"L'affiche Rouge" Poème de Louis Aragon (1897-1982).
Vous n'avez réclamé ni gloire ni les larmes
Ni l'orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n'éblouit pas les yeux des Partisans
Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L'affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants
Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments
Et c'est alors que l'un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand
Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan
Un grand soleil d'hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le coeur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant
Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient le coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s'abattantLa campagne de l'affiche fait suite à l'arrestation des 23 membres du groupe Manouchian, affilié aux FTP - MOI (Francs-tireurs et partisans - Main d'œuvre immigrée). Les 22 hommes seront fusillés le 21 février 1944 au Mont Valérien, tandis qu'Olga Bancic, elle sera guillotinée le 10 mai de la même année à Stuttgart, une loi française interdisant alors de fusiller les femmes. L'affiche sert à la propagande nazie qui stigmatisera l'origine étrangère de la plupart des membres de ce groupe, principalement des Arméniens et des Juifs d'Europe de l'Est.
Le réseau Manouchian était constitué de 23 résistants communistes, dont 20 sont étrangers, des espagnols rescapés de Franco, enfermés dans les camps français des Pyrénées, des Italiens résistant au fascisme, Arméniens, Juifs surtout échappés à la rafle du Vel'd'Hiv' de 1942 et dirigé par un Arménien, Missak Manouchian. Il faisait partie des mouvements de Résistance communiste et était le responsable des FTP MOI de la région parisienne. [1] Ils sont enterrés dans le cimetière d'Ivry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne, où une stèle a été érigée en leur mémoire.
Bien des années après, en 1985, Stéphane Courtois et Mosco Boucault réalisent un documentaire, Des terroristes à la retraite [2]. Ce long métrage, qui met en scène Simone Signoret en voix-off, accuse la direction de l'époque du parti communiste français (PCF) d'avoir lâché voire vendu le groupe Manouchian.
Un documentaire diffusé sur France 2 le 15 mars 2007 veut contredire cette thèse, en suivant l'historien Denis Peschanski, lequel s'appuie sur de nouveaux documents dans les archives russes, françaises (aux Archives nationales et à la préfecture de police) et allemandes. D'après ces documents d'archives ouverts récemment, la chute du réseau est le fruit du travail de la seule police française. Ce sont les deux branches créées par les Renseignements généraux ; les Brigades Spéciales 1 et 2, la BS2, dirigée par Fernand David firent un travail de filatures pendant des mois. Lorsque Marcel Rayman commit avec Léo Kneler et Celestino Alfonso, l'attentat du 28 septembre 1943, il abat le docteur Von Ritter qui était l'un des principaux organisateurs du Service du travail obligatoire, il était déjà suivi, depuis deux mois, et ce n'est que plus tard à force de recoupements et au fil des arrestations, dont celle de Davidovitch qui avoua sous la torture, et fut libéré, que le groupe fut démantelé.
* Celestino Alfonso, Espagnol de 27 ans
* Olga Bancic, Roumaine de 32 ans
* Joseph Boczov (Boczor József; Wolff Ferenc), Hongrois de 38 ans - ingénieur chimiste
* Georges Cloarec, Français de 20 ans
* Rino Della Negra, Italien de 19 ans
* Thomas Elek (Elek Tamás), Hongrois de 18 ans - étudiant
* Maurice Fingercwejg, Polonais de 19 ans
* Spartaco Fontano, Italien de 22 ans
* Emeric Glasz (Békés (Glass) Imre), Hongrois de 42 ans - métallurgiste
* Jonas Geduldig, Polonais de 26 ans
* Léon Goldberg, Polonais de 19 ans
* Szlama Grzywacz, Polonais de 34 ans
* Stanislas Kubacki, Polonais de 36 ans
* Arpen Tavitian, Arménien de 44 ans
* Césare Luccarini, Italien de 22 ans
* Missak Manouchian, Arménien de 37 ans
* Marcel Rayman, Polonais de 21 ans
* Roger Rouxel, Français de 18 ans
* Antoine Salvadori, Italien de 43 ans
* Willy Szapiro, Polonais de 29 ans
* Amédéo Usséglio, Italien de 32 ans
* Wolf Wajsbrot, Polonais de 18 ans
* Robert Witchitz, Français de 19 ans
La postérité
* Louis Aragon écrivit en 1955, à l'occasion de l'inauguration de la rue « du Groupe Manouchian », située dans le 20e arrondissement de Paris, un poème, Strophes pour se souvenir, qui a été mis en musique en 1959 par Léo Ferré. Il a également été chanté par Mama Béa, sur l'album Du Côté de chez Léo, en 1995 ; par Leni Escudero, chanteur français issu d'une famille de gitans espagnols, réfugiés républicains de la Guerre d'Espagne ; également par Catherine Sauvage et Didier Barbelivien.
* A l'initiative de Robert Badinter, une proposition de loi, votée le 22 octobre 1997 décide de l'édification d'un monument à la mémoire des résistants et otages fusillés (dont les 23 membres du Groupe Manouchian) au Mont Valérien entre 1940 et 1944. Le monument, réalisé par le sculpteur et plasticien Pascal Convert, est inauguré le 20 septembre 2003 par le premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, à la mémoire de ces 1006 fusillés.
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