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 Charles Juliet

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Fantaisie héroïque
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MessageSujet: Re: Charles Juliet   Charles Juliet - Page 2 Icon_minitimeJeu 7 Juin 2007 - 8:08

J'ai étudié Lambeaux en classe de première, dans le cadre de l'autobiographie. Au départ, je dois bien avouer que je n'accrochais pas trop, mais le fait de l'étudier m'a permis de l'apprécier beaucoup plus Very Happy
Quelqu'un a t-il lu d'autres de ses livres ? Sont-ils bien ?
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coline
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MessageSujet: Re: Charles Juliet   Charles Juliet - Page 2 Icon_minitimeJeu 7 Juin 2007 - 11:20

Pour répondre à ta question, Fantaisie Héroïque, je pense que tu as lu ce qui précède sur ce fil...
J'explore peu à peu l'oeuvre de Charles Juliet...mais à petites doses...

Je ne sais pas ce que vous en pensez mais il me semble qu'on n'aborde pas Juliet comme n'importe quel autre auteur...
Ses textes sont tellement liés à son parcours de vie, sa recherche intérieure, au mûrissement lent de son talent d'auteur et de sa culture (immense!) qu'on ne peut pas faire abstraction de tout cela lorsqu'on le lit...
Du coup, il y a un côté très affectif dans la relation qui peut nous unir à son oeuvre...Mais on est touché ou on ne l'est pas...Ca ne peut pas être "entre les deux"il me semble...
Ce n'est pas une oeuvre nombriliste stérile mais bien plutôt une confidence qui peut avoir valeur de modèle universel...
Partant d'un début de vie on ne peut plus difficile et sans culture aucune, la nécessité d'écrire a poussé cet homme, profondément humain, vers l'érudition, vers les autres, vers la précision et la qualité de son écriture...
Le parcours admirable d'un homme et d'un auteur humble et discret.
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MessageSujet: Re: Charles Juliet   Charles Juliet - Page 2 Icon_minitimeMar 19 Juin 2007 - 0:08

Il y a environ deux ans et demi, j'ai lu Lambeaux d'une traite, un soir. C'était à la base une lecture obligatoire, pour un cours de français. Ce livre m'avait beaucoup touché. D'un point de vue technique je l'ai trouvé intéressant. Je crois qu'il m'a touchée en partie par la façon d'écrire de l'auteur, dans laquelle je me retrouvais un peu lorsque je l'ai lu.
Malheureusement, je connais mal l'oeuvre de Juliet et je ne sais pas vers quoi me diriger pour poursuivre un peu plus avec cet auteur... Si vous avez des suggestions, je suis prenneuse. Wink
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coline
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MessageSujet: Re: Charles Juliet   Charles Juliet - Page 2 Icon_minitimeMar 19 Juin 2007 - 1:58

*Amandine* a écrit:
Il y a environ deux ans et demi, j'ai lu Lambeaux d'une traite, un soir. C'était à la base une lecture obligatoire, pour un cours de français. Ce livre m'avait beaucoup touché. D'un point de vue technique je l'ai trouvé intéressant. Je crois qu'il m'a touchée en partie par la façon d'écrire de l'auteur, dans laquelle je me retrouvais un peu lorsque je l'ai lu.
Malheureusement, je connais mal l'oeuvre de Juliet et je ne sais pas vers quoi me diriger pour poursuivre un peu plus avec cet auteur... Si vous avez des suggestions, je suis prenneuse. Wink

Nous avons évoqué sur ce fil d'autres ouvrages de Juliet (mon préféré reste Lambeaux) et j'ai dû lui ouvrir aussi son fil en poésie il me semble...
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MessageSujet: Re: Charles Juliet   Charles Juliet - Page 2 Icon_minitimeMar 19 Juin 2007 - 2:39

Je vais me renseigner sur ce qu'il a fait en poésie alors... J'ai bien envie de savoir à quoi clea peut ressembler. Vu sa manière d'écrire dans Lambeaux, ça peut être très intéressant...
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MessageSujet: Re: Charles Juliet   Charles Juliet - Page 2 Icon_minitimeMar 19 Juin 2007 - 11:48

*Amandine* a écrit:
Je vais me renseigner sur ce qu'il a fait en poésie alors... J'ai bien envie de savoir à quoi clea peut ressembler. Vu sa manière d'écrire dans Lambeaux, ça peut être très intéressant...

Tu me fais penser que j'avais commencé, à partir du livre de Jean Pierre Siméon (il a son fil lui aussi :) ) sur Charles JUliet d'apporter quelques "lumières" sur la poésie de Charles Juliet...
Il faut que je continue mais je suis un peu débordée en ce moment...
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Aeriale
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MessageSujet: Re: Charles Juliet   Charles Juliet - Page 2 Icon_minitimeJeu 2 Aoû 2007 - 8:41

Citation :

son oeuvre est largement autobiographique et je ne la trouve cependant pas narcissique. Elle n'est pas tournée vers lui-même mais vers l'humanité.
Ce qui prime c'est l'universalité et l'humanité, oui, de son propos, c'est ce qu'il a dégagé de ses années d'introspection, de descente en lui-même. Ce qu'il a appris de son parcours: ce parcours de petit garçon de la campagne, presque orphelin, élevé dans un monde sans culture et qui n'a eu de cesse de franchir une à une toutes les étapes du savoir. Un savoir, non seulement culturel mais aussi humain, qu'à travers ses mots il met en partage.
Je trouve ces remarques de Coline tout à fait justes. Et c'est ce qui force le respect devant cette oeuvre magnifique qu'est Lambeaux.

J'aime le titre court, fait d'un seul mot, intense et poignant...Lambeaux de vie, de ce quelle peut laisser une fois qu'elle s'est nourrie des êtres. Ce qu'il en reste parfois pour se reconstruire.

J'ai lu les posts précédents sur l'auteur, Charles Juliet, et ce parcours atypique, cette lutte qu'il s'est livrée sur lui-même et dont il est sorti vainqueur, m'a beaucoup touchée. Quel vibrant hommage d'un homme envers cette mère inconnue et dont il a inventé les contours pour nous livrer ce magnifique et douloureux portrait! Celui d'une femme incomprise, enfermée dans son silence, et sacrifiée à la vie.

