage tuméfié, marquait la violence d'un coup reçu par une personne étrangère. Il respirait difficilement. Depuis combien de temps devait-il être inconscient ? Une flaque de sang caillé rougissait son pantalon à la hauteur du genoux. Le toucher précis de Toinette lui indiqua dans l'instant l'état de santé du Mathurin. Courageuse, avec ses petits bras fluets, elle réussit à assoir et positionner le vacher contre le mur. Dans la maison, elle avait du mal à reconnaître les lieux saccagés : vaisselles, meubles, portraits, étagères, literie, vêture tout cela baignait dans l'eau stagnante au milieu de la pièce. Le robinet volontairement ouvert avait presque vidé les réserves de la cuve. Sans bruit, elle confectionna un lit propre, activa la cuisinière pour avoir de l'eau chaude rapidement. Le grand baquet, au milieu de la pièce succinctement nettoyée, attendait le vieux Mathurin. C'est avec sa seule énergie qu'elle réussit à immerger le corps meurtri. Ainsi dénudé, le vieil homme maigre, ressemblait à un bébé. La peau flétri, si blanche, contrastait avec le bistre de la crasse cumulée, encroûtée. Las, le corps flasque semblait souligner la petitesse de cet enfant freluquet, vivant dans une enveloppe trop grande pour lui. Une fois dans le lit, pansé, soigné, le Mathurin geignait immobile, allongé sur le dos. Dans cette pièce régnait le passé au centre duquel surgissaient les yeux de l'homme, les yeux fixés au plafond, les yeux ronds, vitreux,éteints. Ses yeux devant lesquels Mathurin voyait défiler en accéléré les images fortes de sa vie finissante.

Le souffle lent, il tapota de sa main droite, le dessus du drap. Il signait à l'aide de son doigt un dessin répétitif, interrompu par la pause de son index au bout de son signe qui ressemblait à une flèche. Sans regarder Toinette, il clignait une fois ses paupières, et recommençait son geste précis, identique. Au bout du jour, le souffle à peine perceptible, Mathurin referma une dernière fois ses paupières, sans jamais plus les relever. Il s'était endormi, absorbé par le silence, pétrifié. Intriguée Toinette chercha les jours suivants la signification de cet ultime signe, adressé par le vieil homme. Une flèche, que voulait-il bien indiquer ? La place de son magot ?

Au printemps, Toinette vint rafraîchir le jardin, sans imaginer jamais, venir à bout de la somme de travail en retard. Elle renonça à couper l'herbe envahissante, et s'en tint uniquement à entretenir le chemin qui permettrait aux futurs acquéreurs de visiter la maison dévastée par les vandales. Trois années s'écoulèrent avant que les anglais, nouveaux propriétaires ne demandent à Toinette de les accompagner jusqu'à leur nouvelle résidence choisie sur catalogue. Du haut du col de la croix Carrel, elle indiqua loin devant les bâtiments minuscules visibles en fond de vallée. Au premier coup d'oeil, les anglais ne distinguèrent pas l'emplacement désigné par la Toinette : « C'est la ruine, là bas, au bout de la forêt en forme de flèche ? » Toinette plissa les yeux, releva la tête le visage illuminé d'une vérité soudain révélée, rit à gorge déployée. « Non, non, regardez, la grande maison plus loin au bout du bout de la route »

Quel cachotier ce Mathurin : à flanc de colline, avec les chemins se rejoignant devant l'ancienne maison de ses grands-parents en ruine, les sapins traçaient effectivement, une véritable flèche géante.

Dans une vie où aucune parole échangée ne traduit les pensées, chaque geste compte, aussi subtil soit-il.
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MessageSujet: Re: Humeurs de saisons   Mer 18 Juil 2007 - 21:59

Tu sais quoi, monilet ? Merci.
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MessageSujet: L'ange Margot (les enragées)   Sam 21 Juil 2007 - 13:22

L'ange Margot (les enragées)

Je parle d’une petite fille polie, légère, amoureuse, fan de stars idoles qu’elle vénère, amoureuse, idéalise sa maîtresse de primaire, amoureuse d'un homme qu'elle encense : son père.
Je parle d’une fillette, insouciante, vêtue d’innocence, découvrant avant l’heure, son calvaire uniquement supportable par sa volonté de vie, riante du rire dont seuls possèdent les anges sans questions sur la guerre.
J’ai oublié de dire qu’elle est ange sans démon, ange au naturel, ange en silence, ange un peu menteuse le jour, un peu frileuse la nuit, ange frivole avant, son aile déchirée.

