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 Eugène Dabit

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Constance
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MessageSujet: Eugène Dabit    Lun 16 Déc 2013 - 18:15

Eugène Dabit (1898-1936)


Citation :

Romancier français, né à Paris dans un milieu ouvrier. Très jeune, Eugène Dabit doit travailler ; il pratique divers métiers, apprenti ferronnier à quatorze ans, électricien, dessinateur industriel, avant de s'engager en 1916 : il restera au front jusqu'à la fin de la guerre. Il se croit d'abord une vocation de peintre, mais n'obtient guère de succès dans cet art. C'est seulement en 1926 qu'il s'oriente vers la littérature, après avoir découvert des auteurs tels que Jules Vallès ou Charles-Louis Philippe, qui ont vécu une expérience similaire à la sienne et qui ont su l'écrire avec sincérité.
Son premier roman, Hôtel du Nord (1929), le rend immédiatement célèbre. Dabit y peint le peuple de Paris, celui qu'il a côtoyé dans cet hôtel que tenaient ses parents. La vie quotidienne au bord du canal Saint-Martin n'est d'ailleurs pas dénuée de beauté, et Dabit y trouve toujours une sorte de pureté, qui est d'abord celle de l'homme dans ses rapports familiaux ou amicaux. L'auteur reçoit le Prix populiste pour ce livre dont Marcel Carné s'inspirera en 1938 dans un film célèbre. La peinture de la pauvreté fournit à Dabit la matière de ses livres suivants, Petit-Louis (1930), Villa Oasis (1932), et l'on voit en lui l'un des romanciers les plus prometteurs de sa génération ; Gide et Martin du Gard ne cessent de l'encourager. Il meurt cependant en U.R.S.S., atteint de scarlatine, au cours d'un voyage qu'il effectuait en compagnie d'André Gide ; ce dernier lui dédiera d'ailleurs le livre qu'il publie peu après, Retour de l'U.R.S.S. Plusieurs livres posthumes de Dabit paraîtront encore, parmi lesquels il faut surtout retenir : Le Mal de vivre, un roman de psychologie amoureuse, et son Journal intime (1928-1936). Il dévoile dans ce dernier ouvrage un humanisme profond et un sens de l'esthétique qui se retrouve dans un autre ouvrage posthume, Les Maîtres de la peinture espagnole (1937). La solitude et la mélancolie demeurent toujours en arrière-plan des descriptions réalistes que l'emploi maîtrisé du langage parlé aussi bien que la simplicité et la justesse de l'expression rendent chaleureuses. Dabit appartient au groupe des écrivains populistes.( Encyclopædia Universalis)




Bibliographie


L’Hôtel du Nord, Paris, Robert Denoël, 1929.
Petit-Louis, Paris, Gallimard, 1930.
Villa Oasis ou les Faux Bourgeois, Paris, Gallimard, 1932.
Faubourgs de Paris, Paris, Gallimard, 1933.
L’Île, Paris, Gallimard, 1934.
Un mort tout neuf, Paris, Gallimard, 1934.
La Zone verte, Paris, Gallimard, 1935.
Train de vies, Paris, Gallimard, 1936.
Les Maîtres de la peinture espagnole, Paris, Gallimard, 1937.
Journal intime : 1928-1936, Paris, Gallimard, 1939 (rééd. 1989).
Le Mal de vivre, Paris, Gallimard, 1939.
Au pont tournant, Union Bibliophile de France, 1946.
Ville lumière, Paris, Le Dilettante, 1987.
Yvonne, Paris, Bernard Pascuito, 2008.
L’Aventure de Pierre Sermondade, Finitude, 2009.


Correspondance

Correspondance avec Roger Martin du Gard, Paris, Éditions du C.N.R.S., 1986.  



