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 LC Louis Guilloux : Le Sang Noir

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shanidar
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MessageSujet: Re: LC Louis Guilloux : Le Sang Noir   LC  Louis Guilloux : Le Sang Noir - Page 5 Icon_minitimeVen 26 Juin 2015 - 15:15

Je pense que justement le thème de l'Union sacrée n'intervient pas au hasard dans ce roman et qu'il nous permet en tout cas de le dater avec précision à octobre 1917, c'est-à-dire au point de basculement, d'éclatement de cette Union sacrée.

Car Sullien, je pensais moins à l'Union sacrée entre les catholiques et le gouvernement qu'à celle née du brusque ralliement de la gauche en août 1914. Les dirigeants de la SFIO et de la CGT étant à l'époque de farouches pacifistes et antimilitaristes, il fallait que le gouvernement arrive à les convaincre de voter les budgets militaires pour que la France montre un front uni face à l'Allemagne. Par ce vote, les membres des partis de gauche faisaient allégeance au gouvernement de Poincaré et finissaient par accepter de fourbir des armes pour la guerre.

Mais précisément en 1917, et je ne crois pas que Guilloux ai choisi cette date au hasard, l'Union Sacrée est en péril alors même que la guerre de tranchées, la sale guerre crée des doutes tout autant du côté des militaires que des gens de l'intérieur et qu'il est donc nécessaire, une nouvelle fois, de présenter à l'opinion publique un front uni. Or 1917 marque le triomphe en Russie de la révolution bolchévique, les bolchéviques s'étant eux-mêmes  engagés à arrêter la guerre dès qu'ils seraient au pouvoir. C'est ce qu'entendent, lisent, axiomisent tous les jeunes que nous croisons dans le roman de Guilloux et qui remettent en question la guerre elle-même. Si les Bolchéviques s'engagent à cesser le combat, alors n'importe quel gouvernement peut prendre cette décision… Or, cette idée est évidemment une pure hérésie pour ceux de l'intérieur qui désirent une victoire éclatante et non pas une paix partagée, d'où le retour de l'idée d'Union sacrée (qui revient par deux fois dans le roman au début et au milieu) comme pour réinscrire l'œuvre dans un questionnement politique qui tend vers le basculement. Si les jeunes se mettent à croire qu'un parti (et on peut d'ailleurs noter que le parti socialiste renonce à participer au gouvernement en septembre 1917) peut les soutenir dans leur revendications d'un cessez-le-feu, les notables, eux, ne peuvent tolérer d'aucune manière cette façon de voir. Jusqu'au boutistes, acharnés, les notables ne peuvent envisager l'éclatement de l'Union qui sera pourtant effective dès novembre 1917, avec le début des grèves organisées par les partis et les syndicats de la gauche. [Rappelons rapidement que les Allemands ont vécu de manière exactement semblable les mêmes problématiques].

Il est d'ailleurs très intéressant de faire un parallèle sur les écrits de guerre que nous avons pu lire, en particulier ceux de Barbusse ou Remarque. Ils ne disent pas du tout la même chose que Guilloux du soldat qui rentre chez lui en permission. Pour les premiers le soldat est déboussolé, il ne reconnait plus le monde pacifié dans lequel il a vécu et en même temps il ne peut rien dire de la guerre car les civils ne pourraient pas comprendre ce qu'il vit, ce qu'il endure, sa détresse. Il y a une impossible porosité entre le monde guerrier et les autres… Or, Guilloux nous présente une toute autre vision des permissionnaires, n'hésitant pas à molester Babinot qui les écœurent avec son patriotisme de planqué ; ou même avec Amédée qui dit bien ne pas vouloir y retourner, ou Werner qui voit sa vie s'écrouler en croisant le général… Nous ne sommes plus du tout dans le silence, la honte d'une parole impossible à prononcer, mais bien dans la revendication d'une jeunesse, qui telle Pierre accuse par lettre ses parents de l'avoir conduit à la mort. Libération des mots et des attitudes qui est bien différente de la gêne rencontrée dans d'autres œuvres… Il faut sans doute se souvenir ici, que Guilloux ne fit pas la guerre et qu'il écrit son texte assez tardivement (en 1935), il aura eu le temps de se forger des convictions politiques et de les dire (sans trop appuyer) à travers un texte comme Le sang noir, que l'on peut lire comme une chronique provinciale ou l'histoire d'un homme bourreau de lui-même, mais également comme un texte politique à l'heure où déjà l'Allemagne se réarme et où Guilloux n'est autre que le secrétaire du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes.