Car c’est un accident de banale faute à pas de chance. Elle zozotait à l’arrière de la voiture de son père, lui même un peu distrait par les nouvelles maisons en construction dans le quartier de Coucy.

Elle babillait avec son petit ourson brun marron, un pauvre petit peluchon ébouriffé, légèrement usé
« Tu as été méchant mon doudou,
Pourquoi tu ne veux pas débarrasser la table à ton tour ?
Je vais devoir te punir. »

Un camion de chantier, chargé de cailloux, grondait tout hurlant devant le pare-chocs de la belle voiture du papa. Il était grand il était géant, il était juste dedans, la nouvelle voiture de papa.
Le monstre vint lui coincé les genoux dans sa poitrine, où, son cœur y bout.

Poussant loin le moteur jusqu'aux sièges arrière, ce tas de ferraille embricotée, de pneus, de terre, de caoutchouc, de tôle déchirée, gigotait de bruits, de cris et de pleurs, s'imbibait de chair, d’os brisés et de sang mêlé. Le petit ourson pris ombrage lui aussi. Il se cala si fort contre la bouche de la petite fille qu'il comprima ses petites dents de lait au fond de la petite gorge,
Mélange de salive, de mâchoire et de peau si fine déchirée.

C’est d’une petite fille dont je veux me souvenir, d’un petit ange en larmes qui pleurait dans sa tête
car sa maman ne lui avait pas dit que ça faisait si mal. Contre sa poitrine, s'élargit sa taille menue percée de part en part.
La maman de cette petite fille ne l’avait pas prévenu que le sang c’était chaud, aussi bien chaud, comme le chocolat du matin au petit déjeuner, dans lequel elle trempait sa tartine de confiture à la cerise.
De sa vie, restée brève, elle agonise sous la ferraille depuis une éternité.
Une éternité pour un ange, c’est très long. C’est de ne pas pouvoir bouger qui l’énerve le plus.
Seuls ses yeux, sous les paupières lui donnent ses images de course dans l’herbe des champs. Devant elle, défilent d’agréables moments d’insouciance d’instants magiques que ses rires en plein ciel étincellent du bonheur d’être prise en photos, ou filmer par la caméra numérique

Cette petite fille à l’instant précis ou elle pleure dans sa tête, se pose la question du devenir de son chien :
« Qui va s’occuper de Pirouette si je ne peux pas bouger ? Il faut que je prévienne papa »
« Dis tu m’entends papa ? Tu dois sortir Pirouette dans le jardin. Répond moi pourquoi je dois toujours faire cette corvée ? Tu pourrais m’aider aussi un peu, hein ! Papa, tu dors ? 
Tu veux que je te chante une chanson que la maîtresse m’a appris à l’école ? Tu la connais celle du petit escargot ?

C’est l’histoire d’une petite fille qui chante l’escargot Margot à son père qui ne respire
plus à son père qui ne l’entends plus, qui n’existe plus.

Margot chante l’escargot Margot par ses oreilles, car le son ne sort pas de sa bouche.
Notre ange n’aime plus la chaleur du sang poisseux, parce que maintenant c’est froid et gluant
Sa petite robe presque neuve est déchirée et souillée par le pipi qu'elle a laissé filer sans demander.

Le petit ange alors se tait ne voit plus d’images, n’entends plus de chanson. Elle se cale gentiment
dans une volute de coton blanc souple, pour s’endormir peu à peu.
C’est l’histoire d’une petite fille, qui n’a plus peur du noir, qui n'a plus peur, ni du calme qui règne à ce moment précis. Elle ne pense plus, elle est fatiguée.

Alors elle quitte son siège, pose son nounours sur la banquette arrière et prend son envol au dessus des arbres. Elle plane comme un ange sans ailes, ni ombre. Elle s’élève au ciel par delà les nuages
tout près des étoiles.