Études critiques


Baurens, Maryvonne, Eugène Dabit, dimension et actualité d’un témoignage, Rome, Università degli studi di Macerata, 1986.
Collectif, Hommage à Eugène Dabit, par Marcel Arland, Claude Aveline, Marc Bernard, Jean Blanzat, André Chamson, Léopold Chauveau, Georges Friedmann, André Gide, Jean Giono, Jean Guéhenno, Max Jacob, Marcel Jouhandeau, Frans Masereel, André Maurois, Brice Parain, André Thérive, Maurice Vlaminck, Paris, Gallimard, 1939.
Collectif, « Eugène Dabit. L’Empreinte du temps », Jungle, n° 12, Bègles, Castor astral, 1989.
Galtier, Brigitte, L’Écrit des jours : lire les journaux personnels : Eugène Dabit, Alice James, Sandor Ferenczi, Paris, Honoré Champion, 1997.
Le Sidaner, Louis, Eugène Dabit, Paris, Éditions de la Nouvelle Revue Critique, 1938.
Robert, Pierre-Edmond, D’un « Hôtel du Nord » l’autre : Eugène Dabit, 1898-1936, Paris, Bibliothèque de littérature française contemporaine de l’Université Paris VII, 1987.
Robert, Pierre-Edmond, Eugène Dabit, peintre, romancier et témoin (1898-1936): thèmes, techniques et références romanesques françaises et étrangères, thèse de doctorat d’État ès lettres, dir. Pierre Brunel, Paris IV, 1984.



A la fin de "Le tout sur le tout", Henri Calet évoque avec émotion le fantôme d’Eugène Dabit, lors d’une promenade qu’il effectue avec son père :

Citation :
"Nous dépassâmes L’Hôtel du Nord, une sorte de square, un bâtiment pour les secours au noyés, le pont tournant ; nous bûmes un verre à La Chope aux Singes ; nous nous accoudâmes un moment au garde-fou de la passerelle en dos-d’âne qui surplombe le canal inutile qui va s’enfoncer dans un trou obscur. Ce n’est pas là-dedans que j’irais me noyer, j’aimerais mieux de l’eau courante qui me roulerait jusqu’à la mer [...] Nous cherchions une station de métro. Un arc en ciel s’ouvrit soudainement, et l’air, les gens, les choses prirent une teinte de soufre. Mais mon père pensait peut-être aux coups qu’il avait reçu sur les yeux, et moi à un ami qui avait habité L’Hôtel du Nord et qui est mort loin d’ici." (p242-243)


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Constance
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MessageSujet: Re: Eugène Dabit    Lun 16 Déc 2013 - 18:26

.



Quatrième de couverture :


Citation :

"Nous vivions tranquilles, sans gros soucis. Mon père ne votait pas, ne lisait pas le journal. Le Monde ? Une catastrophe ou un grand crime nous y faisaient penser. Puis nous n'y songions plus.» Ainsi parle Louis Decamp, dit Petit-Louis. Quand survient la guerre de 14, il a quinze ans. Son père doit partir. L'adolescent reste à Paris avec sa mère. Il trouve un emploi de laveur de wagons, glisse tout doucement vers le monde des adultes.
Puis il est enrôlé à son tour. Il connaît le front, la mort, les filles. Quand il rentre, il a achevé son passage vers l'âge d'homme.
En toile de fond de ce roman d'apprentissage, Eugène Dabit décrit la vie à Paris pendant la guerre, la vie au front ensuite. Sa plume est toujours allusive, économe, d'une extrême pudeur.







"Petit-Louis" ne déroge pas à l'ensemble de l'oeuvre de Dabit qui excelle à dépeindre la rude existence des classes populaires d'où il est issu. Dans ce roman autobiographique, qui s'ouvre et s'achève avec la guerre de 14-18, la narration s'effectue via le prisme de l'adolescent qui découvre l'éprouvant labeur de l'ouvrier prolétaire, les premiers émois sexuels, la première fois dans un "bordel", la première "cuite", et la confrontation avec la mort sur le champ de bataille.
Du périple de Petit-Louis, il émane une profonde tristesse résignée. Pas de pathos car la dignité prévaut, mais une écriture froide et limpide qui laisse le goût amer des illusions à jamais perdues.


