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 Jean de La Croix / Juan de La Cruz

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Sigismond
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MessageSujet: Jean de La Croix / Juan de La Cruz    Lun 29 Déc 2014 - 18:12

Spoiler:
 

Une boutade avait cours, antan: "La littérature espagnole ? C'est facile, il n'y a qu'un romancier, Miguel Cervantes, et qu'un poète, Jean de La Croix" !
C'est bien sûr éhonté, archi-faux, il y a lieu de s'élever contre, ce n'est ni à prendre au premier degré, ni au second, ni à aucun degré du reste, mais cette peu fine plaisanterie a le mérite de situer Jean de La Croix, au firmament donc, dans les Lettres espagnoles.

Juan de Yepes Álvarez naquit le 24 juin 1542 à Fontiveros en Vieille-Castille, province d'Avilà, dans une famille noble, mais pauvre à un degré flirtant avec la misère, conséquence du fait que son père, de vieille lignée tolédanne, parce qu’il s’était mésallié avec la belle et vertueuse Catherine Alvarez, fut rejeté de sa famille et opta pour un métier, celui de tisserand.
Cette très grande pauvreté eut, sans doute, un rôle, en engendrant ce dépouillement qu'il sublimera en vocation, et qui, pour certains commentateurs (dont Max Milner) est "la clef de son ascension mystique".  

Après la mort dudit père (1544), Catherine et ses deux enfants se retirent à Arevala où Juan est tour à tour apprenti charpentier, tailleur, sculpteur sur bois et peintre. De là probablement son aptitude à traduire en dessins rapides, ou en sculptures, certains de ses ressentis.
Spoiler:
 
Vers 1554, la famille s’installe à Medina del Campo, important centre de commerce, où Juan apprend à lire et à écrire au collège des Enfants de la Doctrine dont, à la longue, les religieuses lui confient la fonction de quêteur. Puis il suit l'enseignement dispensé par un ordre jeune, nouveau: les Jésuites (création: 1539). Composition, dissertation, disputatio dirigée et même joutes verbales y étaient à l'honneur - est-ce là qu'il a puisé la base de son talent pour la conviction ?

Chez les Jésuites de Medina del Campo, il ne passe qu'une partie de ses journées, assortissant ses études d'un travail d'infirmier à l'hôpital, selon son frère Francisco: "notre mère contait que, si l'on venait le chercher la nuit pour quelque service urgent à l'hôpital, on le trouvait étudiant au milieu des fagots".

Mais Medina, c'est aussi une autre dimension, dans le cadre quotidien: la plus importante foire dure 90 jours, à Medina del Campo ! C'est un lieu de grand brassage humain, le va et vient de marchands et de chalands venus de l'Espagne entière, parfois de beaucoup plus loin (Portugal, France, pays Flamands, et même Suisse ou Angleterre), avec le lot usuel de maquignonnage, de tromperies, de chapardages, de fortunes vite établies et de ruines et banqueroutes instantanément précipitées. Peut-être -sûrement- voit-il même des curiosités rapportées d'Amérique. Une vaste vision du monde et des hommes, sans illusion sur les comportements toutefois, lui est esquissée au quotidien, lui dont le dialogue avec le monde se limitait aux horizons de sierras ocres et à l'aridité de la meseta castillane natale.

Après avoir refusé une chapellenie, par rejet d'une vie trop facile et trop tracée, il entre chez les Frères de la Vierge, au couvent Sainte-Anne de Medina del Campo où il prend un premier nom de religion, Jean de Saint-Matthias (Juan de San Matías).
Il poursuit ses études de philosophie à Salamanque où il fait aussi sa théologie et reçoit l’ordination sacerdotale (1568).
Salamanque ? C'était, alors, un centre universitaire européen couru, presque névralgique, de tout premier plan en tous cas; songez, il y avait, à l'époque où le futur Juan de la Cruz y étudiait, dans les cinq mille étudiants !
Le tout brassant les grands courants intellectuels d'alors, dont une lutte très vive pour imposer le castillan (dit le "romance") comme langue de création littéraire d'usage courant. A lire Jean de La Croix, on sait quel était son camp !
Poursuivant ses "humanités" (Latin, Grec, Hébreu, Rhétorique...), il verra en guise de triste conclusion l'emprisonnement de nombre de ses professeurs et/ou maîtres à penser lors d"une répression, en 1572. Outre ceux-là, une quantité non négligeable d'autres enseignants-auteurs sont placés dans le fameux Index.
Il faut sans doute y voir la raison pour laquelle, plus tard, Jean de La Croix n'usera de références d'auteurs qu'avec la plus extrême parcimonie, et même parviendra à s'en abstenir totalement, méthode de résistance qui permet de ne "mouiller" personne d'autre que soi.

Mais, nous n'en sommes pas encore là.  
Conquis par sainte Thérèse d’Avila (et vice-versa) qu’il a rencontrée en 1567, celle-ci lui confie une mission de prime importance, qu'aujourd'hui encore on peine à croire. Thérèse, 52 ans, reconnue, notoire, avec laquelle il faut composer qu'on soit Archevêque ou Grand d'Espagne, confie rien moins que la restauration de la règle primitive des Carmes (pour les moines, sur le modèle de ce qu'elle réalisa elle-même pour les moniales) à un jeune de 25 ans, sans accomplissement, ni preuves effectuées, ni faits notoires, alors qu'elle avait tout le gratin des Carmes masculins à disposition !
Chose curieuse, tout en le choisissant alors que c'était plus qu'inattendu, Thérèse n'a laissé aucun de ces brefs portraits qui jalonnent son oeuvre, à chaque fois qu'elle rencontre quelqu'un de marquant.

Juan de San Matías, exalté, se donne complètement à ce dessein immense. Pour souligner ce changement d'orientation, il prend un nouveau nom en religion, ce sera désormais Juan de La Cruz, Jean de La Croix.