Si je parle d’un ange, c’est qu’il n’est déjà plus le temps de son vivant.
Si je parle des cieux si haut, c’est qu’elle y existe encore.
Si je parle de Margot c’est qu’un soleil m’illumine les yeux mouillés.

A toi, qui m'écoute, relève le nez, regarde là bas dans cette pièce salutaire.
Tu ne peux pas la louper : ici elle côtoie le sens du vent que la soufflerie régulière nous envoie.
Tu la vois ? Oui, c'est elle, mon bel ange Margot, attaché dans le poumon d'acier, reliée sur terre par tous ces câbles, l'empêchant de s'envoler. Ce qui lui fait mal, c'est de ne plus pouvoir bouger.
Ça s'est passé comme ça à Coucy (bertrand-môgendre)


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MessageSujet: Monsieur Steine (les enragés)   Sam 21 Juil 2007 - 13:55

Monsieur Steine (les enragés)

Couplée à ses envies de grandeur, monsieur Steine promenait sa ronde stature surmontée de talonnettes appropriées. D'accords majeur ou de fa dièse mesurés, il grattait son instrument accordé à la terrasse des cafés. Chantant volontiers, Queneau, Desnos associés aux textes de Neruda, Cros, Sarrazin, monsieur Steine savourait les rares instants magiques où une personne le regarda pour écouter au moins une strophe de sa poésie chantée. Une pièce par ci, un verre par là, de la Rochelle en Avignon, monsieur Steine voyageait en bicyclette.
N'oubliant pas chaque jour de s'arrêter à la poste des villages, bourgs et villes traversés.
Parcourant l'espace, sans étape précise, sans nuage particulier, le temps semblait défiler au rythme de sa roue avant. Jamais il ne connu de filles plus douces que celles qui brillent sur leurs talons aiguilles, près des villes surpeuplées. De l'amour sans lendemain, il fit bon pain.
Monsieur Steine visitait les postes du quartier, demandant à chaque fois une lettre pour lui.
Monsieur Steine rigolait de voir les enfants tirailler son habit sans forme. Comme le pire attendait le meilleur, au coucher du soleil, d'avoir à faire, l'arrangeait bien, évitant ainsi les contacts rapprochés des nouveaux , l'observant. Monsieur Steine s'échappait lors des rencontres tumultueuses entre adolescents échauffés par l'alcool. Il calculait son heure, aux bruits des passants, attendant le repos sous un porche isolé, dans une maison en construction, une bicoque abandonnée, ou, grand luxe, dans un hall bien chauffé. Dépouillé, molesté, du côté de Toulouse, monsieur Steine regretta la disparition de sa guitare. Énervé, pestant contre la bêtise invisible, il rugissait de colère au moment du vol de son vélo à Bruxelles sur le parvis de l'église Saint Gilles. Pourtant il ne remit pas au lendemain sa visite quotidienne à la poste locale :
«  C'est pourquoi ?
-C'est pour moi.
-C'est pour qui ?
-Monsieur Steine.
-Connais pas. Au suivant ! Au suivant ! »
L'être en attente de lettre, cherchait l'objet sans connaître le lieu du dépôt restant.
Couleur des printemps belges, pâleur des hivers bruxellois, monsieur Steine revêtait son costume du jour, pareil au jour précédent, tout identique aux prochains qui suivront. De même, son soleil de nuit prenant la forme d'un réverbère, lui fournissait l'ombre dont il avait besoin. Pas vu, pas pris. A présent sans ressource, il composait son menu, d'étals en déroute, de poubelles en mains tendues.
Lorsque prend l'air ta manche salutaire, les passant généreux sèment sans regard,
les piécettes fades et timides.
Où s'en vont les plaisirs charnels, ceux qui justifient l'envie, qui engendrent la vie.

