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 Joë Bousquet

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coline
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MessageSujet: Joë Bousquet   Mar 25 Nov 2014 - 18:01

Joë Bousquet



Joë Bousquet est  né à Narbonne en 1897. Il est  mort à Carcassonne en 1950. Il est un poète et un écrivain français.
Pendant la Première Guerre mondiale, le 27 mai 1918, âgé de 21 ans, il est grièvement blessé par une balle allemande lors du combat de Vailly : atteint à la colonne vertébrale, il restera paralysé à hauteur de la poitrine, perdant l'usage de ses membres inférieurs.
Il demeurera alité le reste de sa vie, au 53 rue de Verdun à Carcassonne, dans une chambre aux volets clos. (Aujourd’hui cette maison abrite une exposition permanente, ainsi que le Centre Joë Bousquet et son temps).

De son lit, Joë Bousquet était  en relation par l’écriture avec de nombreux écrivains et artistes dont René Char , Paul Éluard, Max Ernst et Jean Paulhan, Aragon, Gide, René Nelli et bien d'autres encore.
Il a laissé une œuvre considérable, sublime mais méconnue parce qu’exigeante : poésies, romans, recueils de nouvelles, oeuvres érotiques, essais, correspondance, autobiographie.  
Beaucoup de ses écrits furent publiés après sa mort.

« Ce siècle présent est foutu s'il n'est pas fait contrepoids à sa nuit immense par l'assurance de quelques individus qui tiennent de leur volonté ou de leur vie le privilège de voir et d'éclairer... Je ferai ce que je pourrai pour lui, mais je le crois foutu. Jamais il ne comprendra que l'homme est un cœur, ou rien. C'est-à-dire : courage. Amour. »

« C'est le désastre obscur qui porte la lumière ».

« Il faut vivre, vivre, rien que vivre… ».

« La poésie est le salut de ce qu'il y a de plus perdu dans le monde. » (Papillon de Neige)

« Les feux les plus riches de notre crépuscule sont l’aurore de la génération montante »

« Ne vous représentez l’homme qu’associé à la planète dont le mouvement est enveloppé dans le carrousel céleste .»


Maurice Blanchot, Gilles Deleuze, Alain Robbe-Grillet ont écrit sur Joë Bousquet.

bibliographie
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bix229
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MessageSujet: Re: Joë Bousquet   Mar 25 Nov 2014 - 19:41

Le cœur s’est fermé dans l’amour
 
Derrière les murs crépis d'ombre, ses trois sœurs
l'attendaient. Elles s'embrasseront avant de l'avoir
vu. Il aimera la plus infidèle il peut s'approcher
d'elle sans l'assombrir.
 
Ouvre inutilement tes yeux d'eau, tes yeux de
terre. S'ils ont tout vu, ce n'est plus ton regard.
Tout ce qui dépasse l'enfance d'un homme est
déjà passé.
 
Mais c'est son malheur de savoir que son enfance ne finira pas.
 
Il la voit partout parce qu'il n'a jamais été un enfant.
 
Son visage est sur lui, il n'est pas dans son visage.
Rien ne lui donne asile. Ses souvenirs le suivent,
il n'entre pas dans ses souvenirs. Il rôde autour
du jour, autour du noir.
 
De maigres fleurs lui apparaissent entre des pivoines prêtes à s'écraser.
 
Le silence cède peu à peu
des murmures l'ont endormi en le cherchant.
 
Il est sorti du bouquet une fille nue comme la
lame d'une épée.
 
Tombés plus bas que la nuit, mais un seul non
pour eux deux ; et le souffle du vent sur la terre
dure où s'est enfoncée leur maison.
 
Tout ce qui chante est entré dans leur sang, en
arracha la nuit et cette nuit d'outre noir a fait
monde qui les éloigne,
 
et les unit avec la mémoire d'un cœur qui se ferme
dans l'amour.

