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 Samuel Beckett

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unmotbleu
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MessageSujet: Re: Samuel Beckett   Lun 24 Juin 2013 - 20:43

animal a écrit:
Citation :
Il y avait peut etre un peu trop de résistance ou de réticences au début de ta lecture.
Ouaip mais je suis câblé comme ça et je préfère une lecture comme ça, changeante, dans laquelle je trouve de belles choses quitte à en laisser d'autres. cat

et ça veut bien dire qu'il se passe quelque chose dans ces livres, qu'on y découvre sur le livre, l'auteur, d'autres choses et le lecteur.

voir aussi Post d'Animal du 21 juin:
"L'humour finalement tient d'une caricature désespérée. Watt nous est proche, son monde obscur est très ressemblant à ce que nous connaissons bien. Et puis... on le quitte Watt. D'autres gamberges et raconte avec moult anecdotes langagières en forme de combinatoires acharnées et enracinent la perte du sens de l'intérêt et de la pertinence concrète du langage chez le lecteur."

"Paradoxalement le plaisir provient du laborieux de la lecture, qui achève, crève, étouffe le mot à mot, dilate les vacances de la compréhension... sans trop oublier non plus de très clairs points de repères, explicites, quelques très belles phrases... et sans complètement lâcher certains travers de manière affectée (du moins des trucs auxquels on n'est pas obligé d'accrocher fatalement).

N'empêche que l'impression risque d'être durable et que sur au moins une grosse deuxième moitié, j'étais dans ce rythme qui n'en est plus un, dans ces sens qu'on suit sans s'y intéresser avant de reprendre, heureusement pas tout à fait à l'identique."  



Je suis admirative de tes commentaires sur ta lecture de Watt.
Ils me paraissent extrêmement justes et pertinents.
c'est curieux comme on peut aimer ou ne pas aimer ce livre
exactement pour les mêmes raisons.

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Heyoka
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MessageSujet: Re: Samuel Beckett   Lun 24 Juin 2013 - 20:56

J'ai plein de choses à dire sur ce que vous avez dit et un commentaire à rédiger sur ma lecture.

Je ne suis qu'une grosse feignasse. Embarassed

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animal
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MessageSujet: Re: Samuel Beckett   Lun 24 Juin 2013 - 21:18

oui, surtout qu'on veut savoir maintenant.

(je précise aussi que mon commentaire se voulait positif, en fin de compte).

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colimasson
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MessageSujet: Re: Samuel Beckett   Mar 25 Juin 2013 - 13:39

Eleutheria (1947)





« M. KRAP. – Je serai franc avec vous. J’étais écrivain.
MME MECK. – Il est membre de l’Institut !
M. KRAP. – Vous voyez.
DR PIOUK. – Quel genre ?
M. KRAP. – Je saisis mal.
DR PIOUK. – Je parle de vos écrits. A quel genre allaient vos préférences ?
M. KRAP. – Au genre merde. »


Samuel Beckett avoue peut-être s’assimiler à M. Krap. Eleutheria, qu’il faudrait d’abord lire avant la préface pour ne pas se gâcher le plaisir, est une pièce qui appartient certainement au genre merde, ce qui ne veut absolument pas dire qu’elle est mauvaise. Simplement, Eleutheria emmerde un grand nombre de choses : les écrivains, le théâtre, les spectateurs, la famille, l’amitié, la connaissance, l’amour, la vie.


