
Parfum de livres…parfum d’ailleurs
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bertrand-môgendre Sage de la littérature

Messages: 1194 Inscription le: 03/02/2007 Age: 54 Localisation: ici et là
 | Sujet: Abako et Tchilombo (les enragés) Lun 30 Juil - 7:53 | |
| Abako et Tchilombo (les enragés). Ta marche au bord du rivage, trace dans le sable, ton pas menu, empreinte furtive d'un passage éclair. Qui saute à la surface de la mer si profonde ? Serait-ce ton repas ? Jette ton filet, car ton oeil risque vite d'oublier le lieu magique. Abako était marié à Tchilombo, une femme agréable avec ses voisins, douce envers ses enfants. Le pêcheur partait le soir au travail, en pleine mer, ramasser les casiers, revenait le matin, les bras lourds, la charrette pleine de poissons. Tchilombo vendait au marché, le matin, les fruits de la mer nourricière. Ce matin là, sur la route du retour, en passant sous un arbre, Abako reçu sur la tête, un serpent énorme, qui s'enroula autour de son cou. Rentré chez lui, Tchilombo fut peiné de voir son mari ainsi paré, risquant de ne plus pouvoir travailler la nuit suivante. Elle alla visiter le vieil homme du village. Celui-ci lui offrit un petit grillon. « Attache-le au pied de ton arbre. Attends près de lui. Son chant délivrera ton mari » Tchilombo attacha le grillon au pied de l'arbre, attendit. Le grillon prisonnier donna de la voix. Le serpent gourmand délivra son emprise, avala le grillon. Comme il se trouvait bien autour du cou d'Abako, il y retourna s'enrouler. Sa femme ennuyée, interrogea à nouveau l'ancien du village, qui cette fois lui confia une chèvre. « Attache-la au pied de ton arbre. Attends près d'elle. Son bêlement délivrera ton mari. Dans une nasse tu enfermeras le serpent » Tchilombo attacha la chèvre. Lorsqu'elle bêla, le serpent affamé, ingurgita sans tarder la biquette un peu maigre. Vive et disciplinée, la femme enferma le serpent dans la nasse du pêcheur. Elle se rendit compte trop tard, que son jeune fils, pour jouer, s'était, lui aussi caché à l'intérieur du piège. Le serpent repu, s'enroula autour du cou de l'enfant et s'endormit aussitôt. L'ancien du village consulté dans l'urgence déclama : « Attache-toi au pied de l'arbre, chante une chanson, attends le serpent. » Tchilombo s'attacha au pied de l'arbre, chanta la chanson des mères qui cherchent leur enfant. Le serpent séduit, vint se lover au pied de la femme. Le fils délivré parti à la pêche avec Abako. A leur retour, ils donnèrent à manger le plus beau poisson capturé, et libérèrent Tchilombo. Depuis ce jour, le serpent attaché à la famille, attend dans l'arbre le retour du pêcheur, portant son repas. Abako est toujours marié à Tchilombo, une femme agréable avec ses voisins, douce avec ses enfants. Ça s'est passé comme ça avec Abako et Tchilombo.(bertrand-môgendre) |
|  | | animal Zen littéraire

Messages: 9132 Inscription le: 12/05/2007 Age: 28 Localisation: Tours
 | Sujet: Re: Humeurs de saisons Lun 30 Juil - 19:54 | |
| j'aime bien cette petite variation. ! _________________ Vous savez, "Qu'importe" est une maladie qu'on ne soigne pas encore...
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|  | | bertrand-môgendre Sage de la littérature

Messages: 1194 Inscription le: 03/02/2007 Age: 54 Localisation: ici et là
 | Sujet: Re: Humeurs de saisons Lun 30 Juil - 21:13 | |
| merci animal, le terme variation est fort sympathique |
|  | | animal Zen littéraire

Messages: 9132 Inscription le: 12/05/2007 Age: 28 Localisation: Tours
 | Sujet: Re: Humeurs de saisons Lun 30 Juil - 21:16 | |
| c'est bien le seul qui m'est venu, et j'aime bien son principe en lui même, cette histoire avec les autres... ça... c'est bien quoi. :) _________________ Vous savez, "Qu'importe" est une maladie qu'on ne soigne pas encore...