Emprunté au très beau site Esprits Nomades

_________________
L' imagination est l' histoire vraie du monde.
Roberto Juarroz
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coline
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MessageSujet: Re: Joë Bousquet   Dim 30 Nov 2014 - 17:20

Lettres à Poisson d’or


En 1937, Joë Bousquet rencontre Germaine chez des amis. Elle a vingt et un ans, lui quarante. Une balle, reçue pendant la guerre, l'a laissé paralysé.
Il s’éprend d’elle, et elle l’aime en retour.

Elle n’est pas la première, Joë Bousquet est un grand amoureux et son charme, son charisme, son intelligence opèrent. On a parlé de son rayonnement « d'ange enseveli ». (Michel Maurette dans
« J.Bousquet et la passion amoureuse »)

A toutes ses amies, il donne des noms poétiques : Isel, Hortie, Blanche-par-Amour, Houx-rainettes, Abeille d'hiver...
Germaine sera Poisson d'Or.
Le 1er Août 1937, il lui écrit une première lettre :
« Je voudrais vous rendre un peu de cette lumière que vous avez allumée dans mon crépuscule. Si mes lettres ne vous ennuient pas trop, je vous raconterai des histoires ».
Ils se voient de temps à autres, ils s’écrivent beaucoup.
Durant douze ans, elle recevra des lettres ferventes où Joë Bousquet lui dit non seulement son amour mais aussi tout ce qu’il lui doit, de son retour vers la vie et du chemin qu’il fait, dans sa lumière, un chemin vers lui-même et dans son écriture. C’est pour le lecteur l’aspect le plus intéressant de leur contenu.
L’écriture est magnifique.

Il veut transmettre à la jeune femme son amour de la vie :

« Extraire d’un instant la lumière qu’il contenait, la faire scintiller devant vous, vous révéler qu’elle brille aussi pure dans votre vie et qu’une vie si magique doit être aimée, aimée à en mourir. »

« Une vie commence hors d’elle-même dans le ciel qu’elle est sur les autres. »

« Je t’aime de tout mon moi, et je t’aime dans l’oubli de moi. »

« C’est avec toi qui es toute ma vie que j’oublie ma vie. »

« Je veux que l’idée de notre amour soit harmonieuse et je sais que pour cela il faut qu’on voie de moi ce que je contiens, non ce que je suis. »

« Il y a en moi, il y a toujours en moi, celui qui ne veut pas de sa blessure, qui ignore peut-être toujours le choc qui l’a frappé. »

« J’ai souhaité de vivre. Tout ce que j’ai pu réunir en moi de pensées et de songes, j’en ferai une chose réelle pour l’ajouter à ta vie. »


Carcassonne. 4 septembre 1949.
« Il faut que tu te maries. […]Il fallait notre séparation pour que je comprenne avec quelle intelligence de ma situation tu m'avais aimé.
Tu vas voir la vie […] Tu sauras que loin de toi une petite lampe brûle toute la nuit au chevet d'un homme qui a eu besoin de toute sa force pour voir en toi une image du bonheur et non le bonheur même. Cela te paraîtra très étrange, mais aussi très doux de penser que tu es toujours attendue par un regard qui a lu sur toi le secret même de l'être.
Petite fille, mon bonheur est très grand parce que ta vie est venue te prendre. »


En avril 1950, Poisson d'Or se marie.
Quelques mois plus tard, Joë Bousquet meurt.

Dans la Dépêche du Midi , en hommage à Joë Bousquet disparu, on put lire.
« J.Bousquet était bon; on ne peut savoir quels trésors de charité il recelait. Cette charité, il la faisait sans ostentation, dans la pénombre où il avait voulu vivre. Blessé et malade, il inspirait les confidences et nul mieux que lui savait trouver le mot qui console et apaise.