L'emploi de la 2ème personne du singuilier m'a un peu génée, j''avoue, au début, passé la première séduction. Cette intimité m'a presque paru trop lourde, la multiplication de ce tu à l'infini un peu lassant... Mais elle a fini par créer un climat particulier, et je me suis sentie peu à peu impliquée dans le récit de cette femme jusqu'à en ressentir toute la détresse, cette soif des mots et de l'amour, puis son renoncement.

Lorsqu'elle disparait, l'auteur maintient quand même ce lien qui du coup lui permet une distance. On est un peu surpris, puis on revêt le rôle de l'observateur, qui devient aussi le sien. Dans cette seconde narration de sa propre vie, on retrouve les mêmes combats, une existence où la folie guette toujours, et qui les unit.
La fin est superbe car on assiste à une renaissance. Charles Juliet "ressuscitera " grâce aux mots...ces mots qui lui ont tant manqué, à Elle.
Citation :

- "Les œuvres que tu as eu le bonheur de rencontrer, tu ne les as pas abordées en esthète mais en affamé. Jour après jour, elles t’ont accompagné et nourri, donné du courage et poussé en avant, guidé et aidé à te frayer une sente dans la forêt dont tu cherchais à t’échapper".

Une très belle confession , le récit d'un combat obstiné et douloureux d'un homme à qui la vie n'a pas fait de cadeaux, mais dont l'issue heureuse et optimiste est aussi une très belle déclaration d'amour à la vie. Ce qui en fait, comme le dit plus haut Coline, une oeuvre universelle...Like a Star
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MessageSujet: Re: Charles Juliet   Charles Juliet - Page 2 Icon_minitimeJeu 30 Aoû 2007 - 18:32

"LAMBEAUX"

« Lambeaux » est un récit en deux volets.


Dans le premier, Charles Juliet évoque la mémoire de sa mère qu'il n'a pas connue, morte alors qu'il n'était qu'un petit enfant.


S'appuyant sur de rares informations, l'auteur tente de reconstituer ce que fut la vie de cette femme, née au sein d'une famille paysanne, curieuse et douée pour les études mais que les conditions de vie de l'époque et les devoirs familiaux obligeront à taire ces vélléités d'apprendre.
Riche d'une vie intérieure qui ne demande qu'à s'épanouir, cette femme devra cependant refouler au plus profond d'elle-même ses rêves et ses interrogations afin de ne pas attirer l'attention dans ce milieu campagnard où les esprits sont seulement préoccupés de jalousies ancestrales, de calomnies et de vieilles rancoeurs.



« Ce monde que tu découvres en toi, il te passionne. Tu aimes ces instants où tu es seule, n'as rien à faire et où tu t'absorbes en toi-même, écoutes le murmure de cette voix que tu entends toujours mieux. Elle te dit des choses qui te surprennent, te déconcertent, s'opposent parfois radicalement à ce que tu penses, mais tu sais qu'il te faut les accepter et essayer de les comprendre. Cette voix inconnue, que veut-elle ? Qu'a-t-elle à t'apprendre ? Où va-t-elle te mener ? Ce dont elle t'entretient se situe si loin de ta pauvre vie de paysanne que tu te sens écartelée. Il y a celle qui prépare la cuisine, fane, garde les vaches, prépare la bouillie des cochons, et il y a celle qui souffre de solitude, songe continuellement à la mort, se demande si Dieu existe, mais qu'ont-elles de commun ? Combien tout cela te paraît étrange. Et ces questions sur toi-même qui ne te laissent aucun répit. Auxquelles tu ne sais jamais que répondre.
Ce monde qu'il te faut explorer, quand tu t'avances en lui, il se défait, se dilue, perd la réalité qu'il semblait avoir à l'instant où tu éprouvais le besoin d'y pénétrer. Tu voudrais rencontrer en toi la terre ferme de quelque certitude, et tu n'y trouves au contraire que sables mouvants. Souffrance aussi de ne pouvoir avec la mère non plus qu'avec le père. Elle qui s'use au travail, et lui, muré, qui n'ouvre la bouche que pour ronchonner et bougonner des ordres. Atmosphère pesante. Sensation d'être toujours décalée. Sentiment obscur que ce qui gît en toi est plus ou moins perçu comme une tare et qu'il te faut veiller à le garder secret. Et cette autre souffrance à voir comment se comportent les habitants du village. Comme rongés par un mal secret d'où ne résultent que défiance, suspicion, jalousie. »




Comment échapper à cet univers oppressant ? La rencontre d'un jeune homme cultivé et attentionné lui semblera apporter la solution à cet exil intérieur qui la mine. Hélas ! Ce premier amour s'achèvera de manière dramatique et la laissera plus désemparée que jamais.
Le mariage, quelques années plus tard, avec un jeune homme de la région semblera au début cicatriser ses plaies.
Mais après quatre grossesses consécutives qui l'épuisent et l'amer constat qui lui fait réaliser que l'homme avec qui elle partage sa vie n'a rien en commun avec elle, elle s'enfonce peu à peu dans une spirale dépressive qui va la pousser à commettre une tentative de suicide. Sauvée de justesse par une voisine, elle sera internée et mourra de faim huit ans plus tard , victime des directives des forces d'occupation nazies qui se débarasseront ainsi à peu de frais des pensionnaires des asiles psychiatriques.


Le deuxième récit est une autobiographie. Charles Juliet y évoque son placement dans une famille d'accueil après l'internement de sa mère. C'est l'occasion pour lui de dresser le portrait de celle qui sera sa deuxième mère, une femme qu'il chérira et à qui il vouera une admiration sans limites.
Il revient sur son enfance paysanne suvie par son départ dans une école d'enfants de troupe. Il aborde à ce moment de sa vie ce qui sera le sujet de son roman « L'année de l'éveil », sa vie au sein de cet univers militaire, les brimades, la boxe, l'amitié qu'il entretient avec son chef et l'amour qu'il découvre dans les bras de la femme de celui-ci.
Puis c'est le départ, le retour à la vie civile, des études de médecine vite abandonnées, un poste de professeur de physique-chimie qu'il abandonnera également afin de se livrer entièrement à ce qui est devenu sa passion et son unique raison de vivre : l'écriture. Ce sont alors des années de doute, d'hésitations, de constants retours sur soi et d'attentes stériles qui le mèneront parfois au bord de la folie.