Parcourant les monastères et les centres d'enseignement, il éprouve le besoin de méditer l'oeuvre à venir, de prendre du recul.
En novembre 1568, Jean de La Croix obtient la permission de vivre, avec deux compagnons, à Duruelo, dans une ancienne masure paysanne transformée en maison de prière, une nouvelle Thébaïde.
Il se conforme aux anciennes austérités et s’adonne à quelques prédications.
Peut-être un éclairage sur l'Ordre des Carmes est-il nécessaire.

Spoiler:
 

Mais revenons à Jean de La Croix.
Maître des novices à Pastrana (1570), Recteur du collège des étudiants Carmes à Alcade de Henares (1571), de 1572 à 1577, il dirige les religieuses du Carmel d’Avila. Ascension irrésistible, sur la voie imaginée par Thérèse.

Mais, au Chapitre Général des Carmes qui se tient à Piacenza (Plaisance), en Italie en 1575, les primitifs de Castille sont sévèrement jugés comme "désobéissants, rebelles et contumaces".
En conséquence, dans la nuit du 3 au 4 décembre 1577, Jean de la Croix et un de ses compagnons sont enlevés pour être enfermés au monastère de Tolède où il reste neuf mois dans un cachot, isolé, sans que nul ne sache à l'extérieur où il se trouve, et sans bien sûr qu'il ne puisse communiquer.

Son cachot est un ancien débarras, d'un peu plus d'1,80 mètre sur un peu plus de 3 mètres, avec une haute et petite fenêtre depuis laquelle il ne peut voir ni l'extérieur ni un coin de ciel. Tous les soirs on amène le prisonnier au réfectoire, où il prend par terre une ration de pain et d'eau, en subissant torse nu les coups, en plus des injures, des Frères. Il y gagne le surnom de "Lime sourde" tant son mutisme exaspère.  
Le cachot regagné, il doit encore subir les assauts de ceux qui espèrent lui arracher une rétractation. "Je ne sais quel sort fait qu'il n'y ait jamais personne qui se souvienne de ce saint", se lamente Thérèse d'Avila. Les fois où Jean n'est pas traîné au réfectoire, mais qu'on lui apporte sa pitance dans son cachot, Jean redoute que ce soit l'ultime moment, celui qui précède le trépas. C'est là qu'on dû être conçus les vers, plutôt libérateurs, de La nuit obscure et du Cantique spirituel. Ou du moins leur germe est à rechercher dans le cachot de Tolède.  

Un miracle -la Vierge, selon l'intéressé- le fait évader le 15 août 1578. Il trouve refuge chez les moniales Carmélites de Tolède, qui le soignent, il confie quelques vers, deux moniales les couchent par écrit...

La vie reprend.
Nommé Supérieur du Calvaire (Calvario), près des sources du Guadalquivir en Andalousie, il confesse les Carmélites de Beas, petite mais ardente communauté. Ce sont elles qui le poussent à continuer le Cantique spirituel, et le pressent de questions quant aux symboles déconcertants qu'elles y rencontrent. Là, à Beas, au milieu d'une poignée de moniales Carmélites, Jean de La Croix-poète éclot définitivement à son art.
Jean travaille ces textes, les reprend, tient compte des commentaires, remet l'ouvrage sur le métier, en compagnie d'esprits de haut niveau (bien qu'elles ne fissent pas nombre); ne dit-on pas d'Anne de Jésus qu'elle égale Thérèse d'Avila, de Françoise de la Mère de Dieu qu'elle lui inspire cinq strophes du "Cantique (à vingt ans !), sans compter les témoignages de Jean lui même sur la qualité, et l'apport, de plusieurs autres ?  
Il ressort de Beas que Jean de La Croix ne compose pas seul dans son coin, mais soumet son oeuvre, laisse une part non négligeable à l'interaction.
Il ressort aussi -quel contraste après les neuf mois de Tolède- qu'il est à nouveau en selle, mais pas seulement sur le seul cheval spirituel, le poète est là, dorénavant.



En 1579, il fonde le collège Carme de Baeza ; en 1582, il est élu prieur du Carmel des Martyrs, à Grenade où il travaille de ses mains à construire un aqueduc et un cloître ; deuxième définiteur et vicaire général de l’Ordre en Andalousie (1585), il est Prieur de Ségovie (1588).
Entretemps, Thérèse d'Avila meurt en 1582. C'est un ancien banquier de Philippe II, Nicolas Doria, qui est nommé Provincial des Carmes en 1585. Il mène une campagne frontale et opiniâtre contre l'"esprit thérésien".  

Et il parvient à ses fins. Pour Jean, le rejet suit une fois encore l'ascension, et le Chapitre Général de Madrid (1591) le dépouille de toute charge, de tout titre et de toute dignité, et l’écarte, en poste à La  Peñuela, "au Désert", en quelque sorte. Difficile de ne pas faire l'analogie avec François d'Assise, rejeté de l'Ordre qu'il avait fondé (les Franciscains).

La Peñuela, ce fut la douleur, la jambe prise par un mal "qui lui met à nu l'os du tibia" (sic) et de surcroît ayant à subir les avanies et vexations d'un Prieur délibérément choisi pour lui être très hostile.  

Envoyé au couvent d’Ubeda pour ses derniers jours, lorsqu'il n'y a plus rien à faire, il y meurt, le vendredi 13 décembre 1591, un peu après minuit.

Béatifié le 25 janvier 1675 par le Pape Clément X.
Canonisé le 27 décembre 1726 par le Pape Benoît XIII.
Elevé au rang de Docteur de l'Eglise le 24 août 1926 par le Pape Pie XI.
Fêté les 14 décembre.

Bibliographie:
Oeuvres Complètes. On ne compte pas les éditions. La totalité des textes sont facilement disponibles en ligne et en français.