De son côté, Germaine fut toute sa vie très discrète. On sait peu de choses sur elle. On imagine toutefois, à travers les lettres que Joë lui adresse, et à travers les récompenses qu'elle a reçues, son intelligence brillante et son cœur.
Israël lui remettra la médaille des Justes pour avoir sauvé des juifs pendant la guerre. La France, elle, lui remit la Légion d'Honneur

En 1967, Germaine donne toutes les lettres que Joë Bousquet lui a envoyées à Jean Paulhan, ami de Joë Bousquet.
Ces lettres parurent en 1960, soit dix ans après la mort de Joë Bousquet.
Germaine ne sait pas ce que ses propres lettres sont devenues.

« Petite fille, mon bonheur est très grand parce que ta vie est venue te prendre. Ecoute-moi : il y avait une fois un homme qui avait trouvé une étoile. Oh! il ne savait pas bien l'importance de sa trouvaille, et il croyait bien n'avoir mis qu'un caillou blanc dans son sac de voyageur. Seulement à mesure qu'il marchait, le paysage où il s'avançait se faisait plus beau et le tentait davantage de s'arrêter et de déposer son fardeau qui se faisait de plus en plus lourd. Mais comment voir s'embellir l'horizon sans y trouver la promesse d'un horizon plus beau. Il allait, de plus en plus, exténué sous le poids de cette lumière dont tout, autour de lui, paraissait naître. Et c'est alors qu'il a compris que sa faiblesse venait de l'anéantissement de son être et qu'il allait bientôt n'être qu'un souvenir dans le monde qui serait la solitude de l'étoile. Et cet homme a accepté. Et il est devenu le cœur de l'étoile. De grandes ailes se sont étendues dans l'air bleu de l'oasis. Et c'était l'étoile même qui prenait son vol pour se poser sur la plus haute cime où un homme les attendait.
Ma vie est extérieurement une vie de rebut, et je n'en veux pas d'autre. Je ne grandirai jamais qu'en la voulant telle qu'elle m'a été infligée, en faisant de son épreuve un objet de désir. Il y fallait une vision de pureté et de beauté et qui ne démentît pas mon rêve en se heurtant à mon corps blessé. C'est fait, ce qui devait être est."
Joë.
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Constance
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MessageSujet: Re: Joë Bousquet   Lun 1 Déc 2014 - 11:52

Merci pour ce fil, Coline. sourire  




Suite



Vois la brûlure que fait en ce monde l'instant d'avant
les choses tu es la pensée de cet instant et sa chair
hélas
Il n'y aura plus jamais de place entre toi et la folie
de l'oubli et la folie de toutes les flammes


Courage va Tu as planté la hache les heures sont tes
prisonnières Déjà quand c'est le soir et que l'air change
de couleur tu regardes en te penchant à droite à gauche
comme un piéton à travers les arbres d'un pays inconnu
tu fais tourner les yeux avec les derniers feux du jour tu
marches tantôt doucement tantôt vite comme si tu
suivais quelqu'un
A force de trouver partout la tristesse tu n'auras plus
qu'elle à quitter quand le moment sera venu Une
chanson est dans le jour tu ne sais plus si c'est le vent ou
bien la peur du vent d'ici tu ne sais plus quand elle
t'éveille si ce coeur c'est ta vie ou bien si c'est la peine

Tu as deviné dans tous les coeurs un peu de la tristesse
que personne ne connaît comme toi Et c'est toute ta
force en ce monde d'avoir les mains fermées sur ce qui
nous ferait peut-être mourir



("L'épi de lavande", in "La Connaisance du soir", NRF/ Poésie/ Gallimard)
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coline
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MessageSujet: Re: Joë Bousquet   Lun 1 Déc 2014 - 17:03

Merci Bix et Constance pour les poèmes ajoutés à ce fil. Elle n'est pas si évidente la poésie de
Joë Bousquet, sa prose éminemment poétique est, elle, très accessible.

