L'homme assis dans la Mercedes(texte inspiré de tableaux de Caspar David Friedrich)
Nous attendions depuis des heures, bloqués dans un gigantesque embouteillage…Les gens sortaient des voitures, allaient à l’avant de la file, puis revenaient sans pouvoir donner des explications…Entre eux se nouaient des conversations sans importance. Elles permettaient seulement de faire passer le temps… Quelques coups de klaxons retentissaient parfois mais finalement la foule immobilisée semblait plutôt patiente…
Un long moment j’ai lu dans ma voiture…et puis soudain j’ai eu envie , comme les autres, d’aller prendre l’air…
Comme j’arrivais à la hauteur de la voiture qui me précédait, une vieille Mercedes, j’ai salué l’homme qui l’occupait. Il était assis à l’arrière. Il avait baissé la vitre. Son regard semblait chercher quelqu’un …Encouragé par mon sourire, il me tendit une photo…J’en fus très étonnée mais alors que, la découvrant, je pensais déjà à un tableau de Caspar David Friedrich,
Mountainer in a misty landscape , l’homme se mit à me parler…
« C’est moi…Le jour où j’ai rencontré Jane à Crakepot…Ce jour-là, il pleuvait…Il pleut toujours à Crakepot…Personne n’y vient jamais…Personne ne connaît…
J’habite à Crakepot, dans la grosse maison de pierres grises, tout en haut de la falaise escarpée qui domine la folie des vagues…L’hiver comme l’été, le vent hurle sous mon toit, l’averse gifle les vitres…Glacé dans ma solitude, je grelotte assis au coin de la haute cheminée…Alors, souvent, je préfère sortir, aller marcher…La violence de la pluie est ma seule compagne…
Au détour du chemin escarpé qui surplombe les flots et sur lequel je n’ai jamais rencontré personne, je l’ai soudain vue arriver….Je descendais…Elle, péniblement, elle montait…Elle gravissait ce sentier côtier qui ne mène qu’à ma demeure : Crakepot…Le gris manoir éternellement chahuté par les vents…
Un bonnet enserrait ses cheveux blonds qu’elle avait noués en tresses. Ses joues étaient rougies par le froid dont elle protégeait ses mains en les gardant dans les poches malgré la difficile montée…Mais dès qu’elle m’aperçut, elle sourit…Malgré sa surprise, elle sourit…Jamais personne…jamais une femme ne m’avait souri…
Arrivée à ma hauteur, elle dit, toujours en souriant :
-Bonjour Monsieur Poquet…Vous voyez, je connais votre nom !…
Elle parlait dans ma langue, mais avec un délicieux accent !
-Je m’appelle Jane. J’habite
la petite village tout en bas,
la petite village des pêcheurs…Vous savez, tout le monde là-bas sait que vous êtes venu de France. Depuis combien d’années déjà ? Vous avez hérité du manoir ? Pourquoi restez-vous si seul ? Comment occupez-vous vos journées ?
Elle ne me laissait pas le temps de lui répondre…De toute façon, je n’aurais pas voulu…je n’aurais pas pu prononcer le moindre mot…
En quelques minutes, dans le flot de son babillage seulement interrompu parfois par un rire enfantin, cette fille à la voix douce et volontaire m’apprenait qu’elle allait bientôt partir à Rouen, comme jeune fille au pair, qu’il lui fallait perfectionner son français…et que je l’aiderai en cela…M’a-t-elle donné le choix ? …Je ne crois pas…
Considérant sans doute mon silence comme un accord, elle commençait déjà à prendre congé dans un radieux sourire :
-Oh !...Monsieur Poquet, si vous saviez comme je suis heureuse !...Merci, merci, merci…A demain alors ?...J’ai hâte
que vient demain…Vous avez des livres de poèmes de Victor Hugo ? Je connais un poème de Victor Hugo…Je veux les connaître tous !...
Elle embrassait l’espace, elle battait des mains, elle sautillait sur place et son sourire déjà avait touché mon âme…Je n’avais pas prononcé un seul mot…
Sur le chemin du retour à «
sa petite village », elle dévalait maintenant la pente, entraînant avec elle, dans sa joyeuse course, les cailloux vagabonds du sentier…
Un automne est passé..Elle venait chaque jour rompre délicieusement ma solitude…Elle avait dit qu’elle voulait connaître tous les poèmes de Victor Hugo…Alors j’avais ouvert devant ses yeux émus tous les ouvrages de l’écrivain, les chers livres qui meublaient mes jours de silence et mes nuits d’insomnie…Miroirs de mes sentiments…Sources inépuisables de mes pensées…
Victor Hugo était un trait d’union, un médium entre nous…Elle avait soif d’apprendre. Et moi, un peu plus chaque jour, j’avais soif de sa présence…
Dehors, on entendait le bruit des vagues se fracassant sur les rochers…Alors, elle récitait, y mettant tout son cœur :
«
O Combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines
Dans ce morne horizon se sont évanouis !