Dernière édition par Sigismond le Mar 30 Déc 2014 - 15:20, édité 2 fois
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Sigismond
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MessageSujet: Re: Jean de La Croix / Juan de La Cruz    Lun 29 Déc 2014 - 19:50

Quelques textes de quelques auteurs qui sont aussi des saints majeurs de l'Eglise Catholique ont la faveur d'être davantage lus, et commentés, par des athées, agnostiques, libre-penseurs, fidèles d'autres confessions, croyants d'autres religions. Certes, ils ne sont pas nombreux. Ecartons les saints chroniqueurs, qui éveillent l'intérêt des étudiants, professeurs, chercheurs dans une stricte perspective historique, il reste saint Thomas d'Aquin, pour La somme théologique, saint Augustin, pour Les Confessions et La Cité de Dieu, saint Thomas More, pour Utopia, et je crois qu'avec Jean de La Croix c'est à peu près tout.

Parmi ceux-ci, Jean de La Croix offre une double singularité: c'est le seul poète, et le seul mystique.

Ce fil sera sûrement l'occasion d'évoquer à quelle tradition poétique et à quelle source mystique Jean de La Croix puise, pour autant que ces deux points puissent être établis avec certitude, mais, assez de présentation, de la poésie, du texte !


¡ Oh llama de amor viva !

1
¡ Oh llama de amor viva,
que tiernamente hieres
de mi alma en el más profundo centro ! ;
pues ya no eres esquiva,
acaba ya, si quieres ;
rompe la tela de este dulce encuentro.

2
¡ Oh cauterio suave !
¡ Oh regalada llaga !
¡ Oh mano blanda ! ¡ Oh toque delicado !,
que a vida eterna sabe
y toda deuda paga ;
matando, muerte en vida la has trocado.

3
! Oh lámparas de fuego,
en cuyos resplandores
las profundas cavernas del sentido,
que estaba oscuro y ciego,
con estraños primores
calor y luz dan junto a su querido !

4
! Cuán manso y amoroso
recuerdas en mi seno
donde secretamente solo moras,
y en tu aspirar sabroso
de bien y gloria lleno
cuán delicadamene me enamoras !

Traduction



O flamme d’amour vive !

O flamme d’amour vive
Qui tendrement me blesses
Au centre le plus profond de mon âme,
Toi qui n’es plus rétive,
Si tu le veux bien, laisse,
De ce doux rencontre brise la trame.

O brûlure de miel,
O délicieuse plaie,
O douce main, ô délicat toucher
Qui a goût d’éternel
Et toute dette paie,
Tuant la mort, en vie tu l’as changée.

O torches de lumière,
Dans vos vives lueurs
Les profondes cavernes du sentir
Aveugle, obscur naguère,
Par d’étranges faveurs,
Chaleur, clarté à l’ami font sentir.

O doux et amoureux
Tu t’éveilles en mon sein
Où toi seul en secret as ton séjour,
Ton souffle savoureux
Tout de gloire et de bien,
O délicat, comme il m’emplit d’amour.

Un symbole unique. La mystique de Juan de La Cruz ne verse jamais dans les travers de la mauvaise littérature, ou des mauvais vers mystiques: comme par exemple l'illuminisme, ou l'encodage extrême, ou encore cette espèce de façon de tendre, sans jamais y parvenir, à la clairvoyance du mage intercesseur. C'est pour cela, je pense -opinion très personnelle et toute entière discutable, un rien tiré par la tonsure j'en conviens- qu'il est encore si lu, si apprécié, et par des gens -un "public" si vous voulez- très divers.

Un symbole donc disais-je, le feu. Réminiscence du feu métaphorique, tel qu'on le trouve dans la Révélation de Jean (l'Apocalypse selon Saint-Jean), ou encore dans Le Cantique des Cantiques.
On ne manquera pas d'évoquer le buisson ardent, YVH lui-même.
La flamme désigne aussi, couramment, en symbolique chrétienne, le "troisième élément" de la Trinité, l'Esprit.

L'âme [du poète, sans aucun doute] répond par des "O", et des "Combien", signe de louange, donc un peu quelque part de réception plutôt que d'élévation vers...

Le poème Flamme d’amour vive et son commentaire ont été composés au couvent Los Martires de Grenade, lorsque Jean de la Croix était vicaire provincial d’Andalousie. Ils répondaient à une demande d’une de ses filles spirituelles, Dona Ana de Penalosa, devenue veuve de Juan de Guevara à Ségovie en 1579. Elle perdit aussi sa fille unique. Elle possédait de grands biens et était devenue bienfaitrice en 1586 pour le couvent Carmélite de Ségovie. C'est à sa demande que le corps de Jean de La Croix sera transféré en 1593 d’Ubeda à Ségovie (mais ceci est une autre histoire...).
Le poème Flamme d’amour vive est composé de quatre "chansons de l’âme en l’intime communication d’union d’amour de Dieu".

Le genre, d'usage répandu en Espagne à l'époque, se nomme Cancion, pluriel Canciones.
"Chanson", la traduction ne gêne pas. La forte musicalité de ces vers, si vous avez quelques notions de la prononciation du Castillan, nous y invite, au reste, ne trouvez-vous pas ?
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MessageSujet: Re: Jean de La Croix / Juan de La Cruz    Lun 29 Déc 2014 - 22:58

merci pour la page d'histoire, et un peu plus. bonjour

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MessageSujet: Re: Jean de La Croix / Juan de La Cruz    Lun 29 Déc 2014 - 23:19

Je vais lire avec attention... En regardant quelles musiques étaient tirées de ses oeuvres, je pensais trouver des oeuvres anciennes, mais sur Wikipedia, ils indiquent des oeuvres beaucoup plus récentes : Federic Mompou (La música callada)... et même Loreena McKennitt (The Dark Night of the Soul, qui est une traduction en anglais de La Noche Oscura del Alma).
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MessageSujet: Re: Jean de La Croix / Juan de La Cruz    Mar 30 Déc 2014 - 10:47

Merci, Sigismond, pour cette présentation si détaillée! J'avais lu une biographie sur lui, mais aussi, en édition bilingue des très larges extraits de l'essentiel de son oeuvre. Et même sans être à 100 % hispanophone, cela suffit de goûter l'extrême musicalité de la poèsie de Saint Jean de la Croix. Pour ce qui concerne le contenu, arrive-t-on à percer l'entier du mystère?