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|  | | bertrand-môgendre Sage de la littérature

Messages: 1194 Inscription le: 03/02/2007 Age: 54 Localisation: ici et là
 | Sujet: Re: Humeurs de saisons Lun 30 Juil - 21:54 | |
| Tristan et Marie-Caroline étaient de Montmorillon. Pierre vivait retraité à Azat-le-Riz, pas très loin des monts de Blond. Voici son histoire. Pierre (les enragés) Entre l'âge de faire et l'âge de raison, se situe l'âge de Pierre. Le grand gaillard ballotte sa carcasse d'une ferme à l'autre pour ramasser sans frémir, les animaux décédés. L'équarrisseur a la tête posée sur un corps magistral, toisant la mort quotidienne, soulignée par les traces de vie de jadis, des bêtes étendues. Un coup de crayon marqueur en croix sur le dos laineux d'une brebis maigre ; une étiquette numérotée sale de crasse indiquant la date de naissance de ce cochon gonflé à bloc ; une cicatrice purulente sur le flanc de cette limousine encore chaude. Pierre l'équarrisseur conduit son véhicule de cour en village, laissant dans son sillage l'odeur de mort, à qui veut bien la reconnaître. Pierre l'équarrisseur rencontre peu d'amis, si ce n'est le soir, après sa tournée de ramassage, les habitués du café des sports. Ensemble, ils sirotent l'apéritif accompagné des mêmes discours sur la politique à changer, les mêmes blagues sur les blondes et les belges, les mêmes plaisanteries , jusque sur le pas de la porte, où oblique, son vélo l'attend. Dans la région des monts de Blond, le ball-trap est une activité festive à plein temps pour Pierre. C'est lui qui est responsable du lanceur de « pigeons ». Demandé partout dans le canton, les organisateurs prévoient leurs fêtes en fonction du programme de Pierre. Car, passé maître dans l'art du lancer de soucoupes d'argile, il est le seul à posséder, les cinq appareils indispensables à une journée continue. Bien à l'abri dans sa cahute protégée, aménagée à vingt mètres environ du pas de tir, Pierre ne veut personne à côté de lui. Il dispose à gauche et à droite, ses cinq mécaniques bien huilées, stabilisé es au sol par de longues crossettes solides. Le gars n'est pas manchot. L'attention doit être permanente, pour alimenter la série de deux fois cinq soucoupes. Une pile sous chaque main, Pierre attend l'ordre hurlé du tireur. Un « pul »autoritaire active chez lui le réflexe pour déclencher le ressort. C'est un fortiche le Pierre, en trente ans de métier, jamais il ne s'est trompé, jamais il n'a fait attendre le porteur du fusil. Jamais, ou presque jamais, car une fois, une seule, il faillit utiliser son abri comme dernière demeure. Encore jeune, à l'époque, il voulu tenter le diable outre mesure, tant et si bien qu'il le vit de près. C'était tout à ses débuts, il cherchait la performance des tireurs en réglant comme il l'entendait, la direction à donner aux disques cibles. Pour corser le match des équipes finalistes Mortemartlaises, Pierre régla au maximum les orientations de la mécanique, visant à éparpiller le vol des pigeons, soit très à droite ou très à gauche, soit au ras du sol droit devant ou au contraire très haut dans le ciel vertical. Surpris par les alternances imprévisibles des envols de pigeons, les tireurs les plus chevronnés, rataient une cible sur deux. Excédés par leurs scores modestes, ridiculisés par Pierre l'arbitraire meneur de jeu, le dernier disque lancé rasa loin devant, le champ moissonné. Situé dans le même axe de tir, la cabane fut le point de mire visé. Les plombs perforèrent les ballots de paille, percèrent la tôle protectrice, pour aller se loger dans le dos de Pierre. Au « pul » suivant, le lanceur estourbit, ne put fournir la demande et jeta le drapeau blanc hors de sa fosse pour demander supplier de l'aide. Ses vilaines cicatrices furent longues à guérir, mais n'arrêtèrent pas l'équarrisseur dans son travail. Personne ne voulait le remplacer. Le week-end suivant il s'installa à nouveau dans un nouvel abri, exigeant que celui-ci soit recouvert de terre. Ça s'est passé comme ça pour Pierre (bertrand-môgendre)
Dernière édition par le Dim 2 Sep - 13:46, édité 1 fois |
|  | | bertrand-môgendre Sage de la littérature

Messages: 1194 Inscription le: 03/02/2007 Age: 54 Localisation: ici et là
 | Sujet: Yoshiterù : les enragés (l'effet long) Sam 11 Aoû - 5:20 | |
| Yoshiterù : les enragés (l'effet long) Yoshiterù : les enragés (l'effet long) Yoshiterù avance sur la voie ferrée, tête lasse. Il marche à l'amble d'un pas régulier. File vite, la distance qui l'éloigne de son point de départ. Le départ, est le lieu d'où il quitte sa vie d'avant, l'endroit emprunt des souvenirs à effacer, de monstres à terrasser en prenant le recul nécessaire. Une fuite en avant, pour mieux sauter dans le présent, sans parler d'avenir. Aucun sac sur le dos, Yoshiterù progresse à son rythme, mesuré. Quatre vingt dix huit centimètres séparent les bois perpendiculaires à son chemin devant lui. Yoshiterù n'a pas de bonnes chaussures, tout juste a-t-il enfilé un vêtement de pluie sur sa chemisette proprette. « Où vas-tu ainsi têtu ? - Je pars me lasser des hommes. - Où vas-tu avec tes tas de carottes ? - Je vais pisser dans les foins, cracher dans les sainfoins. »