« La poésie est le salut de ce qu'il y a de plus perdu dans le monde. » (Papillon de Neige)

« Je ne suis en ce monde qu'une fable sur mes propres lèvres. Je suis quelqu'un qui a vu survivre en lui son être à la mort de l'homme. Oui, après un accident terrible, ma vie a pris la forme qu'il fallait pour se substituer à moi. Ce fut très singulier, ce qui se passa dans mon cœur ; la vie buvant l'oubli du monde à sa propre source . » ( La Tisane de Serment )

« La poésie n'est plus un reflet de l'homme : elle a le poids de son être et porte tous les traits de sa destinée. »

« La poésie est la langue naturelle de ce que nous sommes sans le savoir. »
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MessageSujet: Re: Joë Bousquet   Mar 2 Déc 2014 - 18:49

Il y a vraiment de très jolies choses dans ce que vous avez mis.

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MessageSujet: Re: Joë Bousquet   Jeu 4 Déc 2014 - 14:27

Avant qu'il ne parte pour le front, Joë Bousquet menait une vie dissolue entre Carcassonne et Paris, écumant les maisons closes quand il ne s'affichait pas avec de riches femmes mariées, fuyant la banalité du quotidien dans les "paradis artificiels"que lui offraient la morphine et la cocaïne. En 1917, lors d'une permission, il rencontre Marthe Marquié à l'Opéra de Béziers. Les deux amants ne vivent leur passion amoureuse que deux jours, car Joë Bousquet doit repartir pour le front où il reçoit un message de Marthe qui le plonge dans le désespoir :

"Elle avait juré d'être cet amour
Elle en fut le charme et lui le poème ..."


Dès lors, l'amoureux trahi n'aura de cesse de s'offrir au hasard de la mitraille ennemie, de narguer la mort, jusqu'à la contre-attaque suicidaire de Vailly du 27 mai 1918 qu'il savait pourtant vouée à l'échec, et qui le laissera foudroyé par une balle allemande.
Tragique ironie qui empoisonnera leur relation jusqu'à la séparation, Marthe lui avouera plus tard qu'elle n'était pas l'auteur de ses lettres, mais qu'elle usait des services d'un écrivain public, afin de ne pas être compromise si on les trouvait sur le corps de Joë au cas où il perdrait la vie sur le champ de bataille.


Lettres à Marthe 1919-1937/ Ed.Gallimard  


Lettre de Joë Bousquet à Jean Cassou, datée du 24 octobre 1937 :  

Citation :
Quand je veux aborder ma vie sous l’angle de son bonheur, je regarde ses faits déterminants à la lumière de tout ce qu’elle fut. Je revois une salle de théâtre à Béziers pendant que l’on jouait Werther. D’un fauteuil où j’étais assis, je regardais dans une loge une jeune femme étincelante. Je n’osais pas espérer qu’elle jetterait les yeux sur le petit aspirant qui était là pour deux jours, je ne savais pas qu’elle serait à moi, et puis qu’elle me ferait mourir.
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MessageSujet: Re: Joë Bousquet   Jeu 4 Déc 2014 - 15:23

.




Joë Bousquet par Hans Bellmer (1945)





Saint-Silence


L'avenir qui tremblait d'avoir couru sur elle
n'ayant su m'exaucer sans renverser mes jours
j'écris sur le collier de notre chien fidèle
que chez nous le hasard est mort de mon amour


Rue où l'homme se perd d'entendre ce qu'il voit
quelqu'un avait frappé la mort m'ouvrant la porte
voulut qu'entre mes pas le vent cueilli pour toi
fît à mes vers ce don que nul écho n"emporte
d'un coeur qui se fermait pour écouter la voix


(Nous passerons l'espérance, in La connaissance du soir/ NRF Poésie Gallimard)
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MessageSujet: Re: Joë Bousquet   Jeu 4 Déc 2014 - 15:47