Le coeur en rogne de n'avoir pu trouver chaussure à son pied, il emménagea rue Saint Gilles sur un petit chez soi de trottoir très cosi, entre une boutique fleurie, et une enseigne fastfoodienne très grasse. Rapide à façonner, la laisse d'un chien tenant le cou d'un rien du tout, lui permit d'espérer une future complicité et surtout ne plus se faire ramasser. Son piège ne fonctionna pas, aucun ne vint s'y pendre. D'un pliable qu'il gagna à la sortie des encombrants, il s'en fit un trône, l'isolant du plus bas des pavés mouillés.
Monsieur Steine grignotait sans ses dents le quotidien de sa vie immobile à présent. Monsieur Steine vécu jusqu'à la fin, dans l'espoir d'être le père d'un enfant heureux.
A la poste centrale, place Bellecour à Lyon, ils reçurent tous les mois les lettres de la fille de Monsieur Steine, Françoise, partie sans laisser d'adresse vingt ans auparavant, en lui assurant de ses nouvelles régulièrement.
Ça s'est passé comme ça pour monsieur Steine (bertrand-môgendre)


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MessageSujet: Mademoiselle Ronchon dite Rigolette (les enragées)   Sam 21 Juil 2007 - 14:39

Mademoiselle Ronchon dite Rigolette (les enragées).

A sept heures quarante cinq précises, mademoiselle Ronchon ouvrait la porte étroite de son vestiaire, métallique, dans lequel elle suspendait au porte manteau sa tenue de ville, pour enfiler sa blouse bleue qu'une lessive hebdomadaire palissait un peu plus.
A partir du vingt et un juin mademoiselle Ronchon, améliorait son confort en s'enfermant à double tour, dans les toilettes dames, pour quitter sa robe légère afin d'enfiler, sur son jupon, la dite blouse de nylon.
Dix heures sonnant, tous les jours ouvrables, mademoiselle Ronchon semblait surprise par une furieuse envie d'aller au petit coin. Chronomètre en main, les cinq minutes de pause prévue étaient consommées à la seconde près.
En comptabilité, il faut savoir montrer rigueur et précision, sérieux et méticulosité. Mademoiselle Ronchon, reine des bilans et budgets prévisionnels, pourchassait les centimes, les erreurs de caisse, et les heures non effectuées des employés indélicats. Sur chaque feuille de paie, elle vérifiait à la main, les additions, soustractions, pourcentages et autres prélèvements effectués par l'ordinateur, sa bête noire.
Des tableaux de chiffres bien alignés, elle s'en gavait les yeux, l'esprit. Sur son bureau trônaient son petit crayon de bois à la mine fine, taillée avec soin, sa gomme bleue et rose, sa règle plate graduées de demi-millimètres, en demi-millimètres et surtout ses quatre stylos, aux couleurs différentes, réglementaires.
Seule femme sur les vingt trois employés, elle assumait les quatre fonctions : secrétaire de direction (encre noire pour la sténo), comptable (le rouge pour les corrections), secrétaire générale (le bleu pour les ordres écris à M. Picbeuf responsable achat, livraison, relations fournisseurs) et le vert était réservé pour la partie paye des employés.
Lèvres pincées, serrées par un trait de rouge discret, sa sévérité exigeait la plus grande affliction lorsqu'un individu avouait son erreur de pointage, un autre acceptait difficilement une retenue sur salaire pour un mauvais retour de monnaie au magasin, ou un troisième suggérait à voix basse, le remboursement de frais d'essence pour la deux chevaux camionnette de fonction.
Mademoiselle Ronchon pour les uns, Rigolette pour l'autre.
Depuis sa mise en pré-retraite, à cause de toute sa vie passée dans le bureau de la quincaillerie Thivel et Béréziat de Lyon, elle ne pu jamais s'habituer à ne pas se lever le matin, à ne pas s'habiller après déjeuner, à ne pas descendre dans son garage à sept heure quinze, à ne pas rouler jusqu'à la porte de la boutique, sans retard.
Sauf, qu'à présent,, elle passait lentement devant, en regardant les nouveaux aménagements des vitrines, les commerçants voisins, chez qui d'ailleurs elle continuait à réserver sa demie baguette sans sel.
Sauf, qu'à présent, elle poursuivait sa route, sortant par le pont Pasteur, filant Oullins, Saint-Genis-Laval, les monts du lyonnais, loin devant, avec pour consigne, en campagne, de changer de direction à chaque embranchement. Rigolette était sage. Elle poussait sa voiture au hasard des chemins sans prendre ni carte, ni repère. Elle arrivait toujours à se plaire là où s'arrêtait la route.
La matinée à rouler, Rigolette échouait, qui au bord d'un étang ou dans la cour d'une ferme, qui dans une carrière désaffectée ou le fond d'un chemin impraticable. Rigolette, quittait son véhicule, mangeait du fromage, visitait les environs, les plus proches, car sa jambe folle handicapait sérieusement sa progression, surtout dans les ornières. Un petit plaisir fugace au passage était de « poser culotte », discrètement et de pisser dans l'herbe. Toute pimpante, elle se relevait, rigolote, d'avoir, une fois de plus, dérogé aux convenances édictées par feu sa mère, rigoureuse, intransigeante.
Rigolette tenait son surnom donné par sa seule et unique copine, Justine. Copines, amies, amantes, elles avaient aimer vivre leurs petites historiettes romantiques, entre deux années de labeur, au moment des vacances estivales, qu'elles prenaient toujours ensemble, pour partir loin, loin, loin. Au calme des hôtels peu fréquentés, elles échouaient sans bruit.
Au tout début de leur rencontre, Rigolette, lors d'une nuit peu commune, connue le plaisir d'une jouissance vive, qui la fit littéralement exploser de rire, un rire franc, sans retenue, un rire d'amour, libre. Justine, réveillée en plein rêve, intriguée, vint rejoindre sa voisine dans son lit jumeau, pour comprendre la cause de cet énervement. En déliant le mécanisme de cette hilarité, elles apprirent à s'aimer, avec la curiosité des premières fois, la délicatesse des attentes réciproques, la volupté des corps excités. Puis vint le besoin de renouveler ces expériences de plus en plus intenses.
D'années en années, ce furent une succession de rencontres douces et amoureuses, prévues à l'avance, méticuleusement arrangées, leur permettant, en dilettante, de vivre une vie «décente  » comme disait maman. Une vie de vieille demoiselle, pour l'une, une vie de triste mariée pour l'autre.
Il y a quinze ans déjà, Justine suivi son mari, promu responsable de l'agence de Moscou. Les jolis timbres lui donnèrent le goût amer de ce lointain pays froid. Ne voulant plus rien envisager, prévoir, calculer, Rigolette souhaitait cependant, un jour, le hasard la diriger sur la route très longue, la menant jusqu'à la place rouge.
Du gouffre de la normalité, naît l'étrangeté des soudains désirs à satisfaire dans l'urgence.