Sous le balastre, résonne la venue prévisible d'un train lancé à vive allure. Joueur, Yoshiterù adopte le saut à pieds joints, d'une traverse à l'autre, puis d'un pied sur l'autre, pour varier son entrain. Les rails frémissent, tremblent à leur tour. Un avertisseur strident, trompe la mort au loin, écrase l'horizon d'une ombre grandissante. Plus proche à chaque instant, le bruit infernal, assourdit Yoshiterù. La rencontre, la percussion inévitable s'efface rapidement sur la voie de droite, parallèle à sa progression. Yoshiterù change de vie après le coup de vent brutal du dernier wagon. A chaque gare, Yoshiterù s'arrête pour acheter de quoi manger. Au passage à niveau, il quitte la voie ferrée. Une voiture l'embarque pour le déposer dans les vertes prairies ondulées du sud limousin. Yoshiterù se repose sur un petit plateau surplombant l'horizon bien dégagé. Ils regardent venir à lui les quatre juments, résidantes habituelles du lieu herbageux. Lorsque Décibelle la doyenne galope, c'est la force qui propulse son corps en haut de la colline. Rendu folle par les mouches piquantes, Jodélia, suit les traces de sa grande soeur. Gypsie et Chocolat poursuivent la même voie ascendante, guidées par leurs aînées. Face au vent, sur le plateau dégagé, les juments observent le promeneur. Les quatre balzanes blanches de Décibelle, lui donnent l'équilibre noble des grandes juments racées. Poils lustrés, peau tendue sur ses muscles saillants, la belle Décibelle après vingt deux ans de place occupée en tant que chef de clan, cède peu à peu le trône à Gypsie. Gypsie la guerrière, Gypsie la fière, aurait pu s'enorgueillir de son unique apparence noire profond, si un insignifiant petit écusson blanc, lové entre les deux yeux, n'avait pas entaché sa robe démoniaque. Couleur cacao chaud, lorsqu'elle sorti du ventre de sa mère, Chocolat, fut et resta, la crème des petites pouliches. « Où vas-tu ainsi l'ami ? Demande la doyenne au voyageur assis. - Là-bas, plus loin », répond évasif Yoshiterù. Arrive toute essoufflée, la petite ânesse Shepa. « Nous aussi, dit Jodélia, nous aimerions changer d'aire. En face sur l'adret, l'herbe y est grasse, la pente moins pénible, le soleil plus facile. - Pourquoi partir les filles ? Répond la petite ânesse Shepa. Vous n'êtes donc pas bien ici, avec le foin à volonté, de l'eau dans le ruisseau toute l'année, les arbres frais pour vous protéger ? Que désirez vous de plus ? - Changer, affirme Décibelle - On dit que là bas c'est mieux, confirme Chocolat la cadette. - Tu nous suis ? Demande l'aînée. - De loin, oui, peut-être, répond la petite ânesse Shepa. » Jodélia, bonne mère féconde, un peu ronde, puissante, à la démarche chaloupée, dodeline sa masse bien proportionnée pour s'approcher de sa plus jeune soeur. Attachée haut sur sa large croupe fendue, la queue de Jodélia balaye le vent de droite à gauche, chassant ainsi les mouches qui la gênent. Chocolat, tête-bêche se colle à elle, et ensembles, elles se fouettent la tête puis le cou. L'incessant mouvement régulier n'a pour effet que de repousser plus loin les insectes récidivistes. Imitant la conviviale attitude, Gypsie et Décibelle se positionnent également en tête à queue. Le temps passe ainsi, à espérer un avenir meilleur, sans oser passer la barrière, franchir le cap bonne espérance. (à suivre) |
|  | | bertrand-môgendre Sage de la littérature

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 | Sujet: Yoshiterù, les enragés (l'effet long)suite2 Mar 14 Aoû - 20:01 | |
| Yoshiterù, les enragés (l'effet long)suite2Yoshiterù, au petit matin, quitte les chevalines, retrouve le chemin plus bas, suit huit jours durant le ruisseau. Étroit de trois mètres, aux froids endroits les plus encaissés, le torrent calmé s'évase sur un pré bas, pour reprendre vigueur et force contre les roches malmenées, amoncelées en aval. Le courant enveloppe les bottes de Valère le pêcheur cloué, patient. « Qui te tiendra le bras mon ami ? N'as-tu jamais songé à nager sous l'eau, tout près des poissons, là où, la mousse englue les cailloux de sa verte carapace molle ? N'as-tu jamais songé à piéger la sirène qui t'appelle chaque matin ? » Valère cale ses pieds au plus stable du fond mou. Lorsque la canne s'arqueboute sous le poids de la prise, tranquillement il récupère dans son épuisette le poisson frétillant. Il décroche l'hameçon, avec ses gestes précis, nets, fermes. Les deux mains à plats sous l'animal luisant, il le contient entre les pouces tendus, inspecte l'oeil plusieurs fois, et relâche dans l'eau fraîche, sa proie à nouveau libre. Un nouvel appât, un nouveau lancé, ainsi recommence l'attente du témoin sans paroles. « De quoi rêves tu l'ami ? - Un jour je trouverai dans l'oeil de mon poisson, l'éclat d'une révélation. J'attends, plein d'espoir, le signe décisif. »