J'avais lu - mais ceci est ici peut-être sécondaire - qu'on pourrait voir un étrange proximité avec certaines données de la Réforme. Comme si cette vie mystique prêchée par Jean était une voie de paix, de conciliation possible...
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Sigismond
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MessageSujet: Re: Jean de La Croix / Juan de La Cruz    Mar 30 Déc 2014 - 19:17

eXPie a écrit:
En regardant quelles musiques étaient tirées de ses oeuvres, je pensais trouver des oeuvres anciennes, mais sur Wikipedia, ils indiquent des oeuvres beaucoup plus récentes :  Federic Mompou (La música callada)... et même Loreena McKennitt (The Dark Night of the Soul, qui est une traduction en anglais de La Noche Oscura del Alma).
Permets que je n'en sois guère étonné ! N'hésite pas à faire partager quelques trouvailles si elle te semblent dignes d'être remarquées Wink !

Un autre poème à un seul élément - cette fois-ci, c'est l'air.
On peut le lire comme le renversement de la proposition du prédateur (= du nobiliaire, du moins le conçois-je ainsi) et c'est intéressant et procède d'une certaine logique disons, d'analogies, puisque la fauconnerie a inspiré maint texte médiéval, cependant c'est erroné, là, un sens mystique est donné au symbole profane, mais inversé !
C'est osé en termes d'allégorie, puisque Dieu est la proie, et le faucon, Juan lui-même.
Tras de un amoroso lance

Tras de un amoroso lance
y no de esperanza falto
volé tan alto tan alto
que le di a la caza alcance.

Para que yo alcance diese
a aqueste lance divino
tanto volar me convino
que de vista me perdiese
y con todo en este trance
en el vuelo quedé falto
mas el amor fue tan alto
que le di a la caza alcance.

Cuanto más alto llegaba
de este lance tan subido
tanto más bajo y rendido
y abatido me hallaba
dije: "No habrá quien alcance".
Abatíme tanto tanto
que fui tan alto tan alto
que le di a la caza alcance.

Por una extraña manera
mil vuelos pasé de un vuelo
porque esperanza del cielo
tanto alcanza cuanto espera
esperé solo este lance
y en esperar no fui falto
pues fui tan alto tan alto,
que le di a la caza alcance.

Traduction:

Pressé d'un élan amoureux

Pressé d'un élan amoureux

Et d'espérance sans défaut,

Je m'envolai si haut, si haut,

Qu'en ma proie, je fus victorieux.


En tel élan, pour que je puisse

Atteindre cet amour divin,

Il fallut qu'en mon vol, j'en vins

À ce que de vue, me perdisse ;

Et cependant, à cette crête,

En cours de vol, je fis défaut :

Mais l’amour s’en alla si haut

Que de ma proie, fis la conquête.



Alors que plus haut je montais,

Ma vue en restait éblouie,

Et la plus forte des saisies

Dans l’obscurité se faisait ;

Comme d’amour allait la quête

Aveugle, je fis l'obscur saut :

Et je volai si haut, si haut,

Que de ma proie, fis la conquête.



Alors qu'au plus haut j'arrivais

Dans cette quête si indue,

Qu'au plus bas et entier rendu,

Abattu, je me retrouvais.

Je dis : inutile requête !

Et je m’abattis, holà oh !

Que je volai si haut, si haut,

Que de ma proie, fis la conquête.



De façon extraordinaire,

En un vol, j’en fis plus de mil,

Car du ciel, l’espérance habile

Acquiert tout autant qu’elle espère ;

Espérer cette seule quête,

Et je l'espérai sans défaut :

Puisque j'allai si haut, si haut,
Que de ma proie, fis la conquête.
tom léo a écrit:
Pour ce qui concerne le contenu, arrive-t-on à percer l'entier du mystère?
La réponse raisonnable est un "non" franc et massif, au reste cela fait une double paire de siècles qu'enseignants, chercheurs, thésards, théologiens, poètes, simples amateurs cherchent à percer un peu plus loin, et la masse de leurs écrits ne semble pas se ralentir; alors...je ne sais pas, pourtant Jean de La Croix n'est pas hermétique, le point que je défends humblement est que, justement, si son succès ne se dément pas, c'est qu'il parle à tous...
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MessageSujet: Re: Jean de La Croix / Juan de La Cruz    Mar 30 Déc 2014 - 20:15

Je suis très contente de tomber sur ce fil. J'ai lu une notice sur ce personnage il y a quelques jours dans le Dictionnaire des miracles et de l'extraordinaire chrétiens et j'avais envie d'en savoir plus. Tu tombes à pic.
Et je découvre ses poèmes...

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J’ai presque vingt ans ! Me voici à la fin de ma vie, et je n’ai rien accompli !
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Sigismond
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MessageSujet: Re: Jean de La Croix / Juan de La Cruz    Ven 2 Jan 2015 - 15:09

Un de mes poèmes préférés de Jean de La Croix, à présent. Il s'agit de "Qué bien sé yo la fonte", daté de 1578.
Après le feu et l'air, un seul élément, à nouveau, cette fois-ci c'est l'eau.

Veuillez me pardonner pour l'adjonction de numéros au début des strophes, c'est uniquement pour faciliter la référence en commentaire:

Qué bien sé yo la fonte...

Qué bien sé yo la fonte que mana y corre,
aunque es de noche.