Il n'est d'ailleurs pas innocent non plus de voir citer Romain Rolland, dont la carrière tout autant d'homme de lettres et de politique a sans doute influencer durablement Louis Guilloux. J'y reviendrai.

N.B. : tout cela me passionne mais je suis peut-être complètement larguée !

N.B (2) : merci Sullien pour les pistes de lecture en particulier Audouin-Rouzeau (dont je sais seulement qu'il est le frère historien de Fred Vargas Rolling Eyes ).

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MessageSujet: Re: LC Louis Guilloux : Le Sang Noir   LC  Louis Guilloux : Le Sang Noir - Page 5 Icon_minitimeVen 26 Juin 2015 - 15:50

Citation :
Le plus singulier , c'était que Bobinot croyait être son masque social , qu'il voulait ignorer ce personnage caché comme une devinette dans les bourrelets de sa nuque .Le faux Bobinot seul voulait compter .Il ya vait un Bobinot qui tonnait contre les Boches , le Bobinot héroique et imbécile de tous les jours et un autre , le vrai qui pleurait des larmes silencieuses sur la mort prochaine de son fils et sur son propre destin.Peut-être était -il nécessaire qu'il y eut un Bobinot tonnant afin que l'autre pût pleurer toutes ses larmes .


Oui le voilà le portrait de ce fameux Bobinot décrit par Cripure ! Portrait de Bobinot , mais aussi de Cripure sous les apparences ( ou du moins ce qu'il ressent de lui-même et qu'il ne se pardonne pas ), de l'humanité toute entière  .....Cripure le pur qui aspire à la fraternité universelle sachant pourtant que c'est une douce utopie .

Citation :
Il existe un langage pour ainsi dire de la peau et du sang par où le langage secret se transmet de l'un à l'autre avec une sûreté infallible , révélant , je veux bien, dans un Mr quelconque , le battement  angoissé d'un coeur .Et ,par ce chemin , tous les hommes pourraient me devenir fraternels , je pourrais me reconnaitre en chacun d'entre eux et les aimer .Il ya des jours où j'ai été tout près de le faire , où ce sentiment poignant d'un malheur commun dans une fraternité commune a désarmé ma haine .....Puisque en fin de compte , c'était toujours le même battement de coeur angoissé qu'on retrouvait en chacun , la même épouvante devant la mort non seulement de soi , mais de l'amour -être séparés-qu'y avait-il d'autre à faire que de tendre les bras vers un dieu auquel il ne croyait plus ou croyait ne plus croire , au moins vers un frère aussi malheureux que soi ? Il l'avait parfois tenté , découvrant avec ivresse que son propre malheur s'allégeait au moins du fait qu'il ne serait plus seul à souffrir , et qu'il pourrait le partager avec d'autres .Mais ils n'avaient rien voulu savoir ! Nouveau mystère , c'est qu'ayant conscience de cela aussi , peu ou beaucoup, là n'était pas la question , ils continuassent d'agir comme ils le faisaient , comme si ce secret leur eût été étranger .En raison même de ce que pensait Cripure sur le mystère de ces langages et sur leur infaillible précision , sa conviction intime était que personne , du plus idiot au plus génial , n'était sourd .Ce battement angoissé du coeur , il était sûr que chaque homme du monde en percevait sa présence , en devinait le sens .Mais alors comment du sein de cette angoisse pouvait naitre tant de haine et non seulement de haine mais de sottise ....