« L'élan du néophyte te pousse à aller de l'avant. Tu te maintiens l'épée aux reins et en dépit des difficultés que tu rencontres, tu parviens tant bien que mal à écrire un roman, des nouvelles, deux pièces de théâtre, quelques poèmes ... Mais tu n'en es pas satisfait. Travailler ces textes n'a été pour toi qu'une manière d'acquérir une expérience de l'écriture, et tu ne te caches pas qu'ils ne sont pas aboutis, qu'ils ne répondent pas à l'exigence qui a pourtant présidé à leur élaboration.
Tu continues de lire avec la même boulimie. Mais parfois la saturation se fait sentir, et l'avidité laisse place au dégoût des livres, des mots, de la page blanche.
Des mois d'une douloureuse avidité. De jour comme de nuit, de sombres errances par les rues désertes de la ville. Mais tu sais qu'on ne peut se fuir.Tu marches à grands pas, absorbé en toi-même, dialoguant avec tes questions. Rien ne t'intéresse que la poursuite de cela qu'il t'est rigoureusement impossible de définir.
Ce que tu voudrais exprimer, tu ne parviens pas à le tirer hors de ta nuit. Trois obstacles te barrent le chemin de l'écriture.
La violence de tes émotions. Dès que le souvenir que tu en as gardé les ressuscite, le flot se libère, ton esprit se brouille, ton langage se désarticule, les mots eux-mêmes restent enlisés dans la gangue où ils dorment, et c'est comme une main qui se ferme sur ta gorge. Si tu voulais à toute force donner une idée de ton état, il te faudrait bégayer, te mettre à geindre.
Ton trop grand désir de bien faire. Comparée à tes moyens, une exigence beaucoup trop haute. Tous ces textes mort-nés, parce qu'avant même d'en consigner le premier mot, tu étais convaincu qu'ils seraient par trop inférieurs à ce que tu aurais voulu réaliser.
L'admiration passionnée que tu portes à ces écrivains qui t'ont subjugué, parfois aidé à trouver ta voie. Que dire après eux ? Qu'ajouter à ce qu'ils ont su si bien exprimer ? Chacune de leurs pages t'a renvoyé à ta médiocrité. T'abstenir d'écrire serait une manière de leur rendre hommage.
Ta voix écrasée.
Tu voudrais abandonner. Mais un besoin te possède. Il est si impérieux que tu te sens impuissant à le combattre. Tu ne peux ni écrire ni renoncer à l'écriture. Une situation proprement infernale.
Les lentes et sombres années à espérer que les mâchoires de la tenaille finiront un jour par se déserrer.
Simplement attendre. Endurer le temps. Te laisser laminer par le doute. »





Cette tempête intérieure ne cessera qu'après l'écriture de « Lambeaux » et « L'année de l'éveil », deux récits qui seront pour lui comme une libération, une seconde naissance, un exorcisme qui lui ouvrira enfin les portes d'un monde où ont disparu les sombres nuées de la détresse et où règne enfin la quiétude de l'esprit.


« Tu sors de la forêt. Les brouillards se sont dissipés. Tes blessures ont cicatrisé. Une force sereine t'habite. Sous ton oeil renouvelé, le monde a revêtu d'émouvantes couleurs. Tu as la conviction que tu ne connaîtras plus l'ennui, ni le dégoût, ni la haine de soi, ni l'épuisement, ni la détresse. Certes, le doute est là, mais tu n'as plus à le redouter. Car il a perdu le pouvoir de te démolir. D'arrêter ta main à l'instant où te vient le désir de prendre la plume. La parturition a duré de longues, d'interminables années, mais tu as fini par naître et pu enfin donner ton adhésion à la vie.
Depuis cette seconde naissance, tout ce à quoi tu aspirais mais qui te semblait à jamais interdit, s'est emparé de tes terres : la paix, la clarté, la confiance, la plénitude, une douceur humble et aimante. Parvenu désormais à proximité de la source, tu es apte à faire bon accueil au quotidien, à savourer l'instant, t'offrir à la rencontre. Et tu sais qu'en dépit des souffrances, des déceptions et des drames qu'elle charrie, tu sais maintenant de toutes les fibres de ton corps combien passionnante est la vie. »




« Lambeaux », au travers des deux récits qui le composent, est une oeuvre remarquable, par sa forme d'abord, son écriture puissamment évocatrice, sobre et émouvante, mais aussi par son propos visant à nous décrire l'insurmontable difficulté que certains êtres éprouvent à communiquer leurs émotions à leurs semblables. Cette muraille du silence et de l'incommunicabilité qui ensevelira sa mère, Charles Juliet y sera lui aussi confronté à son tour mais arrivera finalement à la franchir au prix d'une véritable descente aux enfers.

Ces deux récits, troublants, émouvants, d'une pureté formelle extraordinaire, résonneront longtemps dans les âmes de celles et de ceux qui se sont un jour trouvés confrontés à la solitude de ne pouvoir exprimer et partager leur domaine émotionnel. Ils trouveront aussi un écho chez celles et ceux, peintres, écrivains... qui, par souci d'exigence, se sont un jour trouvés si seuls et si démunis devant la tâche insurmontable de donner corps aux créations nées de leur esprit. Toutes ces personnes se reconnaîtront à un moment où à un autre dans « Lambeaux » que Charles Juliet, au travers de ses deux mères adresse également à :

« Ceux et celles qui ne se sont jamais remis de leur enfance
ceux et celles qui s'acharnent à se punir de n'avoir jamais été aimés
ceux et celles qui qui crèvent de se mépriser et se haïr
ceux et celles qui n'ont jamais pu parler parce qu'ils n'ont jamais été écoutés
ceux et celles qui ont été gravement humiliés et portent au flanc une plaie ouverte
ceux et celles qui étouffent de ces mots rentrés pourrissant dans leur gorge
ceux et celles qui n'ont jamais pu surmonter une fondamentale détresse... »
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MessageSujet: Re: Charles Juliet   Charles Juliet - Page 2 Icon_minitimeSam 8 Sep 2007 - 1:06