Citation :
Nelli - Bousquet : une amitié élective
mercredi 5 novembre 2014, par Serge Bonnery
Ce texte a été écrit en septembre 2013 pour la revue La Sœur de l’Ange (éditions Hermann) dont la parution du numéro 14 consacré à René Nelli a pris du retard. Le voici donc, en avant-première en attendant qu’il rejoigne sa destination initiale en édition papier.
De gauche à droite : Joë Bousquet, Jean Ballard, Gaston Massat et Germaine Ballard. Une réunion des Cahiers du Sud à l’Evêché de Villalier, la résidence d’été de la famille Bousquet.
1 - Un colloque très Cahiers du Sud. En 1928, eut lieu dans la chambre de Joë Bousquet une rencontre capitale. Paul et Gala Eluard avaient décidé de rendre visite au poète paralysé et qui vivait couché dans son lit depuis la blessure reçue le 27 mai 1918 sur le front de l’Aisne, à Vailly, lors d’une montée sacrificielle pour freiner l’ennemi qui venait de transpercer la ligne de front. Il se rendirent donc à Carcassonne en compagnie de Jean Ballard, le directeur des Cahiers du Sud, et du poète André Gaillard qui devait brutalement disparaître l’année suivante et qui avait insufflé un esprit nouveau sur les Cahiers. Joe Bousquet écrivait depuis peu des notes critiques pour la revue. Les visiteurs firent le pèlerinage de la Cité. René Nelli, qui fut témoin de cette journée, raconte : « Paul Eluard, très malade, épuisé par la chaleur et les raides escaliers wisigoths, n’aspirait qu’à regagner au plus vite sa chambre de l‘hôtel Terminus, où il finit par aller s’enfermer avec l’idole nègre et la musique de ses disques - du Stravinsky si j’ai bonne mémoire. Mais le soir tout le monde se retrouva chez Bousquet, et ce fut un colloque très Cahiers du Sud. On sait que Paul Eluard se passionnait alors pour l’ingénuité infinie des mots. A force de vouloir les rajeunir, il aimait jusqu’à la gaucherie qui les rend insolites, étrangers à leur signification. Il les annulait ou les réduisait à leur incompréhensible évidence... Ses propos, ce soir-là, frappèrent vivement Bousquet et l’encouragèrent à poursuivre dans une direction assez semblable l’élaboration de sa théorie du langage. Pour moi, qui assistais à cette réunion, le « ton » de la poésie de Paul Eluard restera toujours celui de sa voix blanche, un peu essoufflée, qui me paraissait devoir changer en l’haleine d’une confidence abstraite toute la révélation poétique ».
2 - A l’ombre du surréalisme. Ce témoignage est précieux, bien au-delà de l’anecdote. Il prouve que Joë Bousquet perfectionna sa propre théorie du langage - qu’il avait commencé à élaborer sous l’influence de François-Paul Alibert - à l’ombre du surréalisme de Paul Eluard. En janvier 1928, avait paru le premier numéro de la revue Chantiers créée à Carcassonne par Joë Bousquet et dont René Nelli était le directeur. Cette revue - qui publiera plusieurs poèmes de Paul Eluard dont le fameux Je te l’ai dit pour les nuages... repris ensuite dans le recueil L’Amour La Poésie - scellait la constitution de ce que l’on nommera plus tard « le groupe de Carcassonne » composé de « jeunes gens » intellectuels rassemblés autour de Bousquet, d’un brillant professeur de philosophie, Claude Estève, et du « grand poète classique » François-Paul Alibert.
Ce premier numéro de Chantiers présente deux compositions de René Nelli - une prose intitulée Idole de Polynésie et un poème, Couleurs - ainsi qu’un fragment de Bousquet, Retour. Ces textes, qui hésitent parfois encore entre classicisme et modernité, subissent toutefois l’influence surréaliste. Il est indéniable que l’amitié entre les deux hommes est née dans cette vague qui, depuis la parution du Manifeste en 1924 et de Nadja en 1928, emportait (presque) tout sur son passage.
3 - Dans l’espace des revues. Dans les années 20-30, les revues ont joué un rôle de premier plan dans la création littéraire et poétique. Chantiers se situait certes dans le sillage naturel de La Révolution Surréaliste, mais plus sûrement encore dans le voisinage des Cahiers du Sud au sein desquels le groupe de Carcassonne allait occuper une place de plus en plus significative, surtout après la mort d’André Gaillard qui avait laissé Jean Ballard en proie à un grand vide dans son grenier de Marseille. Il suffit d’observer, au fil des numéros, le glissement qui s’opère au sommaire de Chantiers - d’où disparaît peu à peu le nom de François-Paul Alibert au profit de Paul Eluard - pour prendre la mesure de l’orientation que Nelli et Bousquet souhaitaient donner à leur entreprise.