Extraits :



Citation :
J'ai un compagnon, un livre : "Le feu" d'Henri Barbusse. Une oeuvre tragique et désespérante. Je la pénètre lentement, à peine si je lis dix pages chaque soir. Impossible de lire davantage. Le sens de certaines phrases m'échappe. Il y a des tirades que j'entends mal, des termes techniques auxquels je me bute. Et bientôt l'émotion m'empoigne, ma mémoire se brouille; je m'arrête.
Je suis au front. Je creuse des tranchées ou me blottis dans un trou d'obus. Je m'identifie à chaque personnage; je ressens ses souffrances, partage ses haines. J'ai froid, j'ai peur.
Et je fais chaque jour un pas vers cette existence épouvantable ! (p.112-113)




Citation :
[...]Des plaines se déroulent, lacs de brume, zones désertiques, bois, et peut-être un village : Jumigny, pétrifié, une coulée de laves. des stries, des canaux, des signes ténébreux, renflements du sol, excavations, rides; une tranchée, une tombe, un cadavre ?
Des formes gonflées, ratatinées, fixes, flottantes, illusoires. Au ras du sol, masses de glaise qui se tassent, émergeant du limon, des hommes glissent, disparaissent.
Un bruit infernal devant, derrière nous.
La route descend. On respire une odeur de soufre, d'ail, de térébenthine. Pas le temps de mettre mon masque. Nous remontons. Nous sommes déjà loin, en pleine zone de tir.
- En avant ! hurle Pellegrin. (p.187-188)



Citation :
Nous sommes à 800 mètres du Chemin des dames. Nous ne pouvons plus avancer qu'en rampant. Derrière nous roule un tir de barrage. Vers le Nord, la ligne continue. Il faut qu'elle soit réparée avant le jour.
Les explosions se succèdent. Des fusées jaillissent, éclaboussent le ciel, s'ouvrent et retombent; des batteries de 75 lancent des éclairs; les mitrailleuses et les fusils crépitent; des canons de tranchées aboient; des obus piaulent. Lueurs d'améthyste ou de saphir, un ruissellement pur de diamant, puis une nuit épaisse. Je renifle l'odeur âcre de la poudre et celle des gaz, aigre-douce. Un bruit de voix. des hommes passent près de nous sans nous voir, bondissent, disparaissent dans un boyau. (p.192-193)




Poème d'Eugène Dabit


J'ai été soldat à dix-huit-ans
Quelle misère
De faire la guerre
Quand on est un enfant.

De vivre dans un trou
Contre terre
Poursuivi comme un fou
Par la guerre.

J'usais mon coeur
Aux carrefours crucifiés
Oh mourir dans la plaine
Au soir d'une sale journée.

J'ai connu des cris,
La haine
Des souffrances longues comme une semaine.
La faim, le froid, l'ennui.

Trois années ivres de démence
Plus lourdes à porter qu'un crime
Ma jeunesse est morte en France
Un jour de désespérance.

Tous mes amis ont péri
L'un après l'autre
En quelque lieu maudit
Est notre amour enseveli.

Défunt Lequel le parisien,
Masse et Guillaumin d'Amiens,
Pignatel dit le marseillais
Tous endormis à jamais.

On les a jetés dans un trou
N'importe où
D'en parler mon coeur saigne
Ah que la mort est cruelle


Mon Dieu était-ce la peine
De tant souffrir.
Las je reviens humble et nu
Comme un inconnu,

Sans joie sans honneur
Avec ma douleur
Les yeux brûlés
D'avoir trop pleuré

Pour mes frères malheureux
A ceux qui sont aux cieux
Contre la guerre
A ma mère
Adieu.


Dernière édition par Constance le Lun 16 Déc 2013 - 19:01, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Eugène Dabit    Lun 16 Déc 2013 - 18:53

S'il croise ma route celui-là, je ne le louperai pas.

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'Si vous ne lisez que ce que tout le monde lit, vous ne pouvez penser que ce que tout le monde pense.' - Haruki Murakami.
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MessageSujet: Re: Eugène Dabit    Lun 16 Déc 2013 - 19:29

Il a écrit aussi des romans comme Hotel du Nord ou Faubourgs de Paris qu' on trouve facilement dans
la collection L' Imaginaire/Gallimard.

_________________
L' imagination est l' histoire vraie du monde.
Roberto Juarroz
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MessageSujet: Re: Eugène Dabit    Lun 16 Déc 2013 - 19:42

Le titre exact du roman est "L'Hôtel du Nord", dont Marcel Carné s'est librement inspiré pour réaliser "Hôtel du Nord", Bix.  sourire   
Ainsi, le roman se veut une chronique quotidienne des petites gens anonymes d'humble condition, logeant à l'hôtel au mois ou à l'année, mais il ne met pas en scène des personnages principaux comme c'est le cas dans le film de Carné.
Ceci étant, l'atmosphère du film reflète fidèlement celle du roman.
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MessageSujet: Re: Eugène Dabit    Mer 18 Déc 2013 - 11:41

Albert Camus et la littérature prolétarienne.