Un passage essentiel de l'oeuvre où toute la complexité de l'individu apparaît .
L'altérité représentée ici  comme la seule issue pour échapper à la peur et aux vilains maux sur terre : non pas vraiment ce serait  peut-être l'inverse aller au devant de l'autre en s'appuyant sur l'universel , ce "langage de la peau et du sang" pour trouver l'issue salvatrice qui conduirait à l'altérité ....

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MessageSujet: Re: LC Louis Guilloux : Le Sang Noir   LC  Louis Guilloux : Le Sang Noir - Page 5 Icon_minitimeVen 26 Juin 2015 - 16:45

shanidar a écrit:
Je pense que justement le thème de l'Union sacrée n'intervient pas au hasard dans ce roman et qu'il nous permet en tout cas de le dater avec précision à octobre 1917, c'est-à-dire au point de basculement, d'éclatement de cette Union sacrée.

Car Sullien, je pensais moins à l'Union sacrée entre les catholiques et le gouvernement qu'à celle née du brusque ralliement de la gauche en août 1914.

Ah, au temps pour moi, j'avais réagi à ça :

shanidar a écrit:
Il va falloir parler un peu de la fameuse Union Sacrée dont le terme revient à plusieurs reprises dans le texte (et qui, ici désigne l'alliance entre pouvoir militaire et pouvoir religieux...).

Ou alors, c'est une allusion au départ de Denys Cochin en août 17...
Bah... peu importe.

Beau résumé, sinon. Je reste étonné par l'assourdissante absence des mouvements de grève, importants en 1917...
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MessageSujet: Re: LC Louis Guilloux : Le Sang Noir   LC  Louis Guilloux : Le Sang Noir - Page 5 Icon_minitimeVen 26 Juin 2015 - 20:02

églantine a écrit:
Un passage essentiel de l'oeuvre où toute la complexité de l'individu apparaît .
L'altérité représentée ici  comme la seule issue pour échapper à la peur et aux vilains maux sur terre : non pas vraiment ce serait  peut-être l'inverse aller au devant de l'autre en s'appuyant sur l'universel , ce "langage de la peau et du sang" pour trouver l'issue salvatrice qui conduirait à l'altérité ....

C'est exactement ça ! et un peu plus loin le visage de Janus des hommes se révèlent dans l'anecdote de Kaminsky faisant venir des prostituées à un dîner mondain, tous les mâles finissant par suivre leurs épouses manu militari et cette conclusion qui s'impose : comment l'homme peut-il vivre séparer ? Couper en deux entre ce qu'il est intimement et ce qu'il montre en société ? Puissant !

@ Sullien : il y a tout de même l'étonnant passage de la rébellion à la gare au moment même où le proviseur décide de quitter la ville pour tenter de sauver son fils du peloton d'exécution. Premiers élans d'une population exsangue qui n'en peut plus d'observer les règles et les désordres qu'elles génèrent.

[Bédou, arrête le pastis et les socca et viens nous rejoindre, non mais heu !]

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MessageSujet: Re: LC Louis Guilloux : Le Sang Noir   LC  Louis Guilloux : Le Sang Noir - Page 5 Icon_minitimeVen 26 Juin 2015 - 22:22

Je vous lis !

En 17 Guilloux n'avait que 18 ans et était surveillant au collège de St-Brieuc puisqu'exempté à cause de sa main abîmée, donc  l' appartenance de son père à la SFIO et  c'est sa responsabilité départementale : pour le Secours Rouge, sa connaissance du peuple qui souffre,  qui ont participé à ses réflexions politiques et qui donnent sens à ce récit.


S' en est trop d'hypocrisie,  lorsque Cripure entend Nabucet vouloir mater la rebellion des soldats, il le gifle ! Une gifle retentissante, juste et méritée. Nabucet en demande réparation dans un duel.

Enfin il se révolte et comme il le dira plus tard à Moka la gifle est ..globale, elle le venge de beaucoup. (dans le dialogue que Cripure a avec Moka, il se dévoile )

Les descriptions de l'église que Cripure voit comme un animal, le boeuf et celles des vieilles maisons sont presque angoissantes.