Chantiers revendiquait pour l’artiste la plus grande des libertés : « Nous appelons maître l’homme qui s’enfante lui-même au seuil de tout nouveau devoir », écrivent les rédacteurs de l’Avant-propos qui ouvre le premier numéro. Et, en conclusion de ce même avant-propos : « Nous ne sommes le chemin de rien... ».
Totalement engagé aux côtés de Joë Bousquet dans l’aventure de Chantiers, René Nelli deviendra aussi un contributeur assidu des Cahiers du Sud. Il y fut un auteur écouté et apprécié. En 1947, il publia aux éditions des Cahiers son important essai critique Poésie Ouverte Poésie Fermée, signe que Nelli, bien après la fin de Chantiers en 1930, reconnaissait plus que jamais aux Cahiers du Sud un rôle majeur dans l’avant-garde littéraire de l’époque.
4 - Le génie d’Oc. S’ils avaient oeuvré communément à la rédaction et à l’animation de Chantiers, René Nelli et Joë Bousquet n’en ont pas moins suivi chacun son propre chemin, au nom de la liberté revendiquée dans l’Avant-propos du premier numéro de leur revue. Au fil du temps, la voix de René Nelli s’est faite polyphonique. Philosophe des religions qui, autour du catharisme, avait élargi son champ à l’étude des hérésies médiévales en général, historien de l’Occitanie, ethnologue, enseignant, chercheur : Nelli était doué d’un génie encyclopédique dont témoigne une abondante bibliographie, aujourd’hui malheureusement en grande partie épuisée. René Nelli fut tout cela à la fois. Mais il fut d’abord un poète dont l’oeuvre demeure méconnue. L’Obra Poëtica Occitana a survécu à cette ignorance. C’est à peu près tout ce qui demeure disponible dans quelques librairies. Tous ses autres recueils ont disparu des catalogues. On ne les trouve plus qu’en fouillant patiemment sur les tables des bouquinistes. Ils mériteraient sûrement une réédition, en particulier le très singulier Point de Langage publié en 1963 à La Fenêtre Ardente, les éditions de Gaston Puel, un autre grand poète qui fréquenta dans sa jeunesse la chambre de Joë Bousquet.
L’intérêt que René Nelli manifesta très tôt pour le catharisme et l’histoire médiévale de l’Occitanie s’exprimera pleinement dans la longue et fastidieuse conception d’un numéro spécial des Cahiers du Sud dont Jean Ballard avait confié la direction à Joë Bousquet : Le Génie d’Oc et l’Homme Méditerranéen. Bousquet et Nelli ont pesé de tout leur poids dans l’élaboration de ce numéro qui, envisagé bien avant la déclaration de guerre, prit avec les événements un tour plus subtilement politique. En érigeant contre le nazisme le génie de la civilisation occitane disparue sous les décombres de la Croisade contre les Albigeois au XIIIe siècle, le Génie d’Oc devait constituer à leurs yeux un rempart contre la barbarie dont les premiers échos parvenaient jusque dans les provinces les plus reculées de la France occupée. Joë Bousquet avait notamment donné un texte - Fragments d’une cosmogonie - qui demeura une énigme pour Jean Ballard et bien d’autres lecteurs. René Nelli y raviva la flamme cathare dans un imposant article - Esprit d’une métaphysique d’Oc - sur la dialectique du Bien et du Mal. C’était là l’historien-philosophe qui avait pris la plume. Le poète, lui, avait profité de ce numéro pour remettre en circulation quelques textes représentatifs de la lyrique occitane médiévale, dont le magnifique Mourir de ne pas mourir du troubadour quercinois Uc de Saint-Circ. Plus tard, René Nelli composera pour les éditions Pierre Seghers une Anthologie de la poésie occitane qui, partant des troubadours pour se terminer à l’aube de la renaissance des années 1970, reste d’une étonnante actualité.
Le Génie d’Oc et l’Homme Méditerranéen donna lieu à bien des débats et controverses avant de paraître finalement en 1943. Ce fut le cas avec Louis Aragon qui, séjournant à Carcassonne en 1940, assista à des discussions chez Joë Bousquet dont il fréquentait la chambre avec assiduité. Dans un article daté de 1941, l’auteur du Paysan de Paris prévenait ses amis carcassonnais qu’ils faisaient fausse route. Tout en prenant acte de l’universalisme du génie poétique occitan incarné par Arnaut Daniel, troubadour originaire de Ribérac en Dordogne, inventeur de la sextine reconnu jusqu’en Italie par Dante et Pétrarque, Aragon revendiquait la seule rime française comme acte de résistance. « Il me paraît impossible, quelle que soit la priorité des poètes et des penseurs du Midi (...), de les opposer à leurs imitateurs ou mieux à leurs continuateurs du Nord, comme on tend à le faire. Une revue n’annonçait-elle pas récemment un numéro qu’on attend avec beaucoup d’intérêt, dont le sommaire semble vouloir donner le monopole au génie d’oc d’un esprit qui naquit, certes en Provence, mais ne grandit d’autant qu’il devint celui de la France entière ? L’heure me paraît mal choisie pour une dissociation qui confirme une frontière intérieure, tout artificielle », écrivait Aragon dans cet article. C’était tout dire. Et tout en effet fut dit.