Mes impressions en vrac sur "Lambeaux".
J'ai eu du mal avec le tutoiement qu'utilise l'auteur que ce soit quand il raconte sa mère ou sa propre histoire. Ce tutoiement a instauré une distance et j'ai eu des difficultés à entrer dans l'histoire.
L'écriture de Juliet ne m'emballe pas. L'histoire est touchante, certes et j'ai bien aimé certains passages, notamment celui des rencontres amoureuses avec le jeune homme tuberculeux. De belles pages aussi sur la fin lorsque l'auteur parle de son besoin impérieux d'écrire, de ses difficultés pour y arriver et de sa solitude d'homme et d'écrivain.
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MessageSujet: Re: Charles Juliet   Charles Juliet - Page 2 Icon_minitimeMer 12 Sep 2007 - 22:54

Qu'écrire d'intéressant et de circonstancié après le compte-rendu du bibliomane? Bon je ne vais pas devenir muette aussi vous livrai-je mon ressenti de lecture Wink

Note de l'éditeur:

« Lambeaux marque un tournant essentiel dans l'écriture de Charles Juliet. Il le libère et le fera ensuite passer à la poésie et des journaux à la fiction. L'auteur y vide pour la première fois sa mémoire, dénoue le noeud de son malaise et l'origine de son écriture: la mort de sa mère alors qu'il n'a que quelques mois. Par des phrases lentes, granitiques, il accède aux racines tranchées, extirpe sa mère du rien en lui donnant la parole. »

« Lambeaux » est un récit autobiographique et la reconstruction d'un être qui s'est cherché longtemps avant de plonger dans les abysses de son moi pour recoudre, mot à mot, bribe par bribe la relation maternelle brutalement interrompue. L'image des limbes du souvenir d'un nouveau né arraché au sein maternel par la folie d'une mère sombrant dans une dépression immense et incurable.
La première partie du récit est consacrée à sa mère. Juliet tisse, point par point, les informations recueillies, au gré des confidences, sur l'enfance, l'adolescence puis la vie en couple de sa mère. Cette mère, aînée d'une « fratrie » féminine, s'occupera de ses soeurs, du quotidien de la ferme et ira, le temps d'obtenir son cerficat d'études, à l'école. Cette école de la République qu'elle chérira comme son havre de paix, de liberté: le savoir lui est précieux au même titre que l'enthousiasme de son instituteur. Elle obtiendra les meilleurs résultats du canton mais hélas ne pourra aller au lycée approfondir ses connaissances et espérer s'élever socialement. L'importance que revêtent à ses yeux les livres et les cahiers est immense et indicible. Les idées et les sensations s'enchevêtrent dans son esprit, s'y bousculent et ne trouvent pas la clé libératrice: la solitude est une douleur muette qui la ronge peu à peu. Une bible viendra assouvir le besoin intense de lire, d'engranger des idées, de trouver des débuts d'explication à tout ce qui se passe dans sa tête et son corps. Mais les limites sont étouffantes et le papillon ne peut sortir de sa chrysalide.
Elle se terre au plus profond de son être, elle cache le moindre de ses sentiments, de ses émotions, elle qui est différente car « Celle-ci on se demande d'où elle vient. », diamant égaré au milieu des cailloux. Le malheur d'être née fille, le malheur de ne pas pouvoir transmettre la terre et le nom, le malheur d'être dotée d'une intelligence fine et remarquable mais inexploitée, gâchée par la terre assoiffée de bras et de sueur.
Le mal de vivre prend le pas sur la vie malgré l'arrivée des enfants. Charles vient au monde trop vite après le dernier né: la mélancolie grignote l'espoir maternel de vivre autre chose et un jour, sa mère bascule dans le noir de la dépression. Nous sommes à l'aube de l'invasion allemande. L'internement des dépressifs s'effectue au même titre que celui des malades mentaux, les soins ne sont pas adaptés et la dépression de sa mère vire très vite au cauchemard de la folie. La mère de Charles Juliet meurt de faim à l'hôpital psychiatrique, solution barbare pour réduire le nombre de malades.
Charles Juliet donne la parole à sa mère, lui offre tous les mots, tous les concepts qu'elle n'a pu dire ni posséder et en la sauvant de l'oubli il se sauve lui-même de la folie qui le guette.

« Quand tous les regards convergent vers toi, que tu entends que tu es la première du canton avec une moyenne encore jamais enregistrée, qu'il te félicite, tu te mets à trembler et dois prendre violemment sur toi-même pour contenir ton émotion. Il explique encore que tu es remarquablement douée, et qu'il faut regretter que le lycée de cette ville ne puisse à la rentrée prochaine te compter parmi ses élèves. C'est alors que tu ne peux plus te cacher ce que jusque-là tu as obtinément refusé de voir: tu vas quitter l'école pour n'y jamais revenir. Pour ne plus rencontrer celui dont tu as tant reçu. Ne plus jamais passionnément t'adonner à l'étude. Et ce monde que tu vénères, ce monde des cahiers et des livres, ce monde auquel tu donnes le plus ardent de toi-même, ce monde va soudain ne plus exister. Tes muscles se raidissent, tes mains se nouent âprement dans ton dos, mais tu ne peux rien contre ce sentiment d'effondrement qui te submerge, et à ta grande honte, deux lentes traînées brillantes apparaissent sur tes joues. » (p 17)

« Ta hantise est de mourir sans avoir vécu, sans avoir pu apaiser ta soif, sans avoir rencontré ce que tu ne saurais dire mais qui te fait si douloureusement défaut.
Ces questions qui te tournent dans la tête, elles t'épuisent. Certains jours, il arrive que sans t'en rendre compte, tu t'interrompes de travailler, saisie par l'une d'elles. Mais la réponse ne vient jamais, et chaque fois, la déception que tu éprouves s'ajoute à ta désespérance, ta fatigue. »
(p 43)