Si Samuel Beckett se rapproche de M. Krap dans le cadre de cet échange de répliques, plus généralement, il ne serait pas invraisemblable de lui trouver des similitudes avec Victor, le personnage central de la pièce, le nœud du problème autour duquel se réunissent tous les autres personnages. Victor n’apparaît qu’au deuxième acte d’Eleutheria mais dès le premier acte, il suscite déjà d’intenses conversations entre sa famille, les amis de la famille et sa fiancée qu’il n’aime plus. Victor, qui était un jeune homme brillant, a détruit l’équilibre fragile de son entourage en se retirant dans une chambre d’hôte déserte, disant refuser toute visite mais se laissant finalement envahir par toutes sortes de personnages, à commencer par un vitrier et son fils qui sont censés réparer, jour après jour, une vitre qui ne cesse de se briser. Victor n’a plus aucune énergie de contestation. Il est grotesque jusque dans la faillite des entreprises les plus simples qu’il essaie de mener à bien, qu’il s’agisse de retrouver une chaussure ou de se cacher sous son lit pour échapper à une visite inopportune. Même lorsqu’il essaie de détruire les derniers vestiges de son existence, Victor échoue. Et on lui demande encore de se justifier…


MLLE SKUNK. – Tu n’étais pas comme ça, avant. Qu’est-ce qui t’a rendu comme ça ?
VICTOR. – Je ne sais pas. (Pause.) J’ai toujours été comme ça.
MLLE SKUNK. -  Mais non ! Ce n’est pas vrai ! Tu m’aimais. Tu travaillais. Tu blaguais avec ton père. Tu voyageais. Tu…
VICTOR. –C’était du bluff. Et puis assez ! Va-t’en. »



Autour de Victor finit par naître une fascination malsaine. Il semblerait que personne dans son entourage ne se soit autant intéressé à lui que depuis qu’il est « malade ». Il semblerait eu fait que personne dans son entourage ne se soit autant intéressé à quiconque d’autre depuis qu’en tombant « malade », il est devenu un objet de foire, le centre de leur conversation, l’objet de fascination étrange qu’il s’agit peut-être de comprendre, en tout cas de critiquer et de vilipender. Pièce absurde par excellence, Eleutheria s’évertue  à interroger un personnage dont le comportement intrigue mais qui n’a rien à dire pour se justifier. N’est pas absurde –c’est-à-dire dénuée de sens- la mort, mais l’est en revanche cette vie portée sur un piédestal alors qu’elle n’apporte rien. Ceux qui ne l’ont pas compris continuent à s’agiter sur scène en paroles d’apparat et en gestes de circonstance, ce que Samuel Beckett s’amuse à moquer en brisant l’illusion théâtrale, mettant en scène l’intrusion d’un faux spectateur, d’un souffleur et d’un scénario bidon.


Ce n’est qu’après avoir lu Eleutheria qu’il faudrait découvrir la préface de Jérôme Lindon. On y apprendrait alors que Samuel Beckett s’était fermement opposé à la publication de cette pièce, mourant sans jamais revenir sur cette décision. Jérôme Lindon semble lui aussi de cet avis et s’excuse de la publication d’Eleutheria, nécessitée toutefois par la publication de sa traduction en anglais par un éditeur moins scrupuleux de respecter les volontés des écrivains :


« Que ceux qui ont aimé les trente livres admirables publiés de son vivant nous pardonnent. Il se trouvera certainement quelques nouveaux venus qui, n’ayant jamais rien lu de l’œuvre de Samuel Beckett, l’aborderont par Eleutheria. Je les supplie de ne pas en rester là. »


Mais qu’aurait écrit Jérôme Lindon si Samuel Beckett n’avait jamais rejeté aussi certainement cette pièce ? Elle n’est certes pas aussi brillante que les plus connues, En attendant Godot et Fin de partie en tête, mais elle ne s’écarte pas du propos que le dramaturge n’aura jamais cessé de tenir tout au long de l’élaboration de son œuvre. Autour d’un personnage lucide, abattu par son dégoût de l’existence, sans force pour lutter, s’agitent des personnages rendus volontairement ridicules pour mieux creuser le contraste. Si l’on devait adresser un seul reproche à Samuel Beckett concernant cette pièce, ce serait peut-être de s’être montré trop explicite à travers le personnage de Victor. Alors que nous sommes habitués à l’ironie légère de pauvres sires pas totalement désenchantés, l’humour habituel de Beckett se tarit ici quelque peu par abus de spontanéité. Enfin, les interventions externes du spectateur et du souffleur visant à nous démontrer l’illusion théâtrale alourdissent inutilement un propos déjà dense et coupent le rythme bien forgé d’Eleutheria.