Yoshiterù regarde le pêcheur s'enfoncer un peu plus dans l'eau puissante. Lorsque sa jambe ripe, l'équilibre rompu, Valère disparaît vite, le corps immergé sans geste de retenu, sans l'amorce d'une volonté de sortir du torrent. Sidéré, poursuivant du bout des yeux le pêcheur, tantôt sous l'eau, tantôt au dessus d'elle, il aperçoit le ciré flop, défiler entre les boules érodées de la roche granitique. Après avoir tenté de porter secours, Yoshiteru essoufflé, revient dans le pré. Il regarde le lièvre. Celui-ci court après le soleil. Le renard aux aguets court après le lièvre. Ils courent à droite, courent à gauche, courent, l'un dernière l'autre. Épuisé, le renard rentre dans son terrier. Il a des petits. Pour nourrir ses petits, il cueille des épinards, des carottes sauvages ou des baies juteuses. Les jeunes gourmands aimeraient bien se curer les dents avec des os de lièvre. Le renard se repose toute la journée. Plus tard le renard attrape le lièvre. Il partage sa capture avec sa progéniture. C'est fini pour le lièvre. Quittant la vallée, Yoshiterù gagne la forêt. Pour s'abriter de la pluie, il rentra dans la drôle de maison de charbonniers. Jùan vivait avec sa femme Juliette dans leur caravane immobile. Ayant peu de ressources, pour se nourrir, ils chassaient, piègeaient, pêchaient. Afin de gagner plus d'argent, les charbonniers décidèrent de travailler plus. Ramassant le bois tout le jour, avec leur charrette tirée par l'âne Flicks, Jùan et Juliette entassaient et construisaient les huttes sur un lit de brindilles bien sèches. Au dernier moment, ils retiraient la bûche centrale, puis recouvraient d'une bonne couche de terre légère, le tas de bois arrondi. Aménagé jusqu'à la cheminée centrale, le petit conduit étroit, face au vent dominant, permettait d'allumer le feu, de l'activer, de l'entretenir. Étouffant la construction par quelques pelletées de terre argileuse, supplémentaires, les charbonniers attendaient la combustion lente, opérer la transformation du bois en charbon. En vendant plus de charbon, ils peuvaient faire cuire des merguez et des saucisses sur un barbecue tout neuf. Le charbon utilisé était le leur. Ils étaient heureux. Yoshiterù repu de charcuteries chaudes, continua sa route dans la forêt. Pour dormir, il décida de monter dans un arbre. Au cours de l'ascension de celui-ci, il se trouva nez-à-nez avec un écureuil. « Que fais-tu là mon ami ? - Je veux être le plus grand homme de toute la terre. - Il y a des arbres plus hauts que le mien. - Celui-ci me convient, car je crois pouvoir toucher le ciel bientôt. - Détrompe-toi. Le ciel proche est une illusion parfaite. Pour nous c'est la terre qui nous attire. Mais le danger nous guète, en permanence, sur le sol. Les imprudents disparaissent tout de suite. (à suivre) |
|  | | bertrand-môgendre Sage de la littérature

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 | Sujet: Métamorphose ou les tribulations d'une tondeuse à gazon. Mar 15 Jan - 11:08 | |
| Métamorphose ou les tribulations d'une tondeuse à gazon. Véritable moderne acquisition, d'un rouge flambant neuf, je trônais orgueilleuse au milieu de la pelouse, bien en vue du voisinage, encore à l'ère du coupe-herbe poussif, sorte de rouleau scarificateur ancestral. La motorisation de mon rotor ronflait à plein régime lorsque j'avalais sans broncher l'herbe grasse et haute en première coupe printanière. Mes lames bien affûtées sectionnaient le ray-grass anglais. Ma coupe réglable permettait d'aborder sans craintes les talus sauvages, délaissés. Dans ma première année d'utilisation je fus l'attrait hebdomadaire des curieux épatés. D'épatés ils devinrent désireux d'acquérir mes soeurs en tous points semblables, ou vague cousinade mieux carrossée, travaillant soi-disant plus vite. C'est au cours du redémarrage, après ma cinquième hibernation, que j'eus mes premiers hoquets. “Capricieuse !” disait-il, “Impatient !” répondais-je. Déjà dans le lotissement tournaient à plein pot, des machines puissantes, derniers cris, carter design, savamment customisées, largeur de coupe justifiant la cylindrée plus importante, et surtout les décalcomanies de “la marque” à la mode. Pour celle du père François, le sac poubelle suivait la tondeuse lui permettant de vomir toute la réserve ensilée en bout de terrain, près de la remorque. Adaptation très appréciée des jardiniers amateurs qui, bedonnant, transpirant, cherchaient la dépense physique la plus économe possible. Donc, après un petit tour chez le fournisseur-réparateur-compétent en matière de vente d'appareillage neuf, je fus lâchement troquée contre une méga tondeuse avec roues motrices s'il vous plaît. Le haut de gamme au niveau d'économie de carburant, le top du top pour les couteaux dernière version, style aéro-mulching-intégré. Il avait suffi d'une demi-heure seulement audit rénovateur pour nettoyer mon carburateur, affûter les lames et je fus bonne pour m'afficher d' « occasion exceptionnelle » à côté des autres antiquités. Le jour suivant je connus un nouvel univers plus laborieux que le précédent. La pénibilité du travail consistait à engloutir sans ménagement les taupinières géantes dissimulées dans les hautes herbes ressemblant plus à un pré de fauche qu'à une pelouse digne de ce nom. Mon défi consistait plus à couper un arbre avec un ciseau à bois, ou détailler du saucisson à l'aide d'une petite cuillère à moka. En souffrant, j'eus beaucoup de peine à venir à bout de cette forêt vierge organisée en champ de bataille. J'y rencontrai également les balles de tennis enfouies grossièrement par le chien, les