Ni Bousquet, ni Nelli, bien que signataires de nombreux tracts et autres libelles, ne furent en réalité des membres à part entière du groupe surréaliste. Tout au plus des compagnons de route. Bousquet n’aima pas le Traité du style d’Aragon et le dit à Eluard qui lui fit part de sa déception avant de le convaincre de défendre le livre. Nelli a donné une explication à cette distance : « Sa pensée (de Bousquet) respirait dans un climat oriental, ensoleillé, marin que, généralement, le surréalisme récusait. Le surréalisme d’André Breton, c’était Paris. Celui de Bousquet, c’était plutôt la Méditerranée. Son écriture, toujours extrêmement élaborée (...) exige le maximum de conscience claire ». Sans nier - au contraire - les liens qui unissaient Bousquet avec des surréalistes comme Paul Eluard, Benjamin Péret, Louis Aragon, Hans Bellmer, René Magritte ou Max Ernst, René Nelli ajoute : « Il n’en est pas moins vrai que la poésie de Bousquet ne résonne pas sous les mêmes cieux, et qu’elle diffère radicalement de celle des surréalistes purs, à cause de l’éternel combat que s’y livrent le soleil du mystère et le mystère du soleil ».
René Nelli
5 - Postérité. Cette perception de la poésie de Bousquet suffit à démontrer combien René Nelli fut, pour son ami disparu en 1950, un précieux lecteur. La postérité de Joë Bousquet doit en effet beaucoup à l’obstination de René Nelli pour convaincre les éditeurs de le publier, à tout le moins de rassembler ses oeuvres dont la plupart étaient devenues introuvables. C’est ainsi qu’avec Henry Bonnier et Ginette Augier - l’inspiratrice des Lettres à Ginette - Nelli fut à l’origine d’une véritable offensive éditoriale en faveur de Joë Bousquet. Entre 1975 et le début des années 80 en effet, parurent successivement chez Albin Michel : Joë Bousquet sa vie, son oeuvre de René Nelli, les premiers volumes des Oeuvres Romanesques Complètes de Bousquet qui compteront en tout quatre tomes ainsi que les Lettres à Ginette, le Cahier noir venant clore quelque temps plus tard cette imposante contribution à la reconnaissance de l’oeuvre.
Joë Bousquet sa vie, son oeuvre n’est pas une biographie dans le sens conventionnel du terme. René Nelli y donne certes les repères biographiques indispensables à la connaissance de l’homme, s’attardant en particulier sur l’événement fondateur de la blessure. Il dépasse toutefois le point de vue strictement biographique pour se livrer à une étude approfondie de l’oeuvre, la première du genre et qui reste, malgré les nombreux travaux universitaires publiés depuis, d’une irremplaçable acuité.
Cette débauche d’énergie et d’intelligence pour que survive l’oeuvre du poète blessé de Carcassonne atteste l’amitié fidèle et sincère qui unit René Nelli et Joë Bousquet. Leurs deux noms sont encore aujourd’hui associés à bien des événements qui marquèrent la vie intellectuelle carcassonnaise entre les années 20 et la mort de Bousquet, le 28 septembre 1950.
On observera en outre la discrétion de René Nelli - discrétion partagée avec d’autres témoins - sur ce qu’il advenait véritablement derrière l’épais rideau et les volets clos de la chambre du 53 rue de Verdun où s’élaborait une pensée sur bien des points subversive, à l’abri des regards intrigués d’une bourgeoisie immobile. C’est que tout, dans ce qui fonde une amitié, n’est pas de l’ordre du dicible. Encore moins lorsque l’esprit du lieu dépasse les mots mêmes susceptibles de le décrire. Il se situe peut-être là, le principal apport de René Nelli à la postérité de Joë Bousquet : dans cette part secrète qui entoure toute grande oeuvre poétique et que le commentateur s’impose de respecter afin de la transmettre dans sa véritable dimension aux générations qui, après lui, manifesteront - du moins l’espère-t-il - assez d’audace pour s’y plonger à leur tour.