1. Aquella eterna fonte está ascondida,
qué bien sé yo do tiene su manida,
aunque es de noche.

2. Su origen no lo sé, pues no le tiene,
mas sé que todo origen della viene,
aunque es de noche.

3. Sé que no puede ser cosa tan bella,
y que cielos y tierra beben della,
aunque es de noche.

4. Bien sé que suelo en ella no se halla,
y que ninguno puede vadealla,
aunque es de noche.

5. Su claridad nunca es escurecida,
y sé que toda luz de ella es venida,
aunque es de noche.

6. Sé ser tan caudalosos sus corrientes.
que infiernos, cielos riegan y las gentes,
aunque es de noche.

7. El corriente que nace de esta fuente
bien sé que es tan capaz y omnipotente,
aunque es de noche.

8. El corriente que de estas dos procede
sé que ninguna de ellas le precede,
aunque es de noche.

9. Aquesta eterna fonte está escondida
en este vivo pan por darnos vida,
aunque es de noche.

10. Aquí se está llamando a las criaturas,
y de aquesta agua se hartan, aunque a oscuras
porque es de noche.

11. Aquesta viva fuente que deseo,
en este pan de vida yo la veo,
aunque es de noche.

Vous trouverez, notamment sur la Toile, des traductions en Castillan (espagnol) contemporain, certes l'évolution est légère, mais la phonétique est de prime importance à ce qu'il me semble, surtout dans un poème si concis, si musical, si calibré/soupesé.

Les voici:
Le texte original (Romance) donne "escurecida" alors que vous trouverez souvent "oscurecida" (strophe 5), la contraction "della" alors que vous trouverez "de ella" (strophes 2 et 3), "fonte" au lieu de "fuente" (titre, strophe 1 et 9).
Fonte (fontaine en français, font en oc) il faut absolument le garder, le terme a d'autant plus d'importance que le texte d'origine indique..."fuente" dans les strophes 9 et 11 !!  
Même emploi du Romance "ascondida" (strophe 1), castillanisé selon les versions en "escondida", mais Jean de La Croix utilise "escondida" en cette strophe 9 décidément irrémédiablement castillane (je cherche encore le sens que cela fait, mais ce n'est pas là par hasard) !!
"El corriente" au lieu de "La corriente" (strophes 7 et 8 ), ce qui induit l'accord "caudalosos" au lieu de "caudalosas" (se rapportant à "corrientes") strophe 6.
"aquesta" mis pour "questa" strophe 10, ce qui souligne son ré-emploi à correspondance évidente en tête de strophe 11.

On remarque:
- Les deux premiers vers de chaque strophe sont de onze syllabes, c'est le vers dit "italien" classique.

- La forme est proche de la Séguédille, comme une invite à chanter ces vers, et bien sûr à danser (mais sans manières, la Séguédille est une danse populaire !). C'est aussi cette transmission orale -probablement sous forme récitée, mais aussi sous forme chantée- qui explique les petites variations Castillanes sur le texte tel qu'il nous parvient aujourd'hui.

- Les aspérités volontairement laissées:
Tel l'unique "porque es de noche", au refrain de la strophe 10, au lieu de  "aunque es de noche"): mais la seule fois où "aunque" est utilisé hors refrain, c'est précisément dans le vers tout juste précédent, allitéré avec le "que" de "aquesta": "y de aquesta agua se hartan, aunque a oscuras".
Ou encore, vous avez noté que ce sont des rimes plates, plus favorables à quelque diction sonore et coulante (à la manière d'une fontaine, en somme). Pour accentuer cela, la rime s'achève sur une voyelle elle aussi choisie pour être sonore, sauf quatre vers, deux qui riment en "entes", et deux qui riment en "uras" (strophes 6 et 10). Jean de la Croix aurait facilement pu faire l'économie de ces "s" finaux (ce ne sont que des "s" de pluriel) et éviter ainsi de paraître dysharmoniser l'ensemble - aspérité laissée volontairement, du moins en ai-je la conviction. 
Isolons-les, ces rimes si musicales, pour y voir plus clair. Nous avons 1-"ida", 2-"iene", 3-"ella", 4-"alla", 5 à nouveau -"ida", 6-"entes" et donc s'il n'y avait pas le "s" nous aurions un "ente" (celui de 7) qui suivrait un autre "ente", 8-"cede", 9 encore un "ida", le troisième !, 10-"uras" et enfin 11-"eo".

- Revenons un instant sur ces sont "que", ils parsèment le poème, comme autant de claques dans les mains destinées à rythmer les pas de danseurs, ou accompagner le récitant. Cela évoque aussi le clapotis de l'eau vive '"viva fuente", de la fontaine qui sourd "la fonte que mana y corre".
Vous avez noté toute la tristesse concise de "aunque es de noche", le bref refrain, le rendu lancinant est bien sûr accentué par sa position en finale de strophe, systématisation traduisant la permanence des ténèbres, et aussi qu'elles sont le réel, autrement dit le réel est l'obscur.
Notez "que", accolé à "aun" (aounn), plaintif, et à la bagatelle de quatre "e" fermés (rien que ça !), amplifiant l'effet.
Les "qu" sont omniprésents ( aquella, aquesta double, sé que employé à...six reprises !) et sont augmentés de "c" durs à prononciations similaires (comme dans corre, ascondida, escondida, caudalosos, cosa, claridad, corriente, capaz, nunca, criaturas, oscuran, etc...). "Corriente(s)" est triplé, le dur "c" est suivi d'un "o" ouvert, le double "r" qui s'ensuit est roulé en prononciation, suivi d'un ie" ouvert où se place l'accent tonique, et la finale "nte" achève d'évoquer l'eau vive pétillante et galopante sur des galets.



En ce qui concerne le sens, une fois que vous aurez fait le rapprochement entre la nuit du cachot de Tolède et la sapience, le "sé que" l'extérieur existe et c'est lui le réel, peut-être aurez-vous envie de ne pas mettre un point final à votre réflexion, d'aller plus loin.
Le fait que la source soit cachée (ou secrète) interpelle. Aussi le rapport flagrant qu'entretient ce poème avec "La noche oscura del alma" -la nuit obscure de l'âme, qui, est, avec le Cantique spirituel, le texte de Jean de La Croix le plus connu - ou commenté. La symbolique de l'eau courante, de la source...mais ne vous arrêtez pas à ça. Ce poème permet d'aller beaucoup, vraiment beaucoup plus loin....Je serais ravi d'échanger...