« ...tu écris avec rage sur un mur, sur la porte des surveillantes, du médecin, en grandes lettres noires dégoulinantes, ces mots qui depuis des jours te déchirent la tête
je crève/parlez-moi/parlez-moi/si vous trouviez/les mots dont j'ai besoin/vous me délivreriez/de ce qui m'étouffe....la sanction est immédiate: dix jours de cellule...quand tu es de retour parmi les chroniques, tu es brisée. Sur ces entrefaites, la guerre a éclaté. Antoine espace ses visites et l'idée de te faire sortir est abandonnée. »
(p 86 et 87)

La deuxième partie du récit est consacrée au parcours de Charles Juliet: sa vie amputée de la présence de sa mère biologique (et cela malgré la tendresse et l'amour de sa famille adoptive) dans sa famille adoptive, son enfance paysanne au gré des saisons et au coeur de la nature. Puis l'entrée à l'école des enfants de troupe, porte ouverte sur l'instruction et une éducation militaire. Charles Juliet est un rebelle, comme sa mère, un rebelle qui comprend très vite comment fonctionne le monde: rester caché aux yeux des autres, être insignifiant et surtout ne rien dévoiler de sa véritable personnalité.
Au cours de ces années d'école, Charles découvrira l'amour et la tendresse amoureuse avec l'épouse de son sous-officier.
Puis les tentatives d'écriture vont conduire Charles Juliet sur le chemin sombre, douloureux de la quête de soi. Cette quête qui pourra ressembler parfois à un enfer et le mener au bord de la folie et de son gouffre. Comme sa mère, il connaîtra la solitude poignante et amère de celui qui est différent et qui ne rompt pas. Comme elle, il saura combien sont tragiques les silences et les cris confinés au tréfonds de l'âme. Mais il ne sombrera pas grâce à l'écriture, à la mise en mots de ces douleurs intimes, à la mise au jour des ombres de l'enfance, qui lui permettront une renaissance salvatrice. Les mots qui ont manqué à sa mère se sont trouvés sous la plume de la mémoire et de la création. Une libération de l'être, un épanouissement à la lumière d'une transformation essentielle.
L'écriture poétique, abrupte parfois, de Juliet est admirable et le parti pris d'utiliser la deuxième personne du singulier permet une distanciation sans froideur du récit: le lecteur observe, vit les douleurs et les joies sans avoir l'impression désagréable d'être voyeur. Il lit avec une immense émotion qui serre la gorge, rend difficile la déglutition et brouille très souvent la vue, ce récit intense, dur et tendre à la fois, de deux destins exceptionnels.
La lecture de « Lambeaux » ne laisse pas indemme le lecteur qui longtemps frissonne en y repensant, en relisant quelques phrases au gré des pages feuilletées. « Lambeaux » est une fenêtre entrouverte sur l'univers particulier de Juliet et on a envie de tout sauf de la refermer.
Un livre bouleversant de poésie et d'émotions!!!

NB: si je m'étais écoutée j'aurais mis en citation une grande partie du livre!
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MessageSujet: Re: Charles Juliet   Charles Juliet - Page 2 Icon_minitimeMer 12 Sep 2007 - 23:48

Chatperlipopette a écrit:
La lecture de « Lambeaux » ne laisse pas indemme le lecteur qui longtemps frissonne en y repensant, en relisant quelques phrases au gré des pages feuilletées. « Lambeaux » est une fenêtre entrouverte sur l'univers particulier de Juliet et on a envie de tout sauf de la refermer.
Un livre bouleversant de poésie et d'émotions!!!

NB: si je m'étais écoutée j'aurais mis en citation une grande partie du livre!

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MessageSujet: Re: Charles Juliet   Charles Juliet - Page 2 Icon_minitimeMer 12 Sep 2007 - 23:49

Le Bibliomane a écrit:
Ces deux récits, troublants, émouvants, d'une pureté formelle extraordinaire, résonneront longtemps dans les âmes de celles et de ceux qui se sont un jour trouvés confrontés à la solitude de ne pouvoir exprimer et partager leur domaine émotionnel. Ils trouveront aussi un écho chez celles et ceux, peintres, écrivains... qui, par souci d'exigence, se sont un jour trouvés si seuls et si démunis devant la tâche insurmontable de donner corps aux créations nées de leur esprit. Toutes ces personnes se reconnaîtront à un moment où à un autre dans « Lambeaux » que Charles Juliet, au travers de ses deux mères adresse également à :

« Ceux et celles qui ne se sont jamais remis de leur enfance
ceux et celles qui s'acharnent à se punir de n'avoir jamais été aimés
ceux et celles qui qui crèvent de se mépriser et se haïr
ceux et celles qui n'ont jamais pu parler parce qu'ils n'ont jamais été écoutés
ceux et celles qui ont été gravement humiliés et portent au flanc une plaie ouverte
ceux et celles qui étouffent de ces mots rentrés pourrissant dans leur gorge
ceux et celles qui n'ont jamais pu surmonter une fondamentale détresse... »

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MessageSujet: Re: Charles Juliet   Charles Juliet - Page 2 Icon_minitimeDim 16 Sep 2007 - 10:22

"L'année de l'éveil"

Dans ce très beau récit, Charles Juliet revient sur un épisode marquant de sa vie déjà évoqué dans « Lambeaux », à savoir les années de son adolescence passées au sein d'une école d'enfants de troupe. De son écriture limpide et sans afféteries, Charles Juliet nous invite à le suivre dans cet univers austère et cruel qui était celui de ces enfants destinés dès leur plus jeune âge à devenir soldats et assujettis à la dure vie de caserne.

