Voici trois textes assez différents.
J'aime particulièrement "La femme de Loth".
Prêt-à-vivre (Grand Nombre, 1976)
Voilà du prêt-à-vivre.
Pièce sans répétition.
Corps sans essayage.
Tête sans réflexion.
J'ignore le rôle qu'on me fait jouer.
Je sais seulement qu'il ne peut être qu'à moi.
L'intrigue, je suis bien obligée
de la démêler une fois sur scène.
Préparée à la diable pour cet honneur de vivre,
j'ai du mal à soutenir le tempo de l'action.
J'improvise, bien que l'improvisation m'écoeure.
Je bute à chaque instant sur l'ignorance des choses.
Mes manières fleurent sans doute la province.
Mes instincts n'ont sûrement rien de professionnel.
Le trac est une excuse, et une humiliation.
Je trouve cruelles ces circonstances atténuantes.
Mots et réflexes impossibles à retirer,
étoiles mal comptées,
caractère comme un manteau boutonné en courant,
voilà les conséquences pénibles de la hâte.
Ah, si j'avais pu seulement répéter un mardi,
ou revoir les détails d'un jeudi, juste un seul.
Mais voilà déjà vendredi, dont j'ignore le scénario.
« Est-ce admissible? » je croasse (on ne m'a pas laissé
le temps de m'éclairer la gorge en coulisse).
Trêve d'illusions, ce n'est pas une audition sommaire
dans un environnement provisoire. Certes, non.
Traversant le décor, je vois qu'il est solide.
Je m'étonne de la précision des accessoires?
La scène tournante semble rodée depuis longtemps.
On a branché jusqu'aux plus lointaines nébuleuses.
Et quoi que je fasse maintenant
deviendra pour toujours ce que j'ai fait.
Ciel (Fin et début, 1993)
Voilà par quoi on aurait dû commencer: le ciel.
Fenêtre sans rebord, sans feuillure, sans vitres.
Ouverture et rien d'autre,
mais ouverte largement.
Nul besoin d'attendre une nuit sans nuages,
ni de lever la tête
pour regarder le ciel.
Je l'ai derrière mon dos, sous ma main, sur mes paupières.
Le ciel m'enveloppe fermement,
me soulève.
Les montagnes les plus hautes
ne sont pas plus près du ciel
que les vallées les plus profondes.
Pas un endroit où il y en aurait davantage
que dans un autre endroit.
Un nuage est aussi lourdement
écrasé par le ciel qu'une tombe.
Une tombe n'est pas plus au septième
qu'un hibou qui agite ses ailes.
Une chose qui tombe dans le vide
tombe du ciel dans le ciel.
Fluides, liquides, rocheuses,
enflammées et aériennes
étendues du ciel, miettes du ciel
ciel qui souffle et ciel qui s'entasse.
Le ciel est partout
jusqu'aux ténèbres sous la peau.
Je mange du ciel, j'évacue du ciel.
Je suis piège piégé,
habitant habité,
embrasseur embrassé,
question en réponse à question.
Le diviser en Ciel et terre
n'est pas la façon idoine
d'appréhender ce Tout.
Ça permet juste de survivre
à une adresse plus précise,
plus facile à trouver,
si jamais on me recherche.
Mes traits particuliers:
admiration et désespoir.
La Femme de Loth (Grand nombre, 1976)
Je me suis retournée, paraît-il, par curiosité.
Mais je pouvais avoir d'autres raisons encore.
Je me suis retournée par regret de ma coupe d'argent.
Par mégarde, en renouant le lacet de ma sandale.
Pour ne plus voir la nuque intègre de Loth, mon époux.
Certaine soudain que si je tombais morte,
il ne prendrait même pas le temps de s'arrêter.
Par l'insoumission des humbles.
Pour guetter les clameurs de la poursuite.
Frappée par le silence, espérant que Dieu avait changé d'avis.
Nos deux filles disparaissaient déjà derrière la colline.
Je sentis la vieillesse en moi. Et la distance.
La futilité du voyage. La torpeur.
Je me suis retournée en posant mon baluchon par terre.
Je me suis retournée par crainte, où poser mon pied.
Sur mon sentier des serpents apparurent,
des araignées, des mulots et des vautours blancs-becs.
Tout ce qui vit, débarrassé soudain du bien et du mal,
rampait et sautillait dans une terreur commune.
Je me suis retournée sous le poids de la solitude.
Et honteuse de fuir ainsi, sournoisement.
Par désir de hurler, de revenir sur mes pas.
Ou peut-être est-ce plus tard, quand le vent se leva,
me dénoua les cheveux, et souleva ma robe.
Certaine qu'on l'aperçut sur les murs de Sodome,
qu'on accueillit ma honte d'un rire retentissant
Je me suis retournée par colère.
Pour me rassasier enfin de leur ruine.
Je me suis retournée pour toutes les raisons invoquées.
Je me suis retournée sans le vouloir.
La pierre sous mon pied tourna en vrombissant.
Un gouffre me barra la route tout à coup.
Sur son bord, un hamster se dressait sur deux pattes.
Et tous les deux, ensemble, nous nous sommes retournés.
Non, non. Je courais encore,
je rampais et je m'envolais,
jusqu'à ce que les ténèbres tombent enfin du ciel,
les oiseaux foudroyés et le gravier ardent.
Essoufflée, je tournai plusieurs fois sur moi-même.
Si l'on pouvait me voir, on croirait que je danse.
Il se peut que mes yeux fussent restés ouverts.
Sans aucun doute tombai-je en regardant la ville.
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I lie in the road trying to trip up the passing cars
Yes me and the hedgehog we bursting the tyres all day