Citation :

Maurice Lime avait demandé à Albert Camus de lui écrire un article pour "Après l’boulot".
Albert Camus lui envoya la lettre ci-après qu’un contretemps empêcha alors de publier.



Citation :

Paris, le 8 août 1953.


[...] Je veux seulement me répéter encore, au risque d’être à mon tour ennuyeux. Je ne plaide pas pour une revue somnifère, ni pour que vos collaborateurs écrivent avec le petit doigt levé. Les exemples que j’invoquerai ne sont pas Gide, ou Claudel, ou Jouhandeau. Mais je parle d’une littérature dont les nouvelles de Tolstoï marquent le sommet et qui est le lien commun où artistes et travailleurs peuvent se rejoindre. Vallès, Dabit, Poulaille, Guilloux (avez-vous lu Compagnons, ce chef-d’œuvre ?), Istrati, Gorki, Roger Martin du Gard, et tant d’autres, n’écrivent pas avec le doigt levé, et ils parlent pour tous, d’une vérité que la littérature bourgeoise, presque entièrement a perdue, et que le monde des travailleurs garde presque intacte à mon sens.

Que vous dire d’autre ? Il faudrait, et peut-être le ferai-je un jour, insister sur cette vérité qu’il y a entre le travailleur et l’artiste une solidarité essentielle et que, pourtant, ils sont aujourd’hui désespérément séparés. Les tyrannies, comme les démocraties d’argent, savent que, pour régner, il faut séparer le travail et la culture. Pour le travail l’oppression économique y suffit à peu près ; conjuguée à la fabrication d’ersatz de culture (dont le cinéma, en général). Pour la seconde, la corruption et la dérision font leur œuvre. La société marchande couvre d’or et de privilèges des amuseurs décorés du nom d’artistes et les pousse à toutes les concessions. Dès qu’ils acceptent ces concessions, les voilà liés à leurs privilèges, indifférents ou hostiles à la justice, et séparés des travailleurs. C’est donc contre cette entreprise de séparation que vous et nous, artistes de métier, devrions lutter. D’abord par le refus des concessions - et puis, nous, en nous efforçant de plus en plus d’écrire pour tous, si loin que nous soyons de ce sommet de l’art, et vous qui souffrez du plus dur de la bataille en pensant à tout ce qui manque à la littérature d’aujourd’hui et à ce que vous pouvez lui apporter d’irremplaçable. Ce n’est pas facile, je le sais, mais le jour où, par ce double mouvement, nous approcherons de la limite, il n’y aura plus des artistes d’un côté et, des ouvriers de l’autre, mais une seule classe de créateurs dans tous les sens du mot.
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MessageSujet: Re: Eugène Dabit    Sam 21 Déc 2013 - 11:48

Eugène Dabit évoque Petit-Louis :


Citation :
Sur les fortifications, Petit-Louis jouait avec des camarades, roulait dans l’herbe des fossés, regardait sur la zone des hommes cultiver leur jardin ou construire une bicoque de planches et de carton bitumé.
C’est en bordure de ce pays, où se mêlaient les odeurs de Paris et celles de la campagne, que l’enfance de Petit-Louis s’écoula. En juillet 1914 commença pour lui une vie fiévreuse: il connut le désordre de la rue, celui des hommes; bientôt il travailla dans une compagnie de chemin de fer. Il portait une culotte longue, une casquette. Le dimanche, il continuait à parcourir son quartier. Ses camarades fumaient, lorgnaient les femmes, lui racontaient des histoires obscènes. Les hommes qu’il suivait autrefois, dans l’espoir de quelque aventure, il ne les regardait plus avec un visage ingénu et curieux. Il connaissait déjà quelques-unes de leurs maladies, quelques-uns de leurs désirs. Et, enfin, il partagea leurs misères: il s’engagea et partit pour le front.
Après l’armistice il rentra chez lui. Ses parents retravaillaient. Des fenêtres de leur logement, au sixième, il revoyait le pays de son enfance, ce quartier de Clignancourt, avec ses rues étroites, comme des veines bleuâtres qui lui donnaient vie; les maisons qui montraient leurs toits de zinc ou de tuiles, et leurs cheminées comme des ruches innombrables; les usines et les fabriques dont les verrières étincelaient en été; le clocher noir de Notre-Dame-de-Clignancourt. C’était tout un monde qu’il parait de souvenirs plaisants, harmonieux, doux, mais puérils et aussi fragiles et mensongers que des rêves. Durant quatre interminables années, il avait fait un apprentissage de l’amour, de la solitude, de la peine, de la misère, de la joie. La vie allait encore le pousser vers les hommes, dans la ville sans fin où il entendrait des plaintes et des rires, où il devrait chercher sa voie.