Ça s'est passé comme ça avec Rigolette (bertrand-môgendre)


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MessageSujet: Re: Humeurs de saisons   Sam 21 Juil 2007 - 14:46

Bertrand...un de ces jours, je me pose et prends un bon moment pour te lire, ce que je n'ai pas encore fait...Wink

_________________
"Faire du théâtre c'est exorciser les démons de notre Personnage. Pourrais-je dire: si j'ai fait du théâtre, c'était pour m'éviter de jouer la comédie dans la vie."
(Jean Louis Barrault)
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MessageSujet: Re: Humeurs de saisons   Sam 21 Juil 2007 - 17:24

Coline, cette envie me dicte le besoin d'écrire encore un peu plus, un peu mieux. Le prochain texte risque de vous donner des hauts le coeur. Les réalités sont parfois durent à transcrire. Autant les façonner avec l'argile de l'imaginaire.
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MessageSujet: Tristan et Marie-Caroline (les enragés)   Sam 21 Juil 2007 - 18:24

Tristan et Marie-Caroline (les enragés)

En constante lutte intestine, capable de tuer pour manger, la renarde attrape mulots et campagnols pour nourrir sa progéniture bien cachée. L'instinct maternel lui procure la prudence à l'approche du terrier, dissimulé sous l'arbre géant déraciné. Ses escapades nocturnes dans le poulailler de la ferme du Pray donnèrent bonnes denrées fraîches, mais prirent la vie de son rusé de mari, moins chanceux, capturé dans un piège à mâchoires, qu'elle ne pu jamais déceler.