source : lepervierincassable.net

Un article interessant parce qu' il parle de l' amitié entre Bousquet et René Nelli. Ce dernier
s' interessait  à l' érotique des troubadours, à la langue d' oc etau catharisme. Il joua un role important dans une revue célèbre et importante pour la  littérature de l' époque : Les Cahiers du Sud.

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Roberto Juarroz


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Constance
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MessageSujet: Re: Joë Bousquet   Dim 7 Déc 2014 - 20:54

.



Clairière


Il bouge un miroir où s'ouvrent des paupières
c'est l'absence sur l'eau de ton visage
la ballade de ton sourire où l'aube t'envoie
née du tremblement d'un étoile qui mourut de revoir le jour

Ton corps se voit dans le noir
moins d'ombre est dans la nuit
que dans mes yeux où tu te lèves

toi de mon nom où tu te caches
toi de ta voix tout ce qu'on a su de ton coeur
et plus vivante pour le soleil que pour les jours

Eclair où se poursuit la route du matin
c'est l'hirondelle, elle est blanche
Noir passant qu'en sais-tu
Si son ombre l'attache à la rose des neiges
Où jamais l'amour ne se pose
depuis qu'il a en vu naître et mourir l'amour ?


(Extrait de L'épi de lavande, in La connaissance du soir/NRF/Poésie/Gallimard)



Un lien intéressant sur l'oeuvre de Bousquet : ICI
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