"Le tintement de la sonnette emplit la maison toute entière qui résonna comme une boite vide et en même temps, dans son dos, voilà que le boeuf se prit à rugir terriblement. Sans doute était-t-il jaloux qu'on vint rendre visite à l'un de ses sujets et sans doute aussi n'avait-il pas d'autre façon d'exprimer sa colère que de rugir à pleine gorge. De sa puissante voix de bronze, il jeta un appel désespéré, un hurlement à la mort en protestation à l'offense de  Cripure à la paix de ce lieu, à l'insolente audace qu'il témoignait en voulant que s'ouvrit une porte."

Le pathétique et le grotesque anime tour à tour le récit.

Mme Villaplane se meurt de solitude et de souvenirs, amoureuse de Kaminsky qui lui porte plusieurs masques, elle s'offre mais il refuse et s'enfuit. La scène de ménage entre Cripure et Maïa quand il lui apprend qu'il va se battre en duel, traduit la distance entre ces deux êtres.

Le langage de Maïa est très jouissif

"- Tu m'as l'air faraud s'écria-t-elle, libérant enfin sa colère. Tu trembles du maigre des fesses et tu voudrais jouer au p'tit soldat. Je voudrais qu'il te verrait ton Nabucet, il rigolerait bien. Que si t'avais une petite sonnette au bout du nez on l'entendrait d'une lieue. Sacré vieux con !"

Cripure mesure et analyse sa peur, sa faiblesse.

"Depuis combien d'années s'était-il ainsi laissé surprendre à l'improviste et enchaîner ? Trivialité, dérision sur toute la ligne. En ce moment aussi, pourtant capital, bassement raté, comme le reste, comme serait le duel, sans doute, demain matin. "Je n'ai plus qu'elle murmura-t-il, et elle n'y comprend rien."

Et ce furent les larmes de la goton qui scéllèrent le couple détonant qu'ils faisaient.

"Il fixa sur elle un regard lourd et s'aperçut alors que des larmes tombaient une à une dans le potage de la goton, de grosses larmes qui faisaient en tombant dans le potage de petites éclaboussures."

" - Maïa !
- Qu'est-ce qui l'emporta dans ce cri, de la tendresse ou de la colère ?
- Maïa ! s'écria-t-il, je ne veux pas que..
Il dit : "Que tu pleures" Mais il pensa : "Que tu m'aimes."


Emouvant que ces deux "monstres" se reconnaissent, se trouvent.

Sullien il me semble qu'un des soldat évoque le Chemin des Dames et la chanson de Craonne est bien significative de la rebellion.

j' y retourne

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Dernière édition par Bédoulène le Sam 27 Juin 2015 - 10:21, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: LC Louis Guilloux : Le Sang Noir   LC  Louis Guilloux : Le Sang Noir - Page 5 Icon_minitimeSam 27 Juin 2015 - 10:10

"et que serait un homme libérer des contingences sociales ? Un animal ? ou bien cet individu aristocratique dont Palante parle dans ses écrits ?"

Shanidar, pour moi cela ne fait aucun doute, la réponse est qu'une fois libéré du carcan des contingences sociales que "ses maîtres" lui impose, l'individu pourra enfin s'épanouir en se débarrassant de son instinct grégaire au profit de valeurs plus positives.

Bédoulène, je n'ai pas encore lu "l'herbe d'oubli" mais cela ne saurait tarder.
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MessageSujet: Re: LC Louis Guilloux : Le Sang Noir   LC  Louis Guilloux : Le Sang Noir - Page 5 Icon_minitimeSam 27 Juin 2015 - 10:11

Bédoulène a écrit:
Sullien il me semble qu'un des soldat évoque le Chemin des Dames et la chanson de Craonne est bien significative de la rebellion.
Ah ! oui, les mutineries sont bien présentes. Mais les grèves de l'Arrière, les mouvements sociaux ?
Bon... Comme je l'ai dit, c'est un roman provincial : c'est donc assez logique, en définitive. Mais on pouvait attendre, au détour d'une conversation...