« Bien des années ont passé. Oui. Bien des années. Mais cet enfant que je fus, il continuait de vivre en moi, ressassant ce dont il n'avait jamais pu se délivrer, et étouffant ma voix. Un jour, le besoin m'est venu de lui retirer son baîllon. Sans plus attendre, il s'est emparé de ma plume, de mes mots, et au long des nuits, heureux de pouvoir enfin laisser son coeur se débrider, il m'a fait revivre son histoire... »

Car dans ce lieu clos, quasiment carcéral, les brimades et les coups pleuvent sans cesse. Quand ce ne sont pas les punitions et les corrections infligées par des sous-officiers brutaux et sadiques, ce sont les élèves eux-mêmes qui s'amusent à torturer ou à terroriser certains de leurs camarades parce que ceux-ci sont plus faibles, plus jeunes, ou plus sensibles. Dans ce monde sans pitié, il faut savoir se faire respecter et s'affirmer face aux tortionnaires de tout poil. Charles Juliet ne nous décrit pas dans ce récit la première année passée dans cette institution. Il y fait parfois allusion au gré des pages et l'on comprend dès le début de la narration que cette première année fut pour lui une succession d'épreuves et de vexations.

« Tout a commencé ce matin d'octobre. Eux, les cent vingt élèves de la compagnie, ils sont au réfectoire, en train de prendre le petit déjeuner. Moi, je suis seul dans le couloir, appuyé de l'épaule contre un mur, et je pleure. Notre chef de section m'aperçoit, et il veut savoir ce qui s'est passé. Je me refuse à le lui dire, de crainte qu'il ne punisse les coupables. Mais il insiste, et à travers hoquets et sanglots, je dois lui apprendre que chaque matin, c'est la même chose. A la demande de l'aumônier, je vais servir la messe, et quand j'arrive au réfectoire, avec un peu de retard, les autres ne m'ont rien laissé. Mon quart de café, ma mince tranche de pain et ma sardine ont été raflés, et ensuite, il me faut attendre jusqu'à midi avant de pouvoir calmer ma fringale. Mais si je pleure, ce n'est pas parce que j'ai faim et vais trouver la matinée interminable. C'est en raison de leur égoïsme, de leur indifférence à ce que cet acte entraîne pour celui qui en est la victime. Des onze camarades avec lesquels je prends mes repas, il n'y en a pas eu un seul pour me garder ma part, et cela me meurtrit, me blesse, fait de moi un exclu. »

C'est au cours de la seconde année qu'il passe au sein de cette école qu'il va enfin pouvoir s'affirmer face à ses tourmenteurs – élèves et sous-officiers – par la force des mots mais aussi par la force des poings. Tout commence par l'amitié et la protection que va lui porter son chef de section. Celui-ci va l'inviter régulièrement chez lui le dimanche et, en lui présentant sa femme et sa petite fille, va lui donner, à lui petit paysan de l'Ain transplanté dans cette Provence lointaine et inconnue, l'illusion d'appartenir à une vraie famille. Eperdu de reconnaissance et d'admiration envers son chef, il va sous la férule de celui-ci se prendre de passion pour la boxe et trouver dans ce sport le moyen de s'affirmer physiquement face à certains de ses camarades toujours enclins à lui faire subir divers outrages et sévices.
C'est auprès d'un professeur d'éducation civique, ancien capitaine de l'armée et survivant des camps de la mort qu'il apprend également que lui-même et ses semblables ne sont pas irrémédiablement condamnés à souffrir et à faire souffrir autrui, qu'il existe aussi une autre voie que celle qui consiste à entretenir avec les autres un rapport de domination.

« Il se met à nous raconter... Jeune lieutenant... l'armée en déroute... prisonnier... l'évasion... le refus de la défaite... la haine de cet occupant qui veut dominer le monde... mieux vaut mourir debout que de se donner l'illusion de survivre sous la botte qui vous écrase... le maquis... les voyages à Londres... les sauts en parachute et de nuit... les combats... l'embuscade... l'arrestation... ne sait pourquoi il ne fut pas fusillé... puis le départ pour un voyage qui le conduirait aux derniers degrés de la déchéance et de l'abomination... dans le wagon le premier contact avec la folie et la mort... l'arrivée au camp... les flons-flons de l'orchestre... la faim et le froid... la peur... les coups... le travail exténuant... les appels interminables dans le vent glacial de l'aube... la torture... les pendaisons... les exécutions... chaque semaine le tri de ceux qui étaient à epu près valides et de ceux qui partiraient en fumée... l'insupportable odeur de chair brûlée... les monceaux de cadavres que les fours ne pouvaient absorber... puis à la fin, le bombardement... l'instant où ils se sont rendus compte que les gardes-chiourmes avaient fui... une dizaine de jours à attendre l'arrivée des Russes... les journées les plus terribles... la faim, le typhus, la mort plus que jamais présente... des cadavres partout... eux totalement indifférents à ce qui pouvait advenir... trop épuisés pour craindre la mort ou se réjouir de leur proche délivrance...
« De ces quelques mois passés là-bas où nous étions moins que des bêtes, poursuit-il, j'ai tiré deux conclusions : la première est de nature à désespérer. La seconde permet de garder foi en l'homme. Ces conclusions, je veux vous en faire part, et mon souhait serait qu'elles s'impriment en vous et y demeurent. Pour que vous puissiez profiter de mon expérience. Pour que ce que j'ai enduré vous aide à devenir plus tard des hommes lucides, vous aide à bien vous conduire, vous aide à affronter la vie avec un maximum de clairvoyance.
La première de ces conclusions, fort banale, procède d'un simple constat. Elle peut s'énoncer ainsi : en toute bonne conscience – un jour, je reviendrai sur ce point – l'homme est capable d'infliger à d'autres hommes les choses les plus terribles, les plus atroces. En les écrasant et les humiliant, en les contraignant à perdre toute dignité et à se mépriser eux-mêmes, il vise à tuer leur âme, à les transformer en loques, en déchets puants et repoussants, de sorte qu'à la fin, hébétés, vidés de toute humanité, ne se reconnaissant plus le droit de vivre, ils en viennent à être des victimes consentantes, à collaborer avec la machine de mort qui travaille à les anéantir. Cela est le premier point. Mais il faut aussi savoir qu'à l'opposé, l'homme peut faire montre d'un dévouement, d'une générosité, d'un héroïsme absolument admirables. Lors de mon prochain cours, je vous raconterai comment des déportés n'hésitèrent pas à mettre leur vie en jeu pour venir en aide à un camarade. Mais là encore les choses ne sont pas simples. Car parmi nous il n'y avait pas que des gens remarquables. Certains se comportaient de manière honteuse, qui ne m'indignait pas moins que les crimes les plus ignobles perpétrés chaque jour par les Allemands. Donc, lorsque devenus adultes, vous chercherez à sondre ce mystère qu'est l'être humain, à vous faire une juste idée de ce que nous sommes, il vous faudra ne pas perdre de vue que nous avons au moins deux versants. N'en voir qu'un en méconnaissant l'autre, c'est obligatoirement commettre une grave erreur. Si vous ne considérez en l'homme que ce qui le porte au bien, vous êtes d'une certaine manière des idéalistes, et vous serez bien souvent déçus. A l'inverse, si vous ignorez sa meilleure part et vous obnubilez sur ce qui le rend redoutable, malfaisant, vous n'aurez de lui qu'une vision réductrice, inexacte, donc fausse. En ce cas, il est fort probable que vous vivrez dans la défiance, voire le ressentiment ou la haine. Ce qui pourrait vous conduire à tirer cyniquement la conclusion qu'il faut rejeter toute morale, être de ceux qui exploitent et écrasent les autres, ceux qui, le cas échéant – je n'oublie pas que vous êtes de futurs militaires – les réduisent à merci, leur infligent des sévices, ou même les éliminent.
Vous avez peut-être déjà eu l'occasion d'observer cette lutte quasi incessante qui se déroule en vous, ces besoins contraires qui s'entrecombattent. Alors, une fois adultes, que ferez-vous ? Serez- vous de ceux qui cèdent à leurs mauvais penchants, ceux qui ajoutent à la souffrance et au malheur d'autrui ? Ou bien serez-vous de ceux qui luttent pour faire régresser l'ignorance, la bêtise et le mal, ceux qui ont le désir de construire un homme dont nous n'aurions plus rien à craindre, un homme qui ne serait plus capable de commettre les atrocités que notre tragique époque vient de connaître ?
La seconde conclusion à laquelle je suis parvenu, non moins banale que la première,est également née d'un constat. Un constat qui m'a amené à découvrir que l'homme possède des ressources de courage, de ténécité, d'énergie absolument insoupçonnables. Aux prises avec les pires circonstances, prisonnier des situations les plus désespérées, il trouve en lui les moyens de se rendre quasiment invincible, de déjouer ce qui est conçu pour l'avilir et l'éliminer. S'il veut, il peut même vaincre sa peur de la mort. Et lorsqu'il est affranchi de cette peur, il possède une force et une liberté qui lui permettent de tout défier, tout affronter.
Au maquis, j'avais un grand ami, un homme qui était pour moi comme un frère. Peu de temps avant que je sois arrêté, il est d'ailleurs mort à mes côtés, la gorge traversée par une balle. Un jour, alors que nous étions traqués par les Allemands et que nous grelottions, enfouis dans la neige, je maugréais, maudissais cette vie que nous menions. Il est vrai que nous étions épuisés. Depuis trois jours, nous n'avions guère ni mangé ni dormi et l'avenir était des plus sombres. Il me rappela à l'ordre, puis conclut, comme s'il émettait une évidence :
« - Si on sait s'y prendre, on peut être heureux même en enfer. »