Sans doute, Eleutheria n’est pas une pièce à la hauteur de Samuel Beckett. Se laissant prendre au jeu de l’écriture et inventant des justifications permettant de rationaliser le comportement de son alter-ego Victor, peut-être s’est-il senti abusé par lui-même, qui crache sur toute tentative d’explication existentielle. Même s’il ne s’agit que d’une fiction personnelle, les lecteurs qui aiment s’abreuver à la source beckettienne sauront reconnaître des éléments pouvant habilement se glisser dans leur propre fiction personnelle. Victor est le personnage que nous aimerions parfois être, sans jamais avoir le courage de le devenir complètement…

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Marie
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MessageSujet: Re: Samuel Beckett   Mer 26 Juin 2013 - 1:44

Je dépose ici ce court métrage d' Alan Schneider, scénario de Samuel Beckett avec Buster Keaton, évoqué dans l'émission Le Masque et la plume de dimanche.

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colimasson
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MessageSujet: Re: Samuel Beckett   Jeu 27 Juin 2013 - 20:16

Merci Marie ! Je vais y jeter un coup d'oeil...

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bix229
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MessageSujet: Re: Samuel Beckett   Jeu 27 Juin 2013 - 20:39

Marie a écrit:
Je dépose ici ce court métrage d' Alan Schneider, scénario de Samuel Beckett avec Buster Keaton, évoqué dans l'émission Le Masque et la plume de dimanche.

Oui cette rencontre improbable a bien eu lieu ! Et Keaton est un étonnant personnage becketien...

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Heyoka
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MessageSujet: Re: Samuel Beckett   Lun 8 Juil 2013 - 14:37

animal a écrit:
Kannskia a écrit:
J'ai plein de choses à dire sur ce que vous avez dit et un commentaire à rédiger sur ma lecture. Je ne suis qu'une grosse feignasse. Embarassed
oui, surtout qu'on veut savoir maintenant.
Il n'y a pas grand chose à savoir. Wink



En Attendant Godot fut une oeuvre marquante de mes années lycée. A l'époque, je ne lisais que les lectures obligatoires et jamais en entier sauf celui-là. Il m'a tout de suite séduite, j'ai ressenti comme une connexion intime (et là je te vois venir Coli, oui je devrais lui mettre 5 étoiles) mais j'avais peur que le poids des années n'ait écrasé la liaison et que la reconnexion soit moins percutante. Que nenni ! Monsieur Beckett sait toujours me parler et je me sens comme un poisson dans l'eau à la lecture de ces dialogues sans fin.

Je souris et je ris tout en me délectant des perles d'angoisse semées par l'auteur à la manière du petit poucet. Le rapport à l'absurdité de la vie, au temps qui passe, qui se répète, qui ronge tout ou presque. Estragon et Vladimir ne se quitte jamais, la solitude serait fatale. Ils jacassent sans répit, le silence serait fatal. Ils ne peuvent cesser d'espérer l'arrivée de Godot, le renoncement serait tout aussi fatal. La tentation du suicide n'est jamais loin mais chacun s'accroche, résiste à l'inexorable et espère l'incognoscible.


- C'est vrai, nous sommes intarissables.
- C'est pour ne pas penser.
- Nous avons des excuses.
- C'est pour ne pas entendre.
- Nous avons nos raisons.
- Toutes les voix mortes.
- Ça fait un bruit d'ailes.
- De feuilles.
- De sable.
- De feuilles.

(silence)

- Elles parlent toutes en même temps.
- Chacune à part soi.