légos expulsés par la catapulte géante du grand garçon, les papiers gras du dernier barbecue familial très arrosé si j'en jugeai par le nombre significatif des canettes de bières oubliées sous les thuyas. Je bafouillai, je toussai, je m'étouffai sous la pression d'un acharnement agressif de mon conducteur. Son ambition inavouée était de rendre anglaise une pelouse qui tenait plus d'un terrain de rugby après un derby inter-cantonal pluvieux. Je refusai ce supplice en m'auto-mutilant l'axe du rotor, et me mis volontairement en panne définitive. Je reçus coups de pieds appuyés, injures. Je fus démontée, mise à nu sous le regard des pseudo-spécialistes gavés de pastis, pour aboutir en tas de ferraille non recyclable dans le fond de l'atelier. Un jour bénit par l'ennui total, le garçon de la maison eut l'idée géniale de m'utiliser à nouveau, mais cette fois-ci pour une toute autre destination. Il me sectionna les cordons, m'arracha les parties vitales avec un coupe-boulons, installa un vieux siège rafistolé sur ma carcasse et me baptisa : « trottinette tout terrain ». Ma nouvelle vie commença par quelques gamelles mémorables, des chutes, des tonneaux, des bosses et des rayures blessantes. Qu'importe. A présent je survole les mulots et parfois j'arrive à décoller de terre. C'est beau l'aventure. D'ailleurs, par-dessus la haie de mon champ, les jeunes voisins, jaloux envisagent l'aménagement en kid-cross de leur ancienne tondeuse à gazon. Car tous, désormais, sont déjà équipés de tracteur quatre-roues-motrices, autoporteur, casque et boussole intégrée. Il ne leur manque que le GPS pour parfaire l'homologation routière de leur tondeuse. Dans le fond, une tondeuse à gazon en ville, c'est économique, ça prend peu de place, il suffirait d'ôter la fonction tonte, devenue inutile sur le goudron, pour parfaire ce véhicule limité en vitesse. S'ouvriraient à nous de nouveaux horizons prometteurs. Vive la glisse ! (bertrand-môgendre). |
|  | | Bédoulène Zen littéraire

Messages: 3425 Inscription le: 06/07/2007 Age: 64 Localisation: Provence
 | Sujet: Re: Humeurs de saisons Mar 15 Jan - 21:41 | |
| Après tant de travail, après la trahison, après l'abandon, après la déchéance vient la rebellion. une belle âme cette tondeuse, elle a bien mérité sa nouvelle vie. Très prenant ce récit Bertrand ! merci |
|  | | bertrand-môgendre Sage de la littérature

Messages: 1194 Inscription le: 03/02/2007 Age: 54 Localisation: ici et là
 | Sujet: oubli, où es-tu ? Sam 2 Fév - 21:31 | |
| Je sais que j’ai perdu quelque chose, mais j’ai oublié ce que j’ai perdu. Ce matin, tôt avant le décrochage de la lune, je clouais mon insomnie à la patère en forme d’idée fixe, entêtante. J’avais l’impression d’un manque de quelque chose. Le plus difficile était de retenir cette image creusant lentement son propre vide. Je pensais à une chose égarée : était-ce une dent ? Un objet perdu : était-ce une chaussette, ou ma carte de fidélité à la librairie ? Une personne effacée : était-ce ma concubine ? Plus je fixais mon attention sur ce besoin d’identifier ce manque, plus je prenais conscience que j’oubliais de l’avoir perdu. Cette perte était-elle bien réelle ? N’avait-elle jamais existée ailleurs que dans mon imagination ? Il suffisait me direz-vous, de vérifier visuellement ce à quoi je pensais, mais encore eut-il fallu que je sache que je l’avais oublié, car à présent, le flou s’installait inexorablement. Le soleil se pointa avec sa cohorte de brumes effilochées. La clarté se fit jour quand enfin, sur la carpette, je posais le pied. Lorsque, les sangles bien serrées, je pus enfiler sereinement mes chaussons, je fus rassuré de constater la présence de ma prothèse. |
|  | | mimi Sage de la littérature

Messages: 1970 Inscription le: 19/07/2007 Localisation: Auvergne
 | Sujet: Re: Humeurs de saisons Sam 2 Fév - 23:03 | |
| Wouah je découvre ce fil ! Bravo Bertrand. Je viens de lire les 2 derniers textes. J'adore le texte de la tondeuse !! |
|  | | bertrand-môgendre Sage de la littérature

Messages: 1194 Inscription le: 03/02/2007 Age: 54 Localisation: ici et là
 | Sujet: Re: Humeurs de saisons Dim 17 Fév - 12:48 | |
| Avec l'âge, ton mari donne bon mariage. Des vaches sacrées de Toualou, nul n'est censé s'en occuper, car nul n'est censé les posséder. Depuis l'aube, Toualou restait étendu au sol. Son bétail déjà en route, errait sans surveillance entre le village de Courma et celui des pêcheurs. Plusieurs jours durant, un homme âgé, uniquement vêtu d'un vilain pagne, suivait de loin Toualou le berger dormeur. Le vieil homme s'accroupit près de lui : « - Tout va bien ? - Eh toi ! Si tu as soif, sers toi. Si tu as faim, utilise mon filet et passe ton chemin. - Toualou, lui dit le vieil homme, regarde moi un peu.” Fatigué, souffrant, Toualou ouvrit les yeux pour les refermer aussitôt. “ - Que me veux-tu étranger ? Tu me surveilles, je ne te connais pas. Tu n'es pas de ce côté du fleuve. Qui t'a donné mon nom ? - Entre eux, les gardiens se reconnaissent. Je suis d'Ambaka, la ville derrière le pont neuf. - Les habitants d'Ambaka tuent notre bétail. Es-tu venu jusqu'ici pour me voler ? Aïe et hi Ils mangent la nuit Aïe et ho, Mes fidèles animaux.