(Eugène Dabit, Les Lettres, 1931)


Texte intégral : ICI
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MessageSujet: Re: Eugène Dabit    Dim 19 Jan 2014 - 18:41

.


Ecrit en 1927-1928, L'Hôtel du Nord reçut Le Prix populiste en 1931, année de la naissance de ce prix.




De condition ouvrière, Louise et Emile Lecouvreur - grâce au prêt consenti par le beau-frère d'Emile, un commerçant enrichi - saisissent l'occasion de se rêver un avenir meilleur en devenant propriétaire d'un petit hôtel populaire de piètre rapport, situé au 102 quai de Jemmapes, le long du canal Saint-Martin, à Paris "En face,  brillait le réverbère du poste-vigie portant un écriteau rouge que Lecouvreur appréhendait de retrouver dans ses rêves : "Secours aux Noyés !"
Les quarante chambres de l'Hôtel du Nord à la façade morne et décrépie, chichement meublées, salement sordides, sont louées à la semaine à des locataires aux revenus très modestes, au populo des anonymes besogneux qui vivent au jour le jour, sans espoir d'améliorer leur condition, " C'est avec des malédictions, des "putains de métier" qu'ils sortent de leurs rêves. Parfois ils tombent assis sur une chaise, ils s'étirent; un destin monotone les accable", car "pas du tout nés" (comme en fut instruit Henri Calet, l'ami de Dabit, par une certaine Madame V ... (Le croquant indiscret)
A l'Hôtel du Nord, le quotidien dégouline d'ennui, les cancans se nourrissent d'histoires anodines, un avenir socialisant fait rêver quelques utopistes, tandis que les parties de manille copieusement arrosées d'alcool font les petits bonheurs ordinaires, et que se nouent de petites tragédies vite oubliées dans les flonflons d'un bal de 14 juilllet improvisé.  
Entre le va-et-vient des clients de passage et les habitués, les mois, les années s'écoulent, ternes, parfois émaillés d'événements dramatiques, jusqu'au jour où les Lecouvreur, afin de se constituer une rente, préféreront vendre l'hôtel avant de subir leur expropriation, et assisteront à sa démolition "Louise demeurait silencieuse. "C'est comme si l'hôtel du Nord n'avait jamais existé, pensait-elle. Il n'en reste plus rien ..., pas même une photo." Elle baissa les paupières. de toutes ses forces, elle chercha à se représenter son ancien domicile, les murs gris, les trois étages percés de fenêtres, et plus loin, dans le passé, le temps qu'elle n'avait pas connu, où l'hôtel n'était qu'une auberge de mariniers ... "


Comme je l'ai écrit plus haut, ce roman se veut une chronique quotidienne des petites gens d'humble condition, cette humanité de laborieux, accablés dès la naissance par un malheur social qu'ils subissent avec résignation. C'est la peinture d'une époque où le klaxon automobile entre en lutte avec la corne des attelages hippomobiles, où l'on trompe la misère à coups de "gros rouge", où la tuberculose et la mortalité infantile causent encore des ravages, surtout dans les milieux populaires, et les jeunes provinciales, montées à Paris pour échapper à la misère des campagnes, voient leur rêves de midinettes s'achever sur le trottoir, seule échappatoire à la clochardisation ...
Sans pathos, en une écriture sobre et crue, Eugène Dabit fait le récit émouvant de ces existences grises, en un univers gris. Néanmoins, c'est avec une passion empreinte de tendresse que l'on suit le destin de Renée, la première des trois bonnes de l'hôtel qui se succéderont, abandonnée par son amant, Pierre Trimault, à l'annonce de sa grossesse, celui de Louise et Ladevèze, terrassés par la tuberculose, celui de Julot, l'éclusier du canal Saint-Martin, celui du père Deborger, dont le parcours s'achève dans l'asile pour indigents de Nanterre, des deux soeurs Delphine et Julie Pellevoisin, condamnées au célibat, de Marius Pluche le rêveur bon-vivant, de la famille Chardonnereau, et de tous les êtres attachants qui peuplent ce récit.  