C'est noté, je te recopierai un extrait de La France, la Nation, la Guerre : 1850-1920, Bédou !
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MessageSujet: Re: LC Louis Guilloux : Le Sang Noir   LC  Louis Guilloux : Le Sang Noir - Page 5 Icon_minitimeSam 27 Juin 2015 - 10:43

il me semble que l'auteur a plutôt centré son récit sur l ' "Individu" du moral au physique et s'il a choisi cette période de guerre c'est, je suppose, parce l'Individu se révèle plus complètement.

par exemple la réaction de Kaminsky à la vu des prisonniers

je poursuis ma lecture

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MessageSujet: Re: LC Louis Guilloux : Le Sang Noir   LC  Louis Guilloux : Le Sang Noir - Page 5 Icon_minitimeSam 27 Juin 2015 - 19:04

@ Bédou :

On a donc vu naître, autour de S. Audoin-Rouzeau et des Becker notamment ainsi que dans le cadre de l'Historial de la Grande Guerre en particulier, cette idée d'une "culture de guerre", qui part de l'idée que les représentations déterminent les actes. Cette approche historiographique, qui demande d'interroger les représentations et de comprendre le sens que les populations donnaient à la guerre vécue, implique de descendre au niveau de l'individu.
La culture de guerre est définie comme "l'ensemble des représentations de la guerre élaborées par les contemporains du conflit qui se caractérise par la formation d'une opinion publique, la construction de la figure de l'ennemi, l'accommodation face à une violence d'ampleur (*la "banalisation du conflit" pour reprendre l'expression de J.-J. Becker), d'intensité et de durée inédites, la gestion individuelle et collective de la souffrance, de la mort et du deuil et de sa mémoire" (La Violence de guerre, 2002).
Pour S. Audoin-Rouzeau, c'est la culture de guerre qui explique l'immense sacrifice consenti par la société française (autrement dit, qui explique "que les Français aient tenu"). Elle se serait constituée par une propagande efficace, fait nouveau : la GM1 marquerait ainsi la première tentative d'encadrement de la société en guerre sur une vaste échelle (diffusion d'une culture écrite et urbaine avec les journaux, forte implication des enfants par l'école notamment, etc. ; à partir de 1915, affirmation du cinéma d'actualité contrôlé par l'autorité militaire). Une propagande non exclusivement verticale d'ailleurs, mais exercée autant par l'action des individus eux-mêmes que des institutions (cf. diffusion des "objets culturels", dont on trouve un écho dans le roman avec la proposition d'ouvrir un musée de la guerre ; contribution des universitaires et des intellectuels : cf. la Lettre à tous les Français de Lavisse et Durkheim, etc.).
Bien sûr, cette culture est loin d'être homogène et son contenu peut varier quelque peu, socialement, politiquement, géographiquement, mais les grandes lignes persistent : l'Allemand est un Barbare, une menace pour la civilisation humaine dans son ensemble ; de fait, le conflit qui nous concerne est un affrontement radical posé en termes de survie d'une certaine conception de l'être humain. Une rhétorique patriotique bien aidée par la mémoire de la défaite de 1870 et par l'invasion allemande en 1914 (cf. donnée importante pour la CGT ou les socialistes, sous la houlette d'E. Vaillant).