(silence)

- Plutôt elles chuchotent.
- Elles murmurent.
- Elles bruissent.
- Elles murmurent.

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colimasson
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MessageSujet: Re: Samuel Beckett   Jeu 18 Juil 2013 - 13:23

En attendant Godot (1952)




En attendant Godot moi aussi depuis que je suis née, j’ai eu le temps de relire une demie douzaine de fois cette pièce de théâtre parmi les plus connues de Samuel Beckett. Godot ne vient jamais, ou peut-être vient-il sans qu’on ne le reconnaisse, et le miracle du temps aidant, chaque fois m’a donné l’impression de lire une pièce différente.


Lors de la première lecture, En attendant Godot stupéfie en même temps qu’il réconforte et procure le même effet que lorsque l’on rencontre une nouvelle personne avec qui des affinités immédiates se créent. Samuel Beckett est surtout connu pour avoir contribué au théâtre de l’absurde, mais il est trop peu reconnu pour ses qualités d’observateur psychologique. La scène vide sur laquelle ses personnages aux noms fantasques brassent de l’air –vide si l’on excepte un saule pleureur- peut tout aussi bien représenter le monde désenchanté qu’une scène expérimentale sur laquelle des êtres humains auraient été placés, sous l’œil démiurge d’un Godot qui souhaiterait observer l’évolution des interactions entre les deux membres du couple Vladimir-Estragon. Couple asexuel quoique voué à l’amour et au désir par ennui, perturbé par l’intrusion d’éléments extérieurs qui semblent n’avoir d’autre but que de renouveler la nature d’interactions qui, sans cela, auraient rapidement trouvé leurs limites. Épisodiquement se présentent donc Pozzo et son « chien » Lucky, ainsi que le petit garçon, messager d’un Godot qui se fait désirer…




Alors certes, Samuel Beckett nous donne à voir des personnages qui tournent en rond sur une scène constituée de très peu d’éléments avec lesquels interagir, et on pense que cela risque d’être inintéressant… mais ce serait faire preuve de bien peu de recul porté sur soi-même que d’imaginer cela. Car qui sont Vladimir et Estragon, sinon le reflet de notre ennui pris au piège d’un autre ? Si cette pièce de théâtre nous donne l’impression d’avoir trouvé en Samuel Beckett un décrypteur fidèle de nos âmes, voire un sage à qui l’on aimerait confier les misères de notre condition, c’est parce que le comportement de Vladimir et d’Estragon cesse d’être celui de simples personnages de théâtre ; ils sont à notre image –à moins que nous ne soyons à la leur-, ce qui implique que Samuel Beckett est également à notre image –à moins que nous ne soyons à la sienne. Vladimir et Estragon représentent l’ennui qui cherche à se dissiper en recourant à l’autre ; la méchanceté gratuite lorsque même le recours à l’autre ne suffit plus ; la vanité lorsque tous les recours ont été utilisés ; l’absurdité lorsque ces étapes ont été franchies dans la plus parfaite inconscience.




En attendant Godot est une pièce délicieuse à voir mais plus encore à lire. Les subtilités de la description psychologique de ces personnages qui s’ennuient se découvrent dans les didascalies, dans les silences, dans le recours cyclique aux mêmes thèmes. La lecture permet à chacun d’adapter les propos à son propre rythme de l’absurde –lenteur à l’image d’un temps si long qu’on n’arrive plus à combler ; rythme indifférent du personnage résigné à la monotonie ; rapidité fébrile qui cherche à masquer l’absurdité.