Ici la tempête a ravagé les bois. En prévision de la prochaine fauche, Tristan dû déblayer les arbres abattus, tout l'hiver et une bonne partie du printemps. Sans discontinuer, il tronçonna, débarda, débita les fûts ronds enchevêtrés. A présent, le mois de juin exceptionnel, lui donne l'occasion de couper son foin abondant, pour alimenter le troupeau cet hiver.
Tristan et Marie-Caroline arrivaient d'eux même à se comprendre sans se disputer les mots qu'il faut, par économie de salive, par habitude séculière. Installés sur la ferme des parents de Marie-Caroline, Tristan travailla jour et nuit pour rattraper son retard dans le métier. Venu de la ville, il apprit sur le tas, les ficelles des habitudes à acquérir pour soigner les bêtes. Bon conseilleur, son beau père, avant de disparaître, lui enseigna la conduite à tenir pour cultiver les champs entreprendre les récoltes, négocier les prix des bestiaux, discuter avec les marchands d'aliments. En dix ans il fit de lui un vrai « agriculteur » (comme ils disent) noyé dans la masse identitaire, des productivistes chasseurs de primes, demandeurs de subventions.
Mais là, c'est cacher sa vie de couple, avec Marie-Caroline, sa fidèle épouse qui avant leur mariage lui offrit un beau bébé tout potelé. Quinze années plus tard, les jumeaux arrivèrent. Pierre et Lisa naquirent le jour de la Saint-Anselme. Ils furent le résultat du dernier coup de reins amoureux des époux. Un retour de manivelle en forme de coeur, coup double, qui fit de ses jumeaux, un beau cadeau renouvelant la joie des parents, prêt à les chérir, à les choyer.

Pierre et Lisa grandirent dans l'insouciance du moment présent, en pleine nature, à l'affût d'une nouvelle bêtise. Ils gravissaient ensemble, d'un commun accord les étapes de leur vie de mioches. Leurs six ans révolus, donnaient à leurs mines enjouées, des mimiques complices qu'aucune autre personne qu'eux, ne pouvait traduire. Habillés à l'identique, ils arboraient pleinement leur vitalité débordante de secrets murmurés. Leur papa Tristan, fût l'artisan de leurs ambitions de conquête. Leur mère, la source généreuse des câlins affectueux distribués sans retenues.
Toujours en vadrouille, ce mardi 18 Juin, ils suivaient de loin le travail du père. Une fois coupée, l'herbe séchait au soleil. Ils participaient eux aussi en ramassant le ray-grass par poignées, les envoyaient en l'air contre le vent, puis ils se transformaient en épouvantail, turbulent. Le lendemain, espiègles, ils entassaient le foin séché, pour s'y cacher dedans, mais la faneuse du gros tracteur à papa venait régulièrement éparpiller leur cabane. Dans l'après midi, les andains bien alignés dessinaient le champ en forme de labyrinthe, véritable terrain de jeu géant. Les routes et les monts joliment arrangés par la machine bruyante, ne devaient en aucun cas être bousculés, sous peine d'une dispute en règles.. Impressionnés par la grosse presse, ils regardaient le monstre vert avaler d'un côté le fourrage en roule et le recracher derrière sous forme de grosse boule lourde, serrée bien ficelée, impossible à déplacer.
Les signes du père du haut de l'immense tracteur puissant, en échange de leur jolies petites mains agitées à chaque passage en bout du champ, rendaient l'atmosphère laborieuse plus légère pour lui, plus frivole pour eux. La vitesse régulière, le ronron de l'habitude, le bruit étourdissant de la botteleuse, ne dérangeaient pas le moins du monde Tristan, fatigué, harassé, craignant l'arrivée de l'orage. Casque sur les oreilles, appliqué, soigné, soucieux de bien ramasser l'herbe sans rien gâcher, il n'aimait pas trop que les enfants dérangent les andains. Il fut soulagé de ne plus les voir dans le champ à l'endroit même où ceux-ci lui envoyaient leurs petits coucou adorables. Il n'entendit pas les brefs cris aigus semblables à ceux de la buse variable, juste avant que l'embrayage de la presse ne saute. Lorsque le foin ramassé trop vert dans les mouillères, bourrait la machine, des boulons de sécurité, rompaient aussitôt, protégeant le reste de la mécanique. L'embrayage qui ripait, c'était encore plus grave que le simple bourrage : deux heures de perdues pour réparer. Tristan descendit du tracteur, attendit que la poussière s'évacua avant d'intervenir, clef de dix neuf en main. Alors, la réalité dépassa la fiction.