Voici une analyse conclusive de S. Audoin-Rouzeau (La France, la Nation, la Guerre : 1850-1920, pp.335-337) :

Citation :
La Grande Guerre, moment d'apogée du sentiment national français ? Très probablement. Le conflit de 1914-1918 fut avant tout un affrontement entre nations, entre Européens - ou hommes de culture européenne - combattant pour leur nation. Ceci est vrai des Français comme de la plupart de leurs alliés et de leurs adversaires.. Et il ne sert à rien de le nier, en surestimant l'importance des résistances, des révoltes, des refus. La clef de la compréhension des immenses sacrifices consenties par la population française pendant la Grande Guerre, et donc une des raisons de la durée et de l'acharnement du conflit, c'est l'investissement des Français de 1914-1918 sur leur nation. C'est leur sentiment, si fortement intériorisé, qu'ils avaient à la défendre, quel qu'en puisse être le coup. Car le conflit fut, plus encore en France qu'ailleurs, de nature fondamentalement défensive. Le consentement de ceux qui ont pris part directement aux combats, comme de ceux sans lesquels, à l'arrière, il n'y aurait pas eu de guerre longue, est le point nodal de toute compréhension des attitudes des Français en guerre.
(...) Si la nation française a fait l'objet d'un tel investissement, c'est aussi parce qu'elle était perçue comme porteuse d'immenses attentes positives. Attentes d'un monde meilleur, d'une nouvelle étape de la civilisation humaine dont la France était censée être porteuse, d'un monde débarrassé du fléau de la guerre, grâce à la victoire alliée... Attentes qui expliquent l'importance de l'engagement dans le conflit et qui puisent aussi bien dans la foi républicaine que dans les fois catholiques, protestantes, juives. (...) Qu'on le veuille ou non, la guerre de 1914-1918, dès qu'on veut bien l'envisager sous l'angle culturel, fut un moment d'immense tension collective, de type effectivement messianique, puisée aux sources de la foi patriotique. Même si la plupart on d'abord subi, obéi à la contrainte, "tenu" faute de pouvoir faire autrement , seule une étroite minorité a pu s'affranchir totalement du système de représentations que l'on a tenté de décrire et qui fut très largement partagé. Un système de représentation structuré autour d'une idée de nation plongeant ses racines fort loin avant le conflit, puis exacerbée par quatre années de guerre et finalement détruite - mais après un certain délai seulement, lors de l'entre-deux guerres - par le poids de souffrances qu'elle avait infligé.

Le passage en gras est une allusion claire à la position de ses détracteurs, qui insistent sur une histoire sociale (coercition, contrainte) plutôt que culturelle (consentement). Ces derniers contestent l'idée d'un "consentement" et mettent en avant la place de la contrainte. Une contrainte exercée par toutes les institutions qui encadrent et structurent la vie sociale (l'Etat, la justice militaire ; l'Ecole ; l'entreprise ; la famille et les groupes sociaux : regard des autres).
Pour SAR, une telle explication ne peut être suffisante.
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MessageSujet: Re: LC Louis Guilloux : Le Sang Noir   LC  Louis Guilloux : Le Sang Noir - Page 5 Icon_minitimeSam 27 Juin 2015 - 22:15

merci Sullien

donc Lucien, Pierre, Amédée, Cripure font partie de cette minorité ! Il semble  que l'auteur ait  choisi cette voie pour son récit.

"seule une étroite minorité a pu s'affranchir totalement du système de représentations que l'on a tenté de décrire et qui fut très largement partagé."


je reprends

cloporte :  le terme désigne une personne âgée peu dynamique, une personne qui se coupe du monde comme un ermite, une personne antisociale ou un misérable ; sous forme d'apostrophe (Espèce de cloporte), l'expression est une insulte

Le cloporte qu'entend et voit Cripure la nuit représente peut-être la menace de la société envers lui ? cette nuit avant le duel annoncé le cloporte intéresse particulièrement Cripure, il voit en lui un présage, de même que l'illusion qui lui fait entendre le tic tac de la montre du portrait de Toinette.

Mr Faurel, l'arbitre qui défend Cripure, son ami dit-il, fait son éloge* avec infiniment de respect auprès du capitaine Plaire (lui aussi a une attitude honorable quand à la participation de Cripure au duel et Nabucet reçoit pour la 2ème fois de la journée ce qu'il mérite)

* "Dans une certaine mesure il représente ce que notre civilisation peut donner de meilleur, bien que ce soit un esprit qui se nie lui-même, mais c'est peut-être là sa grandeur."