Combien ont disparu, dure et triste fortune !
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Dans l’aveugle océan à jamais enfouis… »
Quand l’hiver est venu, elle dit d’une voix boudeuse qu’il faisait bien trop froid pour monter et descendre chaque jour par le sentier côtier…Je crus, l’espace d’un instant, qu’elle allait interrompre ses visites quotidiennes au manoir…Mais déjà, dans un sourire, elle ajoutait qu’elle ne pouvait pas arrêter comme cela ses études, qu’il lui fallait venir s’installer dans ma rude demeure pendant quelques semaines…
Pour toute réponse, je pris mon manteau et sortis …
Je suis allé couper du bois…beaucoup, beaucoup de bois…
Comme chaque année ici, l’hiver fut long et rigoureux…
Hormis pendant les heures que nous passions ensemble à travailler, je sentais l’ennui la gagner….De plus en plus souvent, de plus en plus longtemps, elle se plaçait devant la fenêtre…Muette, elle regardait la mer…Et quand, à nouveau, elle tournait vers moi son visage, je remarquais que son sourire se faisait de plus en plus contraint et de plus en plus rare, que son regard souvent se perdait…Ses soupirs me brisaient le cœur…
Je sentais bien l’impérieux besoin que j’aurai désormais de sa présence. La douleur m’envahissait à l’idée qu’elle pouvait partir… »
Tandis qu’il marquait une pause dans son récit, une image me venait, ... Frau am Fenster …
Puis bientôt, il reprit : « Parfois, le soir, je l’emmenais contempler le spectacle de la lune. Un instant, un sourire, un geste tendre de sa part faisaient en moi renaître un peu d’espoir…
Mais plus d’une fois, le jour, je l’ai vue sortir et s’isoler sous les branches dénudées des arbres. Elle semblait parler seule…Disait-elle des poèmes ?...A son retour, dans son regard encore embué de larmes, je lisais qu’elle avait pleuré…
Un matin, n’y tenant plus, elle a rassemblé ses affaires…Au petit-déjeuner, elle a annoncé qu’il était temps pour elle de s’en aller…Qu’infiniment, elle me remerciait…Dans un large sourire, elle me remerciait de ma patience…de ma gentillesse…de mon hospitalité…de mon savoir dispensé…Elle disait que, grâce à moi, elle avait tant appris…Et qu’elle avait aussi appris à m’aimer…elle avait dit … à m’aimer !
Je l’ai regardée ce matin-là franchir sans se retourner le vieux portail rongé par les embruns. Le manque d’elle déjà me ravageait le corps…J’ai hurlé ma douleur, ne sachant lui crier de rester…
Presque aussitôt, j’ai couru au bord de la falaise…J’ai penché mon regard au-dessus des flots puissants qui m’appelaient à eux…Dans le vide, j’ai précipité ma peine…"
Des larmes maintenant coulaient sur les joues de l’homme assis dans la Mercedes…Je ne savais quoi dire…Il se ressaisit et continua son récit :
« Des branches et un rocher ont heureusement arrêté ma chute, me retenant par les pans de mon long par-dessus…Des heures dans le froid et le vent je suis resté ainsi accroché…Un bateau de pêcheurs m’a finalement repéré…
Depuis, vous savez, j’ai perdu l’usage de mes jambes…
Après des mois d’hôpital, je me sens maintenant calme, heureux, déterminé…
Rien ne m’arrêtera sur la route qui conduit jusqu’à elle…A Rouen, je vais la chercher…A Crakepot, je la ramènerai…Calais…Boulogne…Amiens…Rouen…Je veux croire qu’elle m’attend… »
Comme épuisé par ce qu’il venait de me raconter, il ferma les yeux et pencha sa tête en arrière…Il était redevenu silencieux…J’ai parcouru encore quelques mètres, un peu plus loin vers l’avant de la file des voitures…L’embouteillage semblait ne pas vouloir prendre fin…
Puis, comme je revenais sur mes pas pour reprendre au chaud ma lecture, passant près de la Mercedes, je constatais qu’il n’était plus là…
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"Le théâtre rassemble des gens venus écouter un cri qui va les bouleverser."
(Wajdi Mouawad)