Traduction:
Je sais bien moi la fontaine...

Je sais bien, moi, la fontaine qui coule et court
                    malgré la nuit.

Cette éternelle fontaine est secrète,
je sais bien, moi, où elle a sa retraite,
                    malgré la nuit.

Son origine je l'ignore, point n'en a-t-elle,
mais je sais que toute origine vient d’elle,
                    malgré la nuit.

Je sais qu'il ne peut y avoir chose aussi belle,
et que le ciel et la terre s'abreuvent en elle,
                    malgré la nuit.

Je sais bien qu'on y saurait trouver pied,
et que nul ne la peut passer à gué,
                    malgré la nuit.

Sa clarté jamais n’est obscurcie,
et je sais que d’elle toute lumière est sortie,
                    malgré la nuit.

Je sais que ses courants sont si riches,
qu’ils arrosent les enfers, et le ciel, et les peuples,
                    malgré la nuit.

Le courant qui naît de cette fontaine,
Je sais bien qu'il est aussi vaste qu'elle et tout-puissant,
                    malgré la nuit.

Le courant qui de ces deux procède,
je sais qu’aucun deux ne le précède,
                    malgré la nuit.

Cette fontaine éternelle est cachée,
dans ce pain vivant pour nous donner la vie,
                    malgré la nuit.

En lui elle appelle toutes les créatures,
et elles se rassasient de cette eau, mais dans le noir,
                    car c’est la nuit.

Cette fontaine vivante que je désire,
je la vois dans ce pain de vie,
                    malgré la nuit.

Remarque: Je préfère(rai) "bien que ce soit la nuit" à "malgré la nuit" pour traduire "aunque es de noche". L'emploi du "que" français est plus proche du "que" ("qué") de "aunque", et aussi, ainsi le vers-refrain traduit compte le même nombre de pieds que le vers original.
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colimasson
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MessageSujet: Re: Jean de La Croix / Juan de La Cruz    Sam 3 Jan 2015 - 21:08

C'est passionnant. Merci, et n'hésite pas à en proposer d'autres.

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MessageSujet: Re: Jean de La Croix / Juan de La Cruz    Dim 11 Jan 2015 - 17:16

Merci beaucoup, Coli  bonjour  

Passons à présent à son poème le plus connu, peut-être, En una noche oscura (del alma), Dans une nuit obscure (de l'âme).
Date d'écriture probable: autour de son évasion (15 août 1578), avec des vers composés sans être encore couchés sur le papier, dans le cachot de Tolède (voir poème précédent sur ce fil).

Le poème initial s'arrêtait aux quatre premières strophes. La suite sera effectuée en trois ajouts distincts. En fait, ne peut-on dire qu'ils correspondent à des phases ultérieures de la vie de Jean de La Croix ?
En tous cas, la nuit aux quatre premières strophes, et l'amour aux quatre dernières...
La nuit, autrement dit l'obscur, le ténébreux peints dans le poème précédent (dont l'élément était l'eau) devient à son tour élément. A noter qu'il s'agit encore d'une "Cancion".


En una noche oscura

En una noche oscura,
con ansias en amores inflamada,
¡oh dichosa ventura!,
salí sin ser notada,
estando ya mi casa sosegada.


A escuras y segura,
por la secreta escala, disfrazada,
¡oh dichosa ventura!,
a escuras y en celada,
estando ya mi casa sosegada.


En la noche dichosa,
en secreto, que nadie me veía,
ni yo miraba cosa,
sin otra luz y guía
sino la que en el corazón ardía.


Aquesta me guïaba,
más cierto que la luz del mediodía,
donde me esperaba
quien yo bien me sabía
en parte donde nadie parecía.


¡Oh noche que guiaste!,
¡Oh noche amable más que la alborada!,
¡Oh noche que juntaste
Amado con amada,
Amada en el Amado transformada!


En mi pecho florido,
que entero para él sólo se guardaba,
allí quedó dormido,
y yo le regalaba,
y el ventalle de cedros aire daba.


El aire de la almena,
cuando yo sus cabellos esparcía,
con su mano serena
en mi cuello hería
y todos mis sentidos suspendía.


Quedéme y olvidéme,
el rostro recliné sobre el Amado,
cesó todo y dejeme,
dejando mi cuidado
entre las azucenas olvidado.


Ce sont des strophes dites "en lyre" en poésie espagnole, composées de cinq vers, vers heptamètres ou de dix pieds, croisées-alternées de façon rigoureuse. On voit, après un échantillon basique de quelques poèmes, que Jean de La Croix n'est pas le poète d'un seul style, tout au contraire il utilise les différentes possibilités communes à sa langue, à son temps et à son lieu, avec un égal bonheur allié à la maestria de celui qui possède son art, au gré de ce qu'il souhaite mettre en œuvre.

Les rimes s'achèvent par la lettre "a", sauf partiellement en strophes 5 et 6, et pas du tout en dernière strophe; on remarque la totale symétrie des quatre premières strophes, celles qui composaient le poème en première mouture:
Strophes 1 et 2: -ura, -ada, -ura, -ada, -ada. Strophes 3 et 4 - ía, aba,  ía, aba, aba. Strophe 5 -aste, aba, -aste, -aba, -aba. Le -aba se retrouve en strophe 6; -ido, -aba, -ido, -aba, -aba. Strophe 7 -ena, -Ia,  -ena, -ia, -ia. Dernière strophe, -eme, -ido, -eme, -ido, -ido.

Comme tous les Parfumés ne sont peut-être pas au fait des bases de la prononciation en espagnol, rappelons que chaque lettre se prononce, (donc le "i" est détaché du "a" dans "ia"), et que l'accent tonique est situé sur l'avant-dernière syllabe en traînant sur la voyelle de celle-ci, sauf indication contraire, donnée par un accent aigu sur la -ou une des- voyelle(s) de la syllabe en question, comme par exemple dans "También" ou "corazón", ou "guía", qui du coup rime bel et bien avec "veía" en strophe 3, même chose pour "esparcía", "hería" et "suspendía" dans l'avant-dernière strophe.  