- Toualou, tes bêtes ne sont plus à voler. Tu les as laissées partir, confiant. Ecoute plutôt ce que je te propose comme marché. - Mes vaches, comme mes chèvres connaissent le chemin. Personne ne prend les animaux de Toualou, car chacun respecte celui qui est malade. Ton esprit est curieux. Je ne veux plus te parler. - J'ai à te dire ceci, Toualou. J'ai une fille Mariama. Elle est pure et bonne marcheuse. Si tu le souhaites Toualou, je peux te marier avec elle. - Ta fille est ta seule richesse pauvre homme ? - C'est une perle rare qui saura porter tes enfants, garder ta maison propre. Belle parmi les belles, ses prétendants la surnomment « plus jolie fleur de tout l'Est du Fleuve Niger » - Ta proposition me séduit étranger. Si la fille que tu me décris est celle à qui je pense, je connais ta fille. Que veux-tu en échange ? - La chamelle et sa suite. Nous conviendrons de la date de la cérémonie après le repas que je t'offrirai dès ton rétablissement. - Malade je suis tout le jour. Malade je demeure la nuit qui suit. Bientôt je viendrai te rendre visite avec ce qu'il convient pour sceller notre accord. - Voilà qui est bien parlé Koualou. Mélange cette herbe avec le lait de chèvre et bois dès que le besoin se fait sentir. Tu seras sur pied très vite. » Quelques semaines plus tard, Toualou voulut vérifier la qualité de la chose susceptible de remplacer sa fidèle chamelle suitée. La conduite du troupeau l'emmena plusieurs fois du côté d'Ambaka. Il eut donc les plus grandes facilités pour observer à son aise l'objet qui attirait de plus en plus son attention. Quoique le coeur ne fût pas muet, il ne parlait pas néanmoins assez haut pour lui causer de trop grandes distractions. Toualou n'était qu'attaché superficiellement à sa promise et l'était surtout par les qualités aimables et estimables qu'il découvrait en elle chaque jour. La famille respectable dans laquelle Toualou entra par son mariage était noble et populaire. Mariama élevée dans la pure tradition de bienfaisance, s'activait sans compter pour ouvrir sa demeure à bien des nécessiteux. Toualou n'était pas proprement amoureux de sa compagne, car s'il existe un milieu entre l'amour et l'amitié, ce milieu vous donnera la situation de l'âme de Toualou. Il lui semblait acquérir un nouvel être, une sorte d'existence double qui le faisait respirer dans un autre lui-même. De son côté son épouse exprimait les mêmes sentiments. Lorsque par jeux, l'être aimant ne laissait échapper aucune impression agréable, leurs sensibilités réciproque les saisissaient jusqu'aux plus légères attentions, jusqu'aux plus discrètes complicités. Regroupés, ces moments infimes de jouissance minuscules, gagnèrent en intensité. La compagne que le vieil homme s'était déterminé à donner à Toualou, après avoir reconnu la beauté de son âme et toutes les excellentes qualités de son coeur et de son esprit, leur assura une augmentation de bonheur, dont la durée fut égale à celle des jours de sa fille Mariama et de son gendre Toualou. Réflexion : si tu t'abrites du vent et de la pluie, il ne te reste que la terre pour déguster la vie.(bertrand-môgendre) |
|  | | bertrand-môgendre Sage de la littérature

Messages: 1194 Inscription le: 03/02/2007 Age: 54 Localisation: ici et là
 | Sujet: Monsieur Joseph (les enragés) Dim 16 Nov - 14:29 | |
| Monsieur Joseph. En cette fin novembre, les écureuils s'étaient emparés de la direction de l'hôpital. L'établissement tournait rond depuis qu'il fut décidé de se débarrasser du personnel et des patients mâles, récalcitrants. Je vous laisse deviner avec quelles surprises étaient fourrés les bonbons chocolatés trônant en pyramide sur le buffet hebdomadaire du directeur. Allongé sur la table de massage, Joseph comblait son attente en poursuivant son rêve. — Bonjour monsieur Joseph — Bonjour mademoiselle...? —... Nathalie. Bon, alors. Voyons cette main. Le pied on s'en occupera plus tard. Le premier contact avec la nouvelle stagiaire kiné resta cantonné dans le cadre formel de la politesse et de l'approche discrète de l'autre. Retour en chambre, la sentence du milieu hospitalier s'égrenait au quotidien, à coup de repas chauds, de cachets et de piqûres. Patient n'est pas un métier. C'est un état d'être, diminué de ses fonctions autonomes. — Bonjour monsieur Joseph — Bonjour mademoiselle Nathalie. Les inondations n'ont pas atteins les villas des stagiaires ? — Les notres non, mais celle du voisin, oui au moins son garage. C'est lui, le chef infirmier, qui possède le double des clefs de nos logements, autorisant ainsi, l'accès à l'agent de service le week-end, pendant que la majorité d'entre nous sont partis. Or j'étais resté dans ma chambre, seule en ayant pris soin la veille de verrouiller de l'intérieur. — Tu ne rentres pas chez toi ? — Montpellier est loin, c'est cher et puis j'avais à travailler ma MSP de mercredi... — MST c'est quoi ça ? — MSP Mise en Situation Professionnelle ne pas confondre s'il vous plait. Donc la porte d'entrée ne cédant pas sous l'insistance du chef des infirmiers, je sautais du lit pour lui ouvrir. Il m'apparut, les bras chargés de saucisses Mon congélateur est foutu ! J'occupe le votre. — Profitez-en le notre est vide...