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 Jean-Yves Jouannais

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shanidar
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MessageSujet: Jean-Yves Jouannais   Jeu 19 Nov 2015 - 9:31



Critique d'art, Jean-Yves Jouannais a été rédacteur en chef de art press et co-fondateur de la Revue Perpendiculaire. Il est l'auteur de plusieurs essais ainsi que d'un roman. Depuis 2008, il se consacre à un cycle de conférences-performances, L'Encyclopédie des guerres, à Paris (Centre Pompidou) et à Reims (La Comédie)

Bibliographie

1997 Artistes sans œuvres : I would prefer not to,
1999 Des nains, des jardins : essais sur le kitsch pavillonnaire, Page 1
1999 Armand Silvestre, poète modique,
2001 Jésus Hermès Congrès,
2003 L'Idiotie. Art. vie. politique - méthode,
2004 Prolégomènes à tout château d'eau,
2012 L'usage des ruines : portraits obsidionaux,  Page 1
2014 Les Barrages de sable, Page 1
2016 La bibliothèque de Hans Reiter, Page 1

source : Editions Verticales

Citation :
index mis à jour le 22/06/2016

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shanidar
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MessageSujet: Re: Jean-Yves Jouannais   Jeu 19 Nov 2015 - 9:39

Lire cette courte présentation ne vous apportera pas grand-chose. En revanche si je vous dis que cet écrivain est une sorte de faussaire, un mystificateur proche de Borges, un encyclopédiste farfelu et l'inventeur du personnage de Félicien Marboeuf, vous risquez d'être un peu plus intrigué... Non ?

En 1997, Jouannais publie Artistes sans œuvres dans lequel il met en scène la figure fictive (mais pas seulement) de Félicien Marboeuf, né en 1852, se rêvant écrivain mais mourant sans œuvre, hormis une correspondance avec Marcel Proust (que Jouannais écrira réellement). Mais le jeu sur le virtuel ne s'arrête pas là, puisqu'en 2009, toute une exposition est imaginée autour de la figure de Félicien Marboeuf. Une expo qui accueille une dizaine de plasticiens (dont Christian Lacroix) qui recréent l'univers, la vie et la non-œuvre de Marboeuf. Bluffant ! Yeah !

Un article sur cette expo : ici

Je reviens avec un commentaire de L'usage des ruines...

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MessageSujet: Re: Jean-Yves Jouannais   Jeu 19 Nov 2015 - 19:09

shanidar a écrit:
En revanche si je vous dis que cet écrivain est une sorte de faussaire, un mystificateur proche de Borges, un encyclopédiste farfelu et l'inventeur du personnage de Félicien Marboeuf, vous risquez d'être un peu plus intrigué... Non ?

Tout ça dans "Artistes sans oeuvres" ? C'est alléchant... Very Happy

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shanidar
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MessageSujet: Re: Jean-Yves Jouannais   Ven 20 Nov 2015 - 11:35

Et c'est aussi la raison pour laquelle je range Jouannais du côté des écrivains et non pas des essayistes, parce qu'il brouille les pistes et qu'il écrit divinement bien.

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MessageSujet: Re: Jean-Yves Jouannais   Ven 20 Nov 2015 - 11:41

L'usage des ruines

En bon falsificateur de la réalité littéraire, Jouannais entame son premier chapitre par ces mots : Où l'on commence, naturellement, par en savoir davantage sur le véritable auteur de cet ouvrage… qui n'est pas Jouannais mais bien Enrique Vila-Matas, également auteur du livre de Jouannais Artistes sans œuvres, alors que Jouannais se revendique l'auteur d'un livre de Vila-Matas : Abrégé d'histoire de la littérature portative

Mais ce n'est pas ni le plus troublant, ni le plus ludique des tours de l'auteur, car lors d'un dîner avec Vila-Matas il lui demande de devenir l'un de ses personnages, parce que seul un personnage peut éprouver la mélancolie qui est décrite dans les livres et non seulement il veut devenir un être de fiction mais il veut que Vila-Matas l'envoie à la guerre ! Mais pourquoi moi, s'exclame Vila-Matas. Parce que Sebald est mort. Répond Jouannais.

Quelques mois plus tard, Jouannais reçoit le manuscrit de Vila-Matas, L'usage des ruines, recensant la destruction de 22 + 1 villes et autant de conquérants, soldats ou autres témoins des désastres. A charge pour Jouannais (et peut-être aussi pour le lecteur) de s'immiscer dans l'une de ces courtes histoires (pas plus de quatre ou cinq pages) qui reviennent toute sur l'idée de laisser derrière soi… une ruine.

Ce qui ressort en premier lieu de cette lecture, c'est que bien souvent le conquérant par ses actes de dévastation parvient en général à éprouver du remord et une immense frustration devant les ruines des villes fabuleuses qu'il a voulu combattre. Certaines anecdotes (car il est bien question ici d'une sorte de mini-encyclopédie ludique et brillante) montrent l'effet totalement contre-productif de la destruction : Naram-Sin incendiant