Extraits :


Citation :
Existences machinales irrévocablement rivées à des tâches sans grandeur. Il y a là des gens de tous métiers. Quelques employés, un comptable, des garçons de salle, des électriciens, deux imprimeurs; et tous les ouvriers du bâtiment, terrassiers, plâtriers, maçons, charpentiers, de quoi refaire Paris si un tremblement de terre venait à le détruire. (p.36 et 37)



Citation :
Le père Deborger habite au deuxième. C'est haut. Il s'arrête souvent pour souffler. Enfin, sa chambre ... Il pousse un soupir de soulagement. Mais il regrette la boutique lumineuse, la vie des autres qui l'aidait à s'oublier. Tout est silencieux dans l'hôtel. Si seulement il pouvait dormir, ne plus sentir ces douleurs qui lui tenaillent le corps. Bientôt, il n'aura plus la force de gagner les quatre sous qu'il faut pour vivre.
Et alors quoi ? l'Asile ? ... (p.63)



Citation :
Soudain, on l'appelle du dehors : " Patron ! On repêche un macchab. Amenez-vous ! On sera aux premières ! "
[...]
"Tiens, c'est une poule" dit-il. Sa voix, renvoyée par l'eau, s'élève dans le silence.
Il reprend les rames, arrive au quai. Des bras se tendent pour l'aider. Lecouvreur s'est faufilé jusqu'au pied du brancard; on y dépose le cadavre ruisselant.
Un visage de femme, jeune, tuméfié, taché de vase, la bouche tordue, les yeux clos; des cheveux gluants comme de la filasse mouillée. La méchante robe noire colle à des membres grêles; un bas, déchiré, découvre un peu de chair.
- Une suicidée ? demande quelqu'un
- Dame ! répond Julot. Oh ! l'été on en repêche tous les jours.
[ ... ] -Elle devait barboter depuis huit jours entre les écluses, comme un sous-marin. Du sale travail, quoi ! ...
Heureusement qu'on touche une prime ! (p.69, 70 et 71)






Le canal Saint-martin, à droite l'Hôtel du Nord.



Citation :
Le destin m’a longtemps fait vivre et travailler à l’Hôtel du Nord. J’y ai vu arriver un à un les personnages de mon livre, je les ai vus partir, et plus jamais ne les ai rencontrés.

Des fenêtres de l’Hôtel du Nord on voit le Canal Saint Martin, l’écluse où attendent les péniches, des usines et des fabriques, des maisons de rapport. Des camions montent vers le Bassin de la Villette, descendent vers le faubourg du Temple. Non loin, il y a la gare de l’Est, la gare du Nord. Le soir, on entend le bruit monotone de l’eau qui tombe d’une écluse. On traverse une région morne : eaux dormantes, quais déserts, où Léon-Paul Fargue et Jules Romain portèrent leur pas.

(Eugène Dabit, extraits de "Ville lumière"/ Le Dilettante)



Le roman se termine sur la destruction de l'hôtel, mais ce ne fut pas le cas. Celui-ci a été réhabilité pour être proposé en studios, et la façade a été restaurée.




L'Hôtel du Nord, aujourd'hui



Le film :



"Atmosphère, atmosphère! Est ce que j'ai une gueule d'atmosphère !"


Cette célébrissime réplique du film de Marcel Carné, tourné en 1938, deux ans après la mort de Dabit - dont Jean Aurenche et Henri Jeanson ont écrit le scénario - n'existe pas dans le roman. Cependant, bien que l'adaptation pour le cinéma soit plutôt éloignée du roman de Dabit, Marcel Carné a su en recréer l'atmosphère, il est vrai superbement servi par les décors réconstitués en intérieur d'Alexandre Trauner.  







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