Paris, le 25 septembre 2009
La photo était en noir et blanc ; il la regardait fréquemment, non pas qu’il aie besoin de se souvenir, il ne se souvenait que trop ; mais il vérifiait, quoi ? Il ne le savait pas trop. Il vérifiait.
Sur cette photo, les détails n’apparaissaient que trop clairement. Et ceux qui ne se voyaient pas il pouvait les imaginer aisément. Il revoyait le mur de pierre délabré qui cernait la cour pavée de galet de l’Adour. Il voyait, dans le bout de branche qui apparaissait au coin gauche de la photo, le chêne impétueux et étêté qui jonchait à même la pelouse.
Il voyait même le bleu éclatant des volets qui s’accordaient si mal avec cette grange à colombages du sud des Landes. Sa grange, celle à laquelle il avait tant travaillé, passé tant de journées à raboter, scier, assembler, peindre…. Et qu’il avait fini par abandonner… Il ferma les yeux, mais même dans le noir il distinguait le vieux banc de fer blancs tout rouillé posé sur le trottoir devant la façade est de la maison. Il cru se souvenir que la porte du cellier était restée entre-ouverte. Fébrilement il rouvrit les yeux et regarda la photo. Non ! La porte était fermée ! Il respira mieux et porta ses yeux à une table voisine ; sur cette terrasse, en cette fin d’été, il n’y avait pas grand monde, les passants préférant se regrouper à l’ombre de la tonnelle au fond de la cour. A la table voisine un jeune femme croisa son regard et lui sourit. Pensif, il lui rendit son sourire, l’esprit occupé subitement par des pensées d’un possible après avec cette inconnue. Il se leva et d’un pas franchit la distance entre leur table. Son cœur sentit un resserrement ; la porte était entre-ouverte se dit-il au moment où il saluait la jeune femme.
Station de l’étoile, le 30 octobre 2009
La voiture n’était pas trop bondée, mais il n’éprouvait pas le besoin de s’assoir ; il se laissait plutôt happer par les mouvements de la rame de métro. Hier soir, il avait eu son dernier rendez-vous avec la jeune femme du café. Pas de photo cette fois-ci mais un immense plaisir, mal partagé mais si intense. Il revoyait son regard au moment suprême. Et puis le noir…. Le plaisir le submergeait à nouveau pendant qu’il fouillait la rame à la recherche de quelqu'un d’autre. La photo était en noir et blanc et pourtant un image couleur de feu remonta à son esprit. Fébrilement, vérifiant que personne ne l’épiait, il saisit la photo au fond de son portefeuille. L’arbre au fond à gauche, les colombages de la façade, la pelouse, la porte du cellier entre-ouverte… Ce n’était pas possible ! Et sur le banc, un tache couleur de feu qu’il ne connaissait que trop bien. Blême il fourra la photo au fond de sa poche et s’agrippa fébrilement à la barre de la voiture. Une jeune fille, tout juste dix-huit ans, le regardait défaillir, prête à le secourir. Il se reprit et lui adressa un sourire. Quand elle lui adressa la parole, tout était redevenu normal, il pouvait à nouveau lui parler, l’amener pour un court chemin avec lui. Ils descendirent à la même station , bavardant comme deux vieilles connaissances qui se retrouvent.
Ménilmontant, le 12 janvier 2010
La photo était en noir et blanc et il ne la regardait plus. Depuis sa rencontre avec la jeune fille, Zarah lui avait-elle dit, il ne sortait quasiment plus. Tout avait été si rapide avec elle. L’échange de mots, puis l’ultime rendez-vous. Ce qui le tracassait c’était qu’il n’avait ressenti aucun plaisir. Seul un manque subsistait. Il devait regarder la photo, son commencement et sa fin. Mais il n’osait pas ! Lors de sa dernière rencontre avec Zarah, au moment où ses mains entouraient son cou et ses frêles épaules, il avait entendu les rires et le bruit de coup de pieds dans un ballon de foot. Depuis, il restait terré dans son appartement, tournant autour de la photo, sans jamais oser la regarder.
Aujourd’hui il n’y tenait plus. Il saisit la photo, inquiet mais résigné. Il distingua tout de suite la tache couleur feu assise sur le banc. Puis, sur la pelouse une nouvelle tache rouge et un ballon de foot, jaune et noir.
Il était cerné et n’avait pas le choix, plus le choix. Il devait retourner dans les Landes pour fermer cette porte et ranger le ballon.
Bordeaux, le 31 janvier 2010
Il avait, au prix d’un effort intense, réussi à quitter son appartement, à se rendre à la gare Montparnasse et à prendre un billet pour Dax. Sur le quai, il avait essayé d’engager la conversation avec une femme blonde, autour de la quarantaine. Mais le climat de terreur actuel ne permettait plus d’aborder une inconnue, surtout sur un quai. Il avait accepté la rebuffade, sa main se crispant dans la poche de son blouson de cuir gris.
Puis, le train comme un rêve, une courte perte de réalité pendant laquelle il avait entendu des pneus crisser sur les gravillons du mauvais chemin qui menait à sa maison. Il regarda la photo en noir et blanc émaillée de taches de couleurs. Une nouvelle apparaissait au premier plan, comme le pare-choc bleu d’une voiture. Il descendit à Bordeaux, décidant d’y rester deux ou trois jours. Mais déjà, il savait qu’il irait ; fermer la porte et ranger le ballon.
Saint-Sever, le 4 février 2010
Il était resté plus longtemps que prévu à Bordeaux, cherchant à aborder de nouvelles… conquêtes. Mais en province aussi les femmes ne laissaient plus un inconnu s’approcher d’elles. Le climat ici aussi était pesant. Il devait en finir. Il loua une voiture et regagna Saint-Sever par la route traversant le massif forestier mutilé des Landes.
En arrivant devant le chemin de sable et de gravier menant à sa maison, il s’arrêta. Il sortit de la voiture et sortit la photo. Les taches de couleur étaient toujours là. Il remonta et enclencha la première, les ornières du chemin ne permettait pas d’aller vite. Il arriva dans la cour carré pavée de galet. L’arbre majestueux gisait toujours sur la pelouse. Il n’y avait pas de voiture bleue. Il serra le frein à main et descendit. Sur la pelouse, le ballon n’était bien sûr pas là, ni l’enfant qui courrait après. Personne n’était assis sur le banc de fer blanc. La porte du cellier était close.
Il sortit la photo de sa poche. Elle était en noir et blanc et il la regardait. Plus aucune tache de couleur. Il crut devenir fou. A ce moment-là, un crissement de pneus se fit entendre. La voiture bleue se gara derrière sa voiture. Il se retourna, la mâchoire crispée au point de faire éclater ses dents. Les mains des policiers s’abattirent sur lui : « Vous êtes en état d’arrestation pour le meurtre d’Isabelle G. et de son fils Etienne. »
Il ne se contrôlait plus. Après toutes ses victimes, c’est la seule d’entres elles qui avait comptée qui l’amenait aussi bas. Un rire jaillit de sa gorge et il hurla : « Pourquoi ne m’a-t-elle pas dit qu’elle avait un enfant !!!! Les autres n’en avaient pas ! ». Les policiers l’amenèrent. La photo en noir et blanc restait sur la pelouse au pied de la souche du vieil arbre. Le vent semblait redonner vie au feuillage du vieux chêne et on entendait comme le rire soulagé d’un enfant.
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Le jour où les terriens prendront figure humaine, j'enlèverai ma cagoule pour entrer dans l'arène.
Hf Thiéfaine