Ezechielle vient de réussir ses examens et je vais faire passer des examens de 2de session cette semaine. C’est ainsi que m’est revenue à l’esprit une délibération un peu plus tendue que les autres.
Force est de constater que souvent durant la période des examens, le soleil étire ses rayons et transforme les salles de cours en sauna.
Les bâtiments dans lesquels nous travaillons, mes collègues et moi-même, ne disposent pas d’un système de climatisation mais bien de larges et grandes fenêtres que l’on pourrait appeler verrières.
En général, durant cette période, les membres du jury arrivent frais, pomponnés, parfumés et repartent la langue pendante (n’ayant bu que de l’eau plate chaude), les vêtements fripés, le maquillage filant, le tout dans des effluves douteux.
Voilà qu’en 2002 est mise en place une restructuration du système, une révolution du nom appétissant de Bologne ; voilà pour certains qu’après près d’une carrière complète dans un train-train confortable, il va falloir s’adapter à un « nouveau système » qui deviendra « l’ancien nouveau système » pour faire place au « Système », passer des fiches roses et blanches aux fiches vertes, jaunes et blanches. Voilà qu’il va falloir accepter le changement…
Nous sommes dans les tout premiers jours de juillet, un soleil resplendissant brille depuis plus de deux semaines, l’heure de la délibération a sonné.
10h !
La salle où le sort de nombreux étudiants se situe dans le grenier. L’entièreté du corps professoral s’engouffre dans la série de 6 escaliers. Certains se lancent comme ailés d’enthousiasme mais bien vite leur avancée se voit freinée par le poids de la chaleur qui se fait de plus en plus intense à force que l’on monte.
Arrivée au dernier étage, je crois ouvrir la porte de l’enfer : une fournaise ! Les femmes s’éventent avec des feuilles de papier, une espagnole agite frénétiquement son éventail, d’autres tamponnent leur front de leur mouchoir, toutes les fenêtres grandes ouvertes créent ainsi un courant de sirocco.
Au fond de la salle, trône un écran de projecteur, en dessous et un peu en avant se trouve une table chargée d’ordinateurs derrière lesquels on peut apercevoir le directeur et son équipe.
Petits saluts à gauche, petits sourires à droite, le tout sur fond de soupirs et de ronflements des ventilateurs des appareils déjà en surchauffe.
Tout le monde se prépare à se transformer en épave, la réunion peut commencer.
Le directeur fait une petite présentation de la nouvelle forme de grille, l’emploi de couleurs pour plus de visibilité et réexplique également la nouvelle cotation, la barre de réussite étant de 2 points plus élevée que dans l’ancien nouveau système mais 2 points de moins que dans l’ancien système. A la lisière d’un horizon de professeurs perplexes, il ne voit aucune lueur d’autre que celle des fronts suants.
Ce speech, au lieu de mettre les enseignants en confiance, les a replacé au centre de la tourmente des restructurations, glaçant un tantinet l’atmosphère on ne peut plus étouffante.
Arborant un sourire légèrement crispé, le directeur adjoint commence à faire défiler les grilles de points du premier groupe, les pianistes.
Grâce aux couleurs, seul élément que les professeurs ont capté, ces titulaires, les yeux plissés, balayent les colonnes à la recherche de chiffres en orange ou en rouge puis plongent la tête dans un cahier pour prendre des notes (pas musicales celles-là).
Les premiers grommèlements se font entendre, les chaises grincent, on n’est pas d’accord avec certains échecs, un tel n’a pas pu lire en entier la grille d’un de ses élèves, il faut revenir en arrière, non, avancer….
S’en suit le groupe des cordes. Même scène, mêmes grommèlements sauf qu’une constatation émerge des cerveaux embués : le rouge apparaît souvent au niveau de la Sociologie et des Droits Juridiques.
Les remarques caustiques se font les dents serrées.
L’équipe du directeur sent le tollé monter et en remonte ses manches. Leur appréhension est loin d’être inconsidérée car souvent les professeurs des branches principales acceptent difficilement que leurs étudiants soient mis en échec par des cours secondaires ; et les bonds répétés du professeur de violoncelle pour voir les points commence à avoir un effet d’extrasystoles sur l’assemblée.
Arrive alors le groupe de chanteurs.
Les résultats affichés dans les branches de Sociologie et de Droits Juridiques s’enflamment. Les voix montent, le directeur, après avoir lancé un regard dans lequel je ne crois pas me tromper en disant qu’y sourdait une menace, fixe son écran comme le suppliant de pâlir au point d’en perdre ses couleurs.
C’est alors que le professeur de chant, basse soliste à l’Opéra, se met debout,- Je crois voir le Rédempteur-, sa voix de stentor retentit nous figeant tous sur place :
« Mais où sont les professeurs de socio et de droits jur…… »
A cet instant, les attaches de l’écran lâchent et le grand panneau s’abat sur le sol. Toujours terrassés par la voix du professeur de chant , les yeux écarquillés tels des boules de billard, nous restons interdits alors que les murs tremblent encore.
La secrétaire, d’un naturel nerveux, sursaute sur sa chaise, comprenant ce qu’il risque de s’en suivre, se précipite aidée de l’informaticien et du directeur adjoint sur le panneau pour le rattraper avant qu’il ne s’écrase sur le directeur immobile.
Les faisceaux lumineux du projecteur continuent de renvoyer les grilles de points sur les murs irréguliers du grenier, les chiffres déformés nous emprisonnant. Cette délibération devenait kafkaïenne.
On entend un « Je le tiens !!» plein de gloire comme s’il s’agissait d’un fauve échappé d’un zoo.
Silence.
La seule chose que l’on peut observer est un panneau blanc tenu par des mains tremblantes, s’élevant, redescendant, laissant apparaître des pieds d’hommes et de femme, penchant dangereusement d’un côté ou de l’autre ; bref, un spectacle de lévitation de catastrophe ambulante.
Le directeur regarde ses équipiers tenter de raccrocher son beau panneau blanc. Lentement, il se retourne enfin vers nous.
Fous rire nerveux étouffés, nos chaises nous paraissent soudain trop petites, nos pieds nous inspirent. Sous ses yeux on peut voir la trace noirâtre de cernes, ses cheveux ont perdu leur volume, la chaleur sans doute….. et comme subitement touché par le doigt de Bouddha, il soupire, répond d’une voix monocorde que les deux professeurs invoqués plus haut ne sont manifestement pas là et suggère une pause le temps de remettre le matériel en état ainsi que de calmer les esprits.
La réunion s’est terminée en un temps record vu que la plupart des étudiants ont été ajournés. Le panneau a été raccroché tant bien que mal, la table a été écartée pour éviter tout accident.
Depuis, nous n’utilisons plus de panneau pour les délibés.
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Moi, Jane !