Ce qu'il vit en premier ne fut que l'ébauche du carnage qu'il n'aurait jamais pu s'imaginer. Le foin rougit, des petits pieds et des menottes hachés sur les jambes menues, si fines si lacérées. La peau cuivrée, tendue par les dents pointues du pic up semblait clouée sur les os à travers les chairs déchiquetées. Les deux mains en avant pour effacer le décor de ce film d'horreur, il ouvrit avec prudence la chambre de compression, pour libérer la botte ronde.
Dans un silence étourdissant, les cris de ses enfants muets lui gavaient les oreilles de ce qu'il aurait du entendre. A toucher les morceaux de corps déliés, mélangés, il pleurait son désespoir de n'avoir pas su les protéger.
Lui, seul au monde, sur ce pré immobile rageait contre sa stupidité.
Lui, seul au monde à défaire le foin souillé, pour ne garder en main que leur corps à recoudre, hurlait son impuissance.
A genoux, il souffla sa vie dans la bouche de l'un, embrassa les yeux de l'autre, serrant avec délicatesse leur mains meurtries. Il déchira sa chemise en bandelettes pour entourer les membres de ses enfants si mous, si mous.
« Oh Dieu, que n'ai-je de forces suffisantes pour me clouer moi même sur ta croix de misère.
Aidez moi, je vous prie, je ne veux voir personne.
Aidez moi, mes enfants, ne me laissez pas ainsi.
Aidez moi à vous tirer de là.
Que le vent t'emporte ma Lisa !
Que le diable agite ta main mon Pierre, pour qu'il me frappe, et m'enterre à jamais sous la terre, je veux être sous la terre enterré vivant ».
Religieusement il posa délicatement les deux corps mêlés dans sa salopette. Les yeux fermés , la tête butée contre le linceul froid, il berça longtemps le colis léger, si léger qu'il cru les voir s'envoler au dessus d'eux. Contre les arbres raisonnèrent leurs rires ; dans le sous bois il entendit leur pas discrets se cacher pour lui faire une surprise.
« Oui, je sais que vous êtes là coquins...je vous vois tous les deux... Pierre je t'ai déjà dit de ne pas déranger les nids des oiseaux...descend de là garnement... tu vas écouter ce que je dis oui...c'est pas vrai ça...tu ne dois pas jouer n'importe où...ta soeur te suis partout en plus... Vous en faites une équipe tous les deux... Lisa tu peux me donner la bouteille d'eau, là... à l'ombre... Lisa... Lisa et Pierre, mes chéris, ne vous éloignez pas trop...Papy a installé des pièges à renard par là bas... revenez. ...Eh ! Revenez ! Lisa ! Pierre ! Vous m'entendez ?»
Ses cris pleuraient plein de vide. Ses pleurs criaient sa douleur.
« Oh ma Caro ! Que vas tu me dire en voyant ça ? Mais que faire ? Je ne peux tout de même pas me cacher avec vous, j'ai passé l'âge ? Bats moi si tu veux, arraches moi les yeux, ils ne reviendront plus, ils nous ont laissé, seuls. Je les ai tué. »
Marie Caroline s'évanouit sans dire un seul mot. Lorsqu'elle se réveilla allongée sur le lit, tous les voisins étaient présents Les pompiers venaient de décrocher Tristan, pendu dans son fenil. Les pleurs de leurs amis, ne purent jamais la consoler. Sa mère assise près d'elle la câlinait si fort qu'elle s'en étouffait contre sa poitrine généreuse. Marie Caroline ne dit plus jamais un mot.
A présent grand-mère d'une petite Anita, elle regardait évoluer la fillette et la chassait d'un coup de tapette à mouches loin de son regard haineux, de ses yeux ternes, usés d'avoir trop pleuré. Elle ne voulait pas être dérangée. Assise sur la chaise de sa cuisine, entre la fenêtre et la cuisinière, elle attendait, biscuits en main, leur retour.
Ses larmes sèches gravaient le sillon de son malheur sur sa peau flétrie. Le soir venu, elle descendait dans la basse cour, pour ouvrir les cages des poules. Ainsi le renard pouvait se nourrir grassement pour élever ses petits.
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Humeurs de saisons

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