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 Thomas de Quincey

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Quasimodo
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MessageSujet: Re: Thomas de Quincey   Mer 20 Juil 2016 - 12:54

De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts

L'œuvre, à mi-chemin entre essai et roman, est composée de quatre parties d'importance très inégale :
- Une introduction à la conférence qui va suivre
- Une conférence sur le mérite esthétique des meurtres célèbres
- Un mémoire supplémentaire à L'assassinat
- Un long post-scriptum, qui est la partie plus "romanesque" de l'ouvrage.

L'introduction est intitulée "Avertissement d'un homme morbidement vertueux". Le ton est donné. Ici, un narrateur nous apprend l'existence d'un cercle effroyable où des intellectuels se réunissent pour discuter de la valeur artistique des assassinats. Il se propose de publier une conférence prononcée lors d'une de ces réunions qui lui est, soi-disant, tombée entre les mains. Le but est d'alerter l'opinion publique sur les agissements de cette société.

Suit la conférence, qui doit porter sur les crimes de Williams (assassin célèbre du temps de De Quincey). Le conférencier commence par passer en revue les meurtres les plus célèbres de l'histoire. Mentionne pêle-mêle Caïn, le vieux de la montagne et son armée d'assassins ou encore le meurtre politique. Puis vient un plaisant exposé sur les tentatives d'assassinat sur philosophe, censées démontrer la valeur de leur pensée. Petit extrait :

Citation :
Car, messieurs, c'est un fait qu'au cours des deux derniers siècles tout philosophe éminent a été assassiné, ou du moins s'est vu tout prêt de l'être; tant et si bien que, si un homme se prétend philosophe et qu'on n'ait jamais attenté à sa vie, vous pouvez être assuré qu'il n'a pas d'étoffe; et je tiens en particulier pour une objection sans réplique (à supposer qu'il nous en faille une) à la philosophie de Locke le fait qu'il ait promené sa gorge sur lui en ce monde pendant soixante-douze ans sans que personne ait jamais condescendu à la lui couper.

Viennent ensuite quelques croustillantes anecdotes sur des affaires criminelles, dont on ne comprend pas bien ce qu'elles viennent démontrer. La conférence d'achève sur quelques points visant à théoriser la beauté d'un meurtre.

Un point est intéressant. La conférence, censée porter sur les meurtres du sinistre Williams, ne fait que les mentionner - les qualifiant de chefs-d'oeuvre du genre. Le conférencier semble éviter le sujet, et, sous couvert de second degré, semble prendre un plaisir bien réel à disserter sur de telles horreurs. Une culpabilité peut-être inconsciente et un sentiment trouble de sa propre déviance lui font sans doute oublier le vrai sujet de sa conférence.

Le mémoire supplémentaire s'ouvre sur une phrase tout à fait révélatrice. On en apprend de fameuses sur l'homme morbidement vertueux de l'introduction, celui-là même qui avait publié la conférence dans le but de nuire à cette société d'amateurs d'assassinats.
Une nouvelle soirée de cette association est relatée. L'ambiance de cette soirée n'est plus la même que celle de la première conférence, durant laquelle l'assistance avait observé un silence respectueux. Cette soirée, organisée pour fêter les récents "exploits" des Thugs de l'Inde, est rythmée par les toasts, portés aux différents maîtres de l'art. L'assistance, de plus en plus intenable, chante, crie, dans une atmosphère infernale. Fini la légère ironie de la première soirée, on bascule progressivement dans l'horreur.

Horreur qui atteint son paroxysme dans le long post-scriptum, dans lequel sont décrits,  dans le style le plus sombre et le plus passionné, les meurtres de Williams. Cette partie dévoile largement la noirceur du narrateur. On peut l'envisager comme un moyen de vivre par procuration l'excitation du meurtre, d'assouvir presque son désir; enfin, de soulager sa culpabilité en l'analysant, en l'illustrant, en la saisissant dans une idée.

J'ai lu ce livre dans le cadre de la chaîne de lecture, merci beaucoup à Exini de m'avoir permis une telle découverte !
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shanidar
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MessageSujet: Re: Thomas de Quincey   Jeu 21 Juil 2016 - 10:56

Hop hop... je rebondis sur le commentaire de Quasimodo qui montre bien l'évolution de cet essai de de Quincey : une conférence en forme de théorisation, qui a été précédée d'une mise en garde 'vertueuse' afin de se dédouaner de toute présomption d'immoralité. La suite est un petit délice joyeux avec des exemples savoureux d'assassinats ou de tentatives. Le florilège des philosophes est sans doute le moment le plus étonnant et le plus dévastateur de cet opus. Mais qu'on ne se trompe pas, après le rire et la grosse fête (durant laquelle j'ai beaucoup aimé le personnage du vieux Crapaud-dans-son-trou, cherchant la perfection du crime et se désolant de vivre dans un siècle aux criminels si minables) arrive la démonstration du crime comme un des Beaux-Arts et là on ne rit plus du tout. De Quincey parvient à effrayer le lecteur, à lui faire sentir l'horreur du sang versé et de la peur comme si les siècles qui nous séparaient de Williams étaient simplement effacés par les mots dont il use. C'est terrifiant. D'une part parce que c'est à la fois réaliste et impensable, tellement gratuit, tellement acharné, tellement hideux qu'on ne peut qu'être surpris par le classement dans la catégorie Beaux-Arts. Et c'est là, pour moi, le grand mystère du livre : l'assassinat n'est pas considéré comme un des Beaux-Arts quand il est parfait (le coupable est arrêté), ni quand il évite le versement du sang (loin de là même) ; alors : qu'est-ce qui fait que les assassinats de Williams soient considérés comme de l'Art ? Mystère...