Samuel Beckett livre une vision pessimiste de l’humanité. Il ne donne aucun espoir, mais peut-on le lui reprocher ? Personne ne peut lui imposer d’être un recours galvanisant de nos âmes. Peut-être existe-t-il un au-delà d’Estragon et de Vladimir mais parce que Samuel Beckett n’en parle pas, nous devrions réduire sa pièce à une vision désenchantée du monde ? A condition de s’admettre soi-même voué à l’ennui et à l’absurdité, il sera impossible de ne pas se reconnaître dans les personnages de Vladimir et d’Estragon. Qui n’aura jamais été, semblables à eux, dans la condition de recourir au bavardage insignifiant avec un autre inintéressant pour se passer le temps ? qui n’aura jamais eu l’impression de se renier soi-même en commettant des actes contraires à ses valeurs ou à ses intérêts pour meubler le vide ? qui n’aura jamais été surpris par soi-même, se découvrant des réactions et des propos qui n’auront été, en fait, provoquées par rien d’autre que l’attente d’un évènement significatif qui ne vient pas ? qui n’aura jamais déversé son fiel sur l’autre fidèle par simple désamour de soi ? D’un coup, Samuel Beckett réduit l’amitié, l’amour et même la haine à néant, comme simples manifestations d’un ennui prenant des formes différentes en fonction de ses degrés d’évolution.


Pour finir, Samuel Beckett nous place dans la même situation que ses personnages, incapables de s’exprimer exactement :


« VLADIMIR. – Je ne comprends pas.
ESTRAGON. – Mais réfléchis un peu, voyons.
Vladimir réfléchit.
VLADIMIR (finalement). – Je ne comprends pas.
ESTRAGON. – Je vais t’expliquer. (Il réfléchit.) La branche… la branche… (Avec colère.) Mais essaie donc de comprendre !
VLADIMIR. – Je ne compte plus que sur toi.
ESTRAGON (avec effort). – Gogo léger –branche pas casser –Gogo mort. Didi lourd –branche casser – Didi seul. (Un temps.) Tandis que… (Il cherche l’expression juste.) »



Voilà pourquoi En attendant Godot subjugue autant : toute la condition humaine est représentée dans cette scène et culmine dans le personnage d’Estragon. On peut s’arrêter là, se décourager, et accepter un silence et un ennui qui ne cherchent plus à se déguiser. On peut également chercher à dépasser cette condition au prix d’une forte abnégation et d’une volonté tenace car, après avoir été frappé par la pertinence de cette pièce, il sera difficile de ne plus voir l’ennui et l’absurdité qui attendent, larvés sous nos actes fébriles. On peut également passer de l’un à l’autre de ses comportements : ainsi moi-même qui, concédant à Samuel Beckett la lucidité de sa vision, m’efforce toutefois de lui faire du tort en chassant l’ennui et en croyant produire un effort significatif par l’écriture de ce commentaire.



On dirait une Orange Mécanique...


Citation :
VLADIMIR. – Vous voulez vous en débarrasser
POZZO. – Vous dites ?
VLADIMIR. – Vous voulez vous en débarrasser ?
POZZO. – En effet. Mais au lieu de le chasser, comme j’aurais pu, je veux dire au lieu de le mettre tout simplement à la porte, à coups de pied dans le cul, je l’emmène, telle est ma bonté, au marché de Saint-Sauveur, où je compte bien en tirer quelque chose. A vrai dire, chasser de tels êtres, ce n’est pas possible. Pour bien faire, il faudrait les tuer.
Lucky pleure.

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MessageSujet: Re: Samuel Beckett   Lun 2 Sep 2013 - 10:21

des lustres que je remets au lendemain mon commentaire sur Fin de partie , il est temps de s'y mettre, au moins un peu...

De quoi parle Fin de partie ? De la meilleure manière de quitter la scène ? Peut-être à moins qu'il ne s'agisse carrément de la fin du monde ou plus simplement de la décomposition de la cellule familiale ou encore de la tyrannie, de la mémoire, de la servilité, de tout ça et de bien mieux encore.

4 personnages sont sur scène : Hamm (diminutif de Hammer (?), le marteau à moitié fou et à moitié tyran ?), Clov (le supposé fils du précédent), Nagg et Nell (les supposés parents de Hamm), ces derniers 'vivent' dans deux poubelles.
La question essentielle : comment finir ? Comment finir le roman commencé, comment finir de vivre, comment s'enfuir, comment en finir ?