Un petit exemple de l'envergure des allitérations, à présent:
Rien moins que onze "s" durs dans la première strophe, et treize dans la seconde !
Ces "s" soulignent la tortueuse et discrète évasion nocturne, telle cette note musicale aigüe mais sourde que les réalisateurs croient bon de placer dans les films à suspense avant une scène d'action, ou encore telle la reptation d'un serpent, cette façon de se faufiler est, d'ailleurs, suggérée par le graphisme de la lettre. L'emploi de quelques "t" accentue encore l'effet, pour une diction qu'on devine très susurrée (plutôt que déclamée - en tous cas est-ce là un point d'interprétation auquel je conclus).

Quelques répétitions, parfois anaphoriques, viennent aussi renforcer les allitérations, exemple:
En una noche oscura,
con ansias en amores inflamada,
¡Oh dichosa ventura!,
salí sin ser notada,
estando ya mi casa sosegada

a escuras y segura,
por la secreta escala disfrazada,
¡Oh dichosa ventura!
a escuras y en celada,
estando ya mi casa sosegada;

en la noche dichosa,
en secreto, que nadie me veía,
ni yo miraba cosa,
sin otra luz y guía
sino la que en el corazón ardía.

Ou bien aussi, en matière de procédé répétitif/allitératif:
Amado con Amada,
Amada en el Amado transformada!



La symbolique en général est exceptionnelle, mettons en avant celles contenues dans des formules aujourd'hui encore fraîches et mystérieuses, comme "En mi pecho florido" (sur mon sein fleuri), El aire del almena (l'air -ou la brise- du créneau) il s'agit de deux vers sont placés bien en évidence, en tête de strophes. Mais les fins de strophes aussi ont leurs charges de symboles, prenons "y el ventalle de cedros aire daba" (l'air était agité par l'éventail des cèdres), ou encore:
"dejando mi cuidado
entre las azucenas olvidado".

(abandonnant mon souci
oublié parmi les lys.)

Vous trouverez via "vidéos" sur votre moteur de recherches web une ribambelle de versions de ce poème -c'est, sans doute, la rançon du succès pour un des poèmes les plus connus de la littérature espagnole- versions parfois déclamées, parfois chantées, parfois mises en musique, parfois pas. Mon goût me porte plutôt -on peut bien sûr en discuter- vers une diction ou un chant susurré pour les deux premières strophes, j'ai indiqué pourquoi, et surtout vers les voix féminines, que la version soit chantée ou déclamée.

Une curiosité:
A part en rattachant "del alma" à "En una noche oscura", ce qui est fréquemment fait, ou bien en modifiant le titre en: "La noche oscura del alma", ce qui est encore plus souvent effectué, on ne voit pas une seule fois le mot "alma", qui signifie âme, dans ce poème, Jean de La Croix ne l'emploie pas.
Et l'on pourrait parfaitement effectuer une lecture très premier degré de ce poème, en songeant à une femme sortant, de nuit, rejoindre en douce son amant...

Est-ce, par exemple, à rapprocher du fait qu'il n'emploie pas les termes "spiritualité" ou "mystique" dans aucun de ses ouvrages ?
Pas si sûr.

Mais, pourtant, direz-vous, il s'agit bien de l'âme.
Je formule cette hypothèse: en ne la nommant pas, du moins était-il possible de ne pas encourir grand chose, la prudence était plus de mise que la provocation pour l'évadé du cachot de Tolède (où il pétrira ces vers, du moins les premières strophes, tout comme ceux du poème posté juste avant sur ce fil).  

En dépit de cela, une fois de plus Jean de La Croix est très audacieux:
El alma, l'âme, est masculin en espagnol. Or, ici, il la rend féminine, en utilisant un "je" ("yo"), toujours accordé au féminin, dans la trajectoire pour rejoindre l'"époux" plutôt que de se servir du mot "alma", procédé incroyable, qui ne nous saute peut-être pas aux yeux à nous lecteurs francophones (puisqu'on dit "une âme" en français) !

A noter l'unique césure employée lors des quatre premières strophes, sur le vers de dix pieds "en secreto, que nadie me veía," (2ème vers de la 3ème strophe) son utilisation n'est pourtant pas de prime importance à la diction, pourquoi vouloir "marquer" ce vers ? Je suis enclin à considérer qu'il s'agit de souligner le furtif, le côté dérobé, en mettant en relief "en secreto".
 
Que nous dit-il de l’âme, ce poème ?
L’amante - l’âme, (de façon hypothétique, l’humanité, je n'ose extrapoler jusque là ?), s’esquive hors de sa maison (de sa demeure pour utiliser un terme thérésien), à la recherche de son bien-aimé (les quatre premières strophes) ; guidée par un seul rai de lumière, ténu, elle trouve enfin dans la rencontre le repos de l’amour (les quatre dernières). Au cœur de la nuit, la lumière mène à l’amour qui mène à un état extatique où l'on pressent un infini de paix.

L’aventure nocturne de l’emprisonnement physique de son corps, et indicible de son âme, font place à l’expérience amoureuse: je trouve beaucoup de volupté réellement sensuelle dans la seconde partie du poème. La rencontre, en s'extirpant de la nuit, est une expérience amoureuse du divin:
Encore une fois, l'élément de ce poème-ci est la grande nuit cosmique, celle qui enveloppe l'univers entier, par définition infini - exfiltré de cette nuit se vit l'union "lumineuse".

Avant d’avoir atteint la précieuse union divine, elle ne faisait pas sens, elle était plongée dans l’ombre, quels référents bibliques mettre en exergue ?
J'ai un peu farfouillé (très sommairement) et n'ai pas trouvé grand chose, accréditant l'idée suivant laquelle Jean de La Croix faisait vraiment du neuf.