Le jeune garçon, tombant des nues car n'ayant jamais entendu des camps de concentration lors de son enfance paysanne dans l'Ain demande alors naïvement à son professeur pourquoi, si Dieu existe, a-t-il permis une telle abomination ?

« Si ta question s'adresse non au professeur, mais à l'homme que je suis, je me sentirai autorisé à te dire que, selon moi, Dieu n'existe pas. Depuis le fond des âges, l'homme est dans un tel effroi face à la vie, la mort, l'immensité de l'univers et de ce qu'il ignore, qu'il a éprouvé le besoin d'imaginer un père tout-puissant, un père qui a pour rôle de le guider, le protéger, le consoler, un père qu'il ne cesse d'implorer et à qui il demande de dispenser largement bonheur, réussite, richesse, un père qui lui assure qu'après avoir été jeté en terre, il ressuscitera puis jouira d'une existence et d'une félicité éternelles. Tout cela est si puéril, si dérisoire. Comment l'homme peut-il pareillement se leurrer, fonder sa vie sur un tel tour de passe-passe, croire en un Dieu qui est le produit de sa propre invention ? Cela est pour moi un mystère. D'ailleurs, que Dieu existe ou non, quelle importance! En revanche, ce qui importe au plus haut point, c'est ce que nous sommes, et la manière dont nous nous conduisons avec autrui. Cet autre moi-même, mon semblable, est-ce que je le respecte, le traite en égal, fais preuve de rectitude dans mes rapports avec lui ? Ou au contraire, est-ce que je ne cherche pas, subtilement ou non, à le dominer et l'exploiter ? A l'abaisser et l'humilier ? Ces questions, vous aurez à vous les poser cent fois le jour et tout au long de votre existence. Et ce que je souhaite, ce que je voudrais, c'est que par vos actes, vos paroles, votre comportement, vous leur donniez de bonnes réponses, je veux dire des réponses qui feront que vous n'aurez pas à avoir honte de vous. »

Ces discussions ainsi que les débats intérieurs qu'entretiendra le jeune garçon sur les notions du Bien et du Mal, du choix moral que chacun de nous est un jour appelé à faire, l'amèneront peu à peu à grandir, à ne plus prendre pour argent comptant les concepts que la société lui a inculqué depuis sa plus tendre enfance. Ce sera l'heure de la révolte. Révolte contre les punitions arbitraires de certains officiers tyranniques, brutes avinées et sadiques, révolte aussi contre la soumission à l'ordre établi, révolte enfin contre Dieu et le commerce qu'entretiennent les hommes avec Lui.