— Tu lui as donné une couverture, j'espère... — Non pourquoi ? — Plif, plof (tombe à l'eau). Pardon. Alors, tu as mangé des saucisses pendant deux jours. — Cette semaine, on va faire un grand barbecue, on vous invitera. Les jours poursuivant les nuits, l'horloge biologique empruntait au temps sa prouesse régulière. Toilette, petit déjeuner, soins infirmiers, invariables habitudes routinières. Patient n'est pas un état d'être, diminué. Il occupe le rôle principal dans la pièce de théâtre. — Aïe ! Ouf ! — J'ai touché un point sensible ce matin, je crois, monsieur Joseph. — Exact ! Tu es très douée. Ici ! Oui ! Sur l'avant-bras, je sens... — Moi je sens que vous êtes hyper tendu. — Ailleurs aussi. — Où ? — À la base de l'épaule. — Normal. À force de tenir votre bras en écharpe sans activités physiques, les contractures apparaissent. — C'est partout pareil ? — En principe oui. La chambre de Joseph comportait deux lits. Un univers à partager avec un voisin tout aussi inquiet de se voir attribuer dans si peu d'espace un compagnon inconnu. Leur porte donnait sur le couloir central, sorte de long périphérique aboutissant soit sur un ascenseur inaccessible en cas d'incendie, soit en haut d'un escalier inutilisable pour les personnes alitées ou en chaise roulante. — Tu as l'air soucieuse Nathalie ? C'est toi qui es tendue aujourd'hui. À quelle heure passes-tu ta première MST ? — MSP, s'il vous plait. Dans une heure. — Je ne me trompe pas ! C'est bien une Mise en Situation Traumatisante — Elle est bonne celle-là. Merci monsieur Joseph pour votre sourire. — Je ne te dis pas merde. Je le pense fort. En cas d'urgence, la consigne de sécurité invitait les malades à se cloîtrer dans leur chambre. Joseph ne se sentait pas malade. Il lui restait la fenêtre comme échappatoire envisageable. Il sauterait dans les tas de feuilles sèches. — À demain monsieur Joseph... — Oui, merci. — Et quittez votre écharpe pour éviter les contractures. Après trois semaines de cohabituation, la première alerte invita Joseph à se concentrer sur la lecture et l'écriture plutôt que d'ingurgiter les niaiseries débilitantes crachées par une télévision allumée en permanence seule capable de nourrir l'ennui de son voisin décidément très malheureux de passer Noël loin des siens. — C'est ta dernière épreuve mercredi prochain ? — Oui — Ton visage a perdu son éclat. — Ah bon ? Ça se voit tant que ça ? — Un souci ? — Je préfère me taire. — Tu veux contenir ta colère à propos d'une chose que tu ne digères pas ? — Vous avez mis le doigt là où ça fait mal. — Chacun son tour ! Seule différence entre toi et moi, c'est que je ne peux t'apporter de réconfort. Et je sens que tu es énervée. — Tout simplement parce qu'il y a des choses que l'on ne peut pas dire au risque de perdre... —...Tout peut se dire... —...Oui, mais pas à tout le monde... — C'est ta crainte qui étouffée par ta colère t'empêches de t'exprimer. Ne crains rien n'y personne. Si tu as quelque chose à dire vas-y. Ne prends pas sur toi. Cumuler une humeur serait néfaste, forcement pour toi ou ton entourage. Dans un groupe il y a celui qui dirige et ceux qui écoutent, appliquent les consignes avec plus ou moins de bonheur. Si tu es consciencieuse et que ton travail est bien fait, quelque soit le niveau de ton supérieur tu as l'obligation de te faire entendre si tu penses être bafouée, laisée ou injustement jugée. Ce n'est pas un droit, mais un devoir, ne serait-ce pour ne pas voir apparaitre tes cheveux blancs trop tôt. — Sourire — Ah ! C'est plaisant de retrouver ce petit éclair dans tes yeux. — Je connais le sujet de ma MSP qui aura lieu chez les brulés, alors que je n'ai fait que de la traumato. — Prends-le comme un défit, ni plus ni moins. Cette épreuve n'est que l'aboutissement de ton travail. Plus tard tu pourras dire ce que tu as sur le coeur, sans haine, ni rancune. Ne crains rien. Ne crains personne. Si tu es claire avec toi même sois-le avec les autres. Tu sortiras de cette impasse dans laquelle tu t'engouffres, la tête haute, l'esprit libre. — Peut-être. Après mon examen alors. — Tu vois ! Toi même tu as trouvé la parade. Surtout, ne pars pas de ce lieu sans parler de ce que tu penses de ton stage. Ton honnêteté sera valorisée. En dehors du temps d'occupation, l'horloge du couloir basculait les secondes dans le passé... — Bonjour monsieur Joseph. — Bonjour mademoiselle...? — ...Martine. ...les minutes suivaient tout autant.... — Bon, alors. Voyons ce pied. ... les tranches heures s'effritaient de même, à foison. — Aujourd'hui vous quittez le fauteuil et essayez de marcher avec les béquilles. Patient est un état d'esprit. Les écureuils bondissaient entre les violettes et les oeufs des enfants dissimulés dans l'herbe. Comme dans un rêve. Ça s'est passé comme ça pour monsieur Joseph. |
|  | | bertrand-môgendre Sage de la littérature

Messages: 1194 Inscription le: 03/02/2007 Age: 54 Localisation: ici et là
 | Sujet: Re: Humeurs de saisons Mer 21 Oct - 12:59 | |
| Séquence Parvis Saint-Gilles D'un boyau engorgé, le métro reflue ses voyageurs. Ceux qui pressés pestent contre la vague molle des sortants, sont expulsés à leur tour. La rue pavée me conduit du côté de la politie, du côté seulement, car en face c'est la brasserie Verschueren. L'accordéoniste ? Non, l'aubergiste. Sur l'horaire prévu, j'ai une bonne avance. L'entrée scandée de colonnes engagées est recouverte d'un auvent ajouré à large débord. Je pousse la porte.
Une bande autocollante zébrée de noir sur fond jaune délimite à l'intérieur du bâtiment la zone fumeurs de celle qui ne doit pas l'être, en théorie. La fumée quelque peu indisciplinée a du mal à se formaliser d'une frontière visuelle. Les addictes aussi. Une bonne trentaine de tables se bousculent entre des chaises multiformes avec ou sans dossier droit. Contre le mur du fond, les résultats sportifs s'affichent en bonne ou mauvaise position. Le décor passe après la boisson. Une Chimay me désaltère. Mon voisin achève son stoemp saucisse, accompagné d'un rot qui m'indispose. Pas lui. L'ambiance est à la bière. Les clients la louent, fort.