Le texte est parfois drôle, parfois décalé, parfois obscur, souvent cruel (Hamm est un aveugle en fauteuil roulant tyrannique et aigri), largement entrecoupé de silence, de ces silences qui donnent une dynamique aux mots, qui installent une distance, qui imposent une écoute particulière, attentive, prenant son temps, hors du temps même.

Un texte qui se lit très vite, plutôt jubilatoire, parfois assommant à cause du nombre des répétitions (verbales, gestuelles...).

Intéressant.

J'abandonne ici une phrase que j'ai longuement méditée :

Si je ne tue pas ce rat, il va mourir.

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MessageSujet: Re: Samuel Beckett   Mar 3 Sep 2013 - 9:54

Merci pour le commentaire qui montre bien, encore une fois, que SB n'est pas facile à communiquer...

shanidar a écrit:


J'abandonne ici une phrase que j'ai longuement méditée :

Si je ne tue pas ce rat, il va mourir.
Very Happy
Résultat de la méditation ?

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MessageSujet: Re: Samuel Beckett   Mar 3 Sep 2013 - 20:53

colimasson a écrit:
Merci pour le commentaire qui montre bien, encore une fois, que SB n'est pas facile à communiquer...

shanidar a écrit:


J'abandonne ici une phrase que j'ai longuement méditée :

Si je ne tue pas ce rat, il va mourir.
Very Happy
Résultat de la méditation ?
Je compte boycotter la campagne de dératisation locale !! mdr2 

Sans rire, cette phrase pose pour moi la question de notre impact sur le monde. Nous avons parfois l'impression d'être utile, de servir, de donner mais en réalité notre fonction est nulle, nous ne laisserons aucune marque, aucune trace, aucun changement derrière nous, nous ne sommes qu'un énième énergumène respirant, transpirant, s'agitant. Que je tue ou ne tue pas ce rat, il va mourir, que j'appuie ou n'appuie pas sur ce bouton le monde va se détruire... Alors, l'autre question reste posée (et de façon criante) : comment finir ? comment faire sa révérence le mieux possible en laissant derrière soi le moins de crasse possible...

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MessageSujet: Re: Samuel Beckett   Jeu 5 Sep 2013 - 9:19

Je ne l'avais pas forcément lue comme ça... j'ai bien fait de te poser la question !
Il me semblait au contraire que cette phrase traduisait toute l'angoisse de Beckett à l'idée de son pouvoir potentiel illimité sur le monde (ce rat va mourir, oui, mais ce peut être moi qui décide de sa mort).

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MessageSujet: Re: Samuel Beckett   Jeu 5 Sep 2013 - 20:42

colimasson a écrit:
Je ne l'avais pas forcément lue comme ça... j'ai bien fait de te poser la question !
Il me semblait au contraire que cette phrase traduisait toute l'angoisse de Beckett à l'idée de son pouvoir potentiel illimité sur le monde (ce rat va mourir, oui, mais ce peut être moi qui décide de sa mort).
Renversant et tout à fait valable ! merci pour cette addition, qui pose la question de l'action dans le théâtre beckettien. Car au fond dans Fin de partie, les comédiens agissent très peu, seul Clov s'agite d'une fenêtre à une autre. Les trois autres sont cloués (un dans un fauteuil, deux dans des poubelles), on peut donc légitimement s'interroger sur leur possibilité d'action sur le monde...

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MessageSujet: Re: Samuel Beckett   Jeu 5 Sep 2013 - 21:39

Citation :
Si je ne tue pas ce rat, il va mourir.
J'y avais réfléchi..et voyais les choses comme shanidar, à cause du " si", mais c'est finalement une phrase très complexe..Il n'y a pas un contexte plus explicatif?

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