« Je ne prie plus, ne mets plus les pieds à la chapelle, et ai bien conscience que je ne suis pas assez intelligent pour tenter d'aborder ces vastes questions auxquelles un adulte sait répondre. Aussi je m'en tiens à ce que noptre professeur d'éducation civique nous a dit le jour où me fut révélée l'existence des camps de concentration.Si dieu est grand et tout-puissant, il n'a aucun besoin de mes louanges. S'il n'est qu'amour, alors il doit spontanément manifester sa bonté. A l'inverse, s'il n'est pas bon, si même il est un Dieu méchant, ce que tant de choses nous porteraient à supposer, quel intérêt aurions-nous à l'implorer, à vivre dans la soumission et la crainte, à entretenir le moindre rapport avec lui ? Ne vaut-il pas mieux ne compter que sur soi-même, ne se tenir debout que par ses propres forces ?
Mais, avait poursuivi notre professeur, dans l'hypothèse où Dieu n'existerait pas, il ne faudrait pas commettre l'erreur de considérer que tout est permis. L'exigence morale est en chacun et il incombe à chacun de lui obéir. Et pourquoi, avait-il ajouté, ne serions-nous pas capables de mener des vies authentiquement morales sans l'espoir d'obtenir une rétribution dans l'au-delà ? Bien des croyants s'efforcent d'être irréprochables, mais uniquement par égoïsme, pour s'assurer un profit, gagner la vie éternelle. Il n'y a là ni plus ni moins qu'une sorte de marchandage, et ce marchandage est profondément immoral. »


Mais cette année ne sera pas uniquement celle de l'éveil à une conscience lucide de la destinée humaine, cette année sera aussi celle de l'éveil des sens. Car entre l'adolescent et la femme de son chef de section vont peu à peu se tisser des liens, d'abord de complicité puis ensuite de tendresse et d'amour charnel. Déchiré entre l'amour qu'il porte à cette femme et le respect qu'il porte à son chef, persuadé de trahir la confiance que lui fait celui-ci, il vivra des moments de doute et de désespoir intense. Pétri de l'idéalisme propre à l'adolescence, il sera abasourdi d'apprendre la terrible menace qui pèse à chaque instant sur la femme qu'il aime. Tourmenté par tous ces évenements, écartelé par ses émotions contradictoires, la discipline sévère et les brimades que lui inflige un sous-officier vont lui devenir insupportables. Sa résolution de ne plus se laisser humilier va l'entraîner dans une spirale de violence et de règlements de comptes qui lui vaudront d'être battu, emprisonné et prêt à être renvoyé.

C'est donc à un récit d'initiation que nous convie Charles Juliet, sa propre initiation, racontée avec force et simplicité, ce moment si délicat dans la vie de chaque être humain où l'enfance s'efface devant la complexité du monde pour enfin atteindre l'âge d'homme. Avec « L'année de l'éveil », Charles Juliet nous offre une oeuvre magnifique, empreinte de tendresse et de douleur, un remarquable récit autobiographique où s'expriment tous les conflits, toutes les souffrances, tous les déchirements de ce périlleux passage de l'existence qu'est celui de l'adolescence.

"L'année de l'éveil" a été porté à l'écran en 1990 par Gérard Corbiau.
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MessageSujet: Re: Charles Juliet   Charles Juliet - Page 2 Icon_minitimeDim 16 Sep 2007 - 14:19

Le Bibliomane a écrit:


Avec « L'année de l'éveil », Charles Juliet nous offre une oeuvre magnifique, empreinte de tendresse et de douleur

Oui...c'est très juste...tendresse et douleur...ces deux mots s'appliquent à toute l'oeuvre de Charles Juliet...

"Là où tu ne sais rien
ne veux rien
n'as rien n'es rien
pour être en mesure
d'atteindre un jour cet extrême
il t'a fallu au préalable
basculer dans le gouffre
puis te hisser vers la lumière
sourd aux appels innombrables
aveugle à ce qui d'ordinaire
enchaîne l'oeil
saisi par ce silence
où s'effondre le temps
tu laisses ta soif
te pousser vers le seuil"

....


"Quand l'oeil est parvenu
à se clarifier
dissoute la ténèbre
écartées
les vaines questions
enfin en ordre la pensée
qui ne s'épuise plus
à traquer l'inaccessible
l'être n'a plus à s'interroger
sur le chemin qu'il lui faut
prendre

simplifié et unifié
il adhère en toute confiance
à ce qui advient
et les mots
coulent de source."
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MessageSujet: Re: Charles Juliet   Charles Juliet - Page 2 Icon_minitimeLun 15 Oct 2007 - 8:26

je suis heureuse de voir que même si je n'ai pas apprécié ce livre (Lambeaux) autant que vous, vous ne me taperez pas dessus mouton

L'écriture à la deuxième personne du singulier m'a vraiment gênée. Tout comme mimi et sousmarin. Dès le départ, cette adresse à quelqu'un m'a perturbée : j'avais l'impression qu'on essayait d'emblée de m'attacher à cette histoire, de m'y investir, de provoquer l'identification immédiate.

Après quelques pages, j'ai commencé à apprécier l'histoire, cette femme, plus le personnage se dessinait, plus il prenait de consistance, et plus je sentais que les mots s'adressaient à elle, la faisait vivre et renaître.

Ensuite, la deuxième partie (celle où l'auteur parle donc de lui-même, et utilise toujours le "tu"), j'ai bien failli ne jamais la terminer tant je n'en pouvais plu de cet auto-centrisme, cet égocentrisme. Je ne m'étonne pas de lire aujourd'hui que ce livre lui a surtout servit à sortir de ses questionnements personnels. Il s'adresse à lui-même, sans arrêt. Alors bien sûr, on peut "toucher à l'universel" comme vous le dites si bien, mais à partir du moment où on est touché par ce personnage, qu'on le comprend, et qu'on s'identifie à lui. Ce ne fût pas mon cas. Plus j'avançais dans ma lecture et plus j'avais envie de le refermer rapidement...

Je reconnais qu'il y a une réelle écriture, des phrases percutantes, des moments très troublants. Et je ne m'étonne pas de découvrir ses poésies. Je trouve que son style est idéal dans la concision, qui évite le trop plein de "moimoimoi". Donc, je pense que je préfèrerai ses poèmes à ses romans.
Lambeaux est un livre à citer, à citations. De petites phrases qui surgissent comme des perles au milieu d'un conglomérat d'un trop plein de phrases à faire pleurer dans les chaumières et à s'auto-flageller.

Voilà, un avis plutôt mitigé donc, voir même plutôt négatif, si l'on compte que j'ai apprécié seulement une partie de la première partie.

_________________
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