Entrées, sorties, le passage de la porte vitrée anime le regard solitaire. Le mien. À l'écart, au fond, une place libre sollicite ma présence. Je lui souris. Ainsi adossé au mur, j'apprécie d'embrasser dans sa globalité l'univers de la salle. Le comptoir de bois est décoré de carreaux de céramique à motifs figuratifs rappelant l'affectation du lieu. Au plafond, trois luminaires de style Art Déco blanchissent leur plaque de verre opalin encadrée de laiton. Le gras du lot des consom'acteurs mousse sans modération. Je chope des bris de mots, des percutances sonores, entre les frites en barquettes et les bocks mi-pleins. Ça déménage à ma droite du côté des trois filles rigolotes. L'une d'elles grimpe sur la banquette, entonne à l'aide de son vade-mecum une reprise de chant scout sans doute appris au patro. Les huées se mêlent à la fumée. Les cœurs se refrènent. Les sifflets fusent. L'air bon enfant connaît sa fin. La claque s'essouffle. Galimatias et charabia font cause commune. La confusion règne. Au sol, une canette traîne sur le carrelage ocre foncé. Désirant éviter un accident je me lève, la saisis. Mon pied glisse, dérape. In extremis, je me rattrape avec la main gauche sur la table Baden Powel. Mon équilibre se rétablit avec la violence de la bouteille qui explose contre le coin du bar. Silence. Cent yeux amplifient mon trouble. Un doute ? Deux tiers de secondes en apnée. Trois filles pouffent. Je lâche prise sous la pression que distille l'assemblée. Mon sang se mêle à l'autre liquide. À l'écran paraissent les nouveaux résultats de poule. Je n'existe déjà plus. La fumée des cigarettes irrite les yeux. Le serveur ramasse les morceaux. J'ai gagné une tape sur l'épaule, deux pintes, un tryptique de jouvencelles délurées. Elles m'entraînent dans un bar à tapas Minimenstraat. Elles avouent désirer jeter leur gourme à n'importe quel prix. Mon accent amuse. Lui au moins ne se soucie pas de traduire le flamand. Je délie ma bourse, puis cède la place aux jeunes espagnols plus chauds que moi.
La rue sent l'ombre des nuits fraîches. Chez l'arabe ouvert que la nuit, j'achète une part de halva à la pistache. Quatre euros trente. Son accent m'amuse. À descendre la Zuidlaan, d'autres palabres méditerranéennes écorchées à la sauce belge s'échappent d'un bar à hommes. Paris, Bruxelles, Berlin, les langues migrent la nuit. La pluie hachure la porte de Hal en une multitude de traits identiques. Parvis Saint-Gilles me revient sous les yeux.
Mon rendez-vous écourte enfin l'attente. Dans l'idéal des manières de s'excuser, le sourire incombe à qui veut bien s'en acquitter gracieusement. Ma correspondante est généreuse de cet affect là. Partie de séduction ou lissage du retard oublié, elle collecte autant qu'elle donne. Verschueren s'ouvre à nouveau, toujours aussi jeune dans un empire étourdissant. Nos vestes retirées, je lui recommande une blanche sans alcool. Elle lui préfère la Guinness.
Deux épaules rondes, à tour de rôle dénudées, adoucissent son port de tête étrangement haut, digne des danseuses classiques dont les pointes écrasées prolongent leurs silhouettes diaphanes. L'arrondi de la chair mise à jour contraste par alternance avec la longueur des membres visibles, la brièveté de ses cheveux. Nos informations sur clefs USB échangées ne restait entre nous deux étrangers qu'un vaste creux en forme d'inconnu, en forme de verres bus. Les murs sont recouverts de lambris remarque-t-elle. Je fixe les vitrines à châssis ornés d'un beau vitrail à motifs géométriques en imposte.
Elle souhaite partir. Je m'invite à la suivre. Retour sur la piste des lampadaires. Défilés en lignes droites. Effacés dans les courbes. Les zébrures blanches sur fond de goudron délimitent l'espace piétonnier sécurisé. Cinquante-quatre Blaesstraat devient un but. Notre approche réciproque. Ses lèvres ont un goût de brune. Au bout du couloir, elle libère sa main. Je m'accroche à la rampe, elle à sa clef. La clenche bruyante éveille les perruches. Juste une pièce-cuisine-salle-de-séjour-à-manger aussi. Le tout contenu dans un cube volumétriquement presque parfait. La fenêtre principale, car unique, ouvre sur une cour encombrée de deux parallélépipèdes inégaux s'élevant à cinq et six mètres au-dessus du sol pavé. Les toits plats et goudronnés affectionnent une fâcheuse tendance à l'irrégularité de la pente nécessaire à l'évacuation des eaux de pluie. Ce tour d'horizon effectué, j'adapte ma vision nocturne à la pièce où grillent deux ampoules chapeautées du dessous par de larges cônes pointus. L'angle opposé à la porte d'entrée s'échappe en sous-sol par un escalier en colimaçon. La pièce aménagée en chambre-bureau-fumoir juxtapose la salle-de-bain-toilette incluse dans la location.
Soulagé, décrassé, je remonte rejoindre le canapé-lit qui se déplie, mais c'est pas la peine, je t'assure une couverture suffira. Pourtant dans les draps de cette nuit-là j'ai dormi comme un ange. Les perruches réagissaient à chacun des mouvements ascendants de leur maîtresse. Moi je leur préfèrais ceux qui m'écrasaient le torse. Nous riions de ce rythme musicalisé. Julos Beaucarne pouvait se rhabiller avec ses mélodies. Nommé désir, le café corsé n'est pas lié aux croissants chauds si le boulanger ne reçoit pas ta visite. Sans sucre aussi. Merci. Ce dimanche sera gris. Je ne le tuerai pas. Nous irons flâner du côté des brocanteurs.
Le siège d'une rame de métro reçoit mon postérieur, son voisin ma rage au poing fermé. Les informations reçues la veille seront complétées à Berlin avec un nouveau contact. Je hais la promiscuité des haleines fétides. J'irai marcher sous les trombes d'en haut avant de prendre l'avion. |
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