A vrai dire, je suis dubitatif envers presque toutes mes trouvailles, à l'exception d'une seule.
Ancien Testament, au tout début de celui-ci: Genèse (1,2 et 1,3) nous dit qu'avant que le Seigneur dise "que la lumière soit !" (le célèbre "Fiat lux !") le monde "était plongé dans les ténèbres".
Certes, mais bon, non, ça n'est pas satisfaisant !

Du moins pas si on considère la cinquième strophe, car la nuit est aussi bénéfique - disons qu'elle a aussi ses bénédictions !
Passons ça risque de ne pas intéresser grand monde:
 
Alors, quoi ?
Je pense à la Veilleuse du Saint-Sacrement.
Vous savez, cette petite lampe signalant dans une église où se situe le tabernacle renfermant les hosties consacrées. Quelques passages magnifiques dans Bosco...
Et, en tout premier lieu, au Cantique des Cantiques, un des textes les plus prodigieusement mystiques de l'Ancien Testament, peut-être surtout
cet extrait:
 

Dans un autre texte, notoire, que peut-être l'on postera et/ou commentera sur ce fil, "Subida del Monte Carmelo" (Montée au Mont-Carmel), Jean de la Croix propose à l’âme d’ "arriver à la divine lumière de l’union parfaite avec Dieu par amour, autant qu’elle est possible en cette vie."
Voilà qui est éclairant, si j'ose écrire  honte , sur "En la noche oscura".

Mais l'art poétique de Jean de La Croix ne puise ni beaucoup, ni qu'aux référents de l'Art Sacré dans ce poème.
Ici comme dans d'autres textes, il oscille entre arts profane et sacré, et j'ai tenté plus haut d'étayer la conviction qu'en matière d'art sacré, il ne fait pas du neuf avec du vieux, mais pour ainsi dire que du neuf. Ce n'est pas le moindre de ses charmes, et est peut-être une clef d'explication au fait que la vogue de son art poétique ne se soit pas encore ralentie !

La forme de ses poèmes est, au reste, profane, et (j'ai essayé de commencer à montrer pourquoi) il posait quelques bornes à un art purement sacré, s'il y a une raison à chercher, ce qui n'est pas sûr !

Et puis, comment oublier qu'il fut l'ado de Medina, l'étudiant de Salamanque (à l'époque où les autorités firent interdire la guitare et les chants en Romance...), et à ce titre Juan de La Cruz a tous les airs en vogue alors dans la tête, même ceux qu'il vaut mieux ne pas fredonner en public !
Au reste, des témoignages de Carmélites de son temps nous disent qu'il cheminait à pied, toujours chantant, et pas que des airs sacrés, loin de là.
La critique et les biographes citent généralement comme poètes référents, auprès desquels Jean de La Croix a pu puiser, Boscàn et Garcilaso. Mais il faudrait recenser l'ensemble des airs populaires de ce temps et de ce lieu, ce qu'on entendait dans les auberges, les refrains qui passaient sur les lèvres des muletiers, ce qu'on entonnait à plusieurs sur un marché, sur un coin de place de village...


Traduction:

Dans une nuit obscure

Dans une nuit obscure,
brûlante d’amour anxieux,
oh, L’heureuse fortune !
je sortis sans être remarquée,
alors que ma maison était déjà paisible.

Dans le noir et assurée,
par l'échelle secrète, déguisée,
oh, L’heureuse fortune !
dans le noir et en cachette,
alors que ma maison était déjà paisible.

Dans la nuit bienheureuse,
en secret, car nul ne me voyait,
moi, je ne regardais rien non plus,
sans autre guide ni lumière,
que celle qui dans le cœur brûlait.

Elle me conduisait
plus sûrement que la lumière de midi
là-bas on m'attendait
un que je savais bien,
en un pays où nul ne paraissait.

Ô nuit qui conduisis,
ô nuit aimable plus que l'aube,
ô nuit qui réunis,
l'Aimé avec l'Aimée,
l'Aimée en Aimé transformée !

Sur mon sein fleuri,
que je gardais tout entier pour lui seul,
là il s'est endormi,
moi je le caressais,
l'air était agité par l'éventail des cèdres.

La brise du créneau,
lorsqu'avec ses cheveux je jouais,
de sa main sereine au cou me blessait
et suspendait tous mes sens.

Je demeurais et m'oubliai,
je posais sur l'Aimé mon visage,
tout cessa, je m'abandonnai,
abandonnant mon souci
oublié parmi les lys.


Bien que l'on trouve un nombre assez élevé de traductions sur la Toile, je préfère vous copier celle-ci d'un livre, et que je n'ai pas rencontrée sur le net, ce qui ne veut pas dire qu'elle n'y est pas !
Je ne sais même pas avec certitude qui la signe, par déduction au vu du bouquin je l'estime ancienne, le plus vraisemblable est qu'elle provient du Père Cyprien (alias Cyprien de la Nativité, 1605–1680, considéré comme le probable premier traducteur de Jean de La Croix en français).
Elle offre comme avantages d'être assez littérale, et élégante dans les choix de mots, qui, s'ils n'ont pas pour ambition de restituer toute la musicalité couplée à la rigueur du bâti du poème de Jean, sonnent agréablement en langue française.
Pour avoir tenté de rendre ce qu'il y a de plus essentiel dans l'impossible travail de traduction de poésie, on ne tiendra certes pas rigueur du "rendu", de la forme: absence de rimes, ponctuation modifiée, nombre de pieds négligés, allitérations toutes passées à la trappe - d'autres traductions privilégient plutôt un ou plusieurs de ces aspects formels.
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MessageSujet: Re: Jean de La Croix / Juan de La Cruz    Jeu 15 Jan 2015 - 20:48

Mais... tu es un spécialiste !

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MessageSujet: Re: Jean de La Croix / Juan de La Cruz    Ven 16 Jan 2015 - 8:45

colimasson a écrit:
Mais... tu es un spécialiste !

Si Colimasson le dit, ça doit vouloir dire quelque chose... Continues ton bon boulot Sigismond.

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