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Quasimodo
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MessageSujet: Re: Thomas de Quincey   Ven 22 Juil 2016 - 15:56

Comme shanidar, j'ai beaucoup aimé la partie sur les philosophes. C'est étonnant de se rendre compte que c'est celle qui prend le plus de place dans la conférence ...


Je n'avais pas réfléchi au fait que les meurtres de Williams puissent être associés à l'art, idée très étrange.
Sans doute le sont-ils par le choix des victimes (conformes aux points de théorie énoncés en fin de conférence) :

- Elles sont en bonne santé
- Il s'agit de braves gens
- Il s'agit d'une famille.

L'effet théâtral et pathétique est donc atteint.
Le narrateur doit également être fasciné par l'aspect méthodique, implacable et gratuit de ces meurtres, par la totale absence de pitié de l'artiste.
La terreur qui gagne ensuite toute l'Angleterre doit être un gage de qualité supplémentaire.

Mais les arguments avancés par le narrateur ne sont peut-être qu'une conséquence de son propre sentiment de culpabilité. En cherchant à l'apaiser, il nous expose une théorie incomplète ou trop trouble pour qu'on puisse la comprendre nettement. Il arrête enfin de tourner autour du pot à partir du moment où il commence le récit des atrocités de Williams.
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Exini
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MessageSujet: Re: Thomas de Quincey   Ven 22 Juil 2016 - 16:31

En fait, j'ai considéré que l'idée même d'essai était à prendre au second degré (est-ce réellement un essai ou une parodie d'essai ?), et finalement, outre l'humour noir des premiers chapitres, la question restée sans réponse à la fin, qui n'est jamais directement posée mais magistralement décrite avec le "Post scriptum", concerne la raison pour laquelle l'individu, quel qu'il soit, consciemment ou inconsciemment, est captif (sans pour autant obligatoirement y trouver un exutoire ou, pourquoi pas, l'approuver) du risque, du malheur, du meurtre, du macabre... tant qu'il le vit via un média, livre ou écran (cinéma, télévision), et qu'il n'est pas acteur, direct ou indirect.

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Dernière édition par Exini le Ven 22 Juil 2016 - 17:01, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Thomas de Quincey   Ven 22 Juil 2016 - 16:31

J' ai envie de relire Confessions d' un opiomane anglais. Je pensais que Baudelaire était le traducteur, mais il s' agit de Musset dans
mon édition.
Alors je crois que je vais choisir la traduction de Leyris.

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Quasimodo
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MessageSujet: Re: Thomas de Quincey   Ven 22 Juil 2016 - 17:02

Exini a écrit:
En fait, j'ai considéré que l'idée même d'essai était à prendre au second degré

Je suis tout à fait d'accord. En parlant d'une théorie un peu floue, je parlais bien de celle du narrateur (et non pas de De Quincey).

Exini a écrit:
la question restée sans réponse à la fin, qui n'est jamais directement posée mais magistralement décrite avec le "Post scriptum", concerne la raison pour laquelle l'individu, quel qu'il soit, consciemment ou inconsciemment, est captif (sans pour autant obligatoirement l'approuver) du risque, du malheur, du meurtre, du macabre... tant qu'il le vit via un média, livre ou écran (cinéma, télévision), et qu'il n'est pas acteur, direct ou indirect.

Je suis pas sûr de comprendre le sens de captif ...
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Exini
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MessageSujet: Re: Thomas de Quincey   Ven 22 Juil 2016 - 17:38

Alors ce n'est peut-être pas le bon terme. Disons qu'un livre, un film où l'émotion est poussée à son paroxysme, aura plus de chances d'attirer un lecteur, un spectateur, même si l'auteur n'est pas bon. Mais je m'égare peut-être.

Et de toutes façon de Quincey, heureusement, a un style qui fait mouche.

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shanidar
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MessageSujet: Re: Thomas de Quincey   Sam 23 Juil 2016 - 18:50

C'est vrai qu'on ne peut que s'interroger sur notre fascination pour le Mal, l'attirance pour le macabre et c'est au fond comme un pied de nez à la curiosité morbide du lecteur de finir, comme le fait de Quincey, par l'exposition sordide de meurtres totalement abjects. C'est comme si nous étions des enfants qui jouent à se faire peur...

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MessageSujet: Re: Thomas de Quincey   Mer 27 Juil 2016 - 15:22

Merci Quasimodo pour ton commentaire. Bien envie de le lire maintenant.

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Quasimodo
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MessageSujet: Re: Thomas de Quincey   Ven 29 Juil 2016 - 22:24

Merci à toi, Pia ! Ca en vaut la peine sourire
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