Le dialogue entre Faurel et Lucien à propos de Cripure est riche de valeurs. Ce que dit Lucien est, pour moi, une interrogation essentielle pour l'Individu.

"Il ne s'agit pas de savoir si l'on doit vivre ou mourir, aimer ou haïr. Il s'agit de savoir au nom de quoi ?"

Cripure considère qu'on lui a volé sa mort et qu'une fois de plus il a été roulé ; qu'importe que ce fut par ses amis et dans de bonnes intentions.

C'est dans la troïka, un moyen de transport aussi insolite que peut l'être Cripure que ce dernier fait sa dernière course.


Quelle écriture me suis-je dis tout au long de ce récit, travaillée comme un artisan avec de bons outils, la connaissance de ce milieu, son humanité.

Extrait

"Le Comte de Trinquaille, grand chasseur, gros mangeur, grand fumeur, gros buveur, grand propriétaire terrien, et gros fainéant, grand trousseur de filles, gros et gras en tout, en tout aimant le gros et le gras. Ce gros descendant d'une grande et grasse famille s'était pris un jour d' amour pour notre petite ville en même temps que pour une veuve, et comme, chose étrange, il ne possédait rien en cette ville, il avait fait construire, avec l'argent volé à ses fermiers, ce château."

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MessageSujet: Re: LC Louis Guilloux : Le Sang Noir   LC  Louis Guilloux : Le Sang Noir - Page 5 Icon_minitimeDim 28 Juin 2015 - 8:03

pour revenir à ce que tu disais Shanidar du choix par l'auteur de l'année 1917, je pense qu'il faut aussi ajouter surtout de cette journée "remise de la médaille" à Mme Faurel ! ce n'est pas une journée banale.


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MessageSujet: Re: LC Louis Guilloux : Le Sang Noir   LC  Louis Guilloux : Le Sang Noir - Page 5 Icon_minitimeLun 29 Juin 2015 - 10:22

Toutes les tergiversations autour du duel entre Cripure et Nabucet (quelle giroflée !) m'ennuient un peu mais quelle beau portrait que celui de Claire Marchandeau, tout en retenue (même si c'est parfois agaçant de voir les femmes pratiquement exclusivement représentées comme de parfaites infirmières auprès de leurs maris...), quelle force d'âme lui faut-il pour aller parler (tenter de sauver son fils) au député Faurel pendant que son mari s'étouffe dans ses sanglots...

J'ai presque fini. On s'attend plus ou moins au dénouement fatal après la prédiction pessimiste (mais tellement réaliste) de Lucien...

@ La Giù, je n'ai jamais lu Léautaud mais le peu que j'en connais me donne envie d'aller à sa rencontre...

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MessageSujet: Re: LC Louis Guilloux : Le Sang Noir   LC  Louis Guilloux : Le Sang Noir - Page 5 Icon_minitimeMar 30 Juin 2015 - 10:58

La fin du roman est une sorte d'apothéose ! comme si Guilloux en un geste proche du sublime rendait un dernier hommage à son maître, celui qui aura guidé ses années estudiantines et lui aura donné le goût de la révolte et des hommes simples, purs (comme le dit églantine).

Je quitte à regret notre ami Cripure et la clique de mauvais et de bonshommes qui l'entourait.

Merci à tous ceux qui ont participé à cette lecture commune et à ceux qui nous ont lu ! Ce fut, comme toujours, un grand plaisir de faire cette lecture en bonne compagnie !

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MessageSujet: Re: LC Louis Guilloux : Le Sang Noir   LC  Louis Guilloux : Le Sang Noir - Page 5 Icon_minitimeMar 30 Juin 2015 - 15:26

moi aussi je remercie les participants et intervenants.

mais que ceux qui nous rejoindraient plus tard sont bienvenus, je surveillerai le fil sourire

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MessageSujet: Re: LC Louis Guilloux : Le Sang Noir   LC  Louis Guilloux : Le Sang Noir - Page 5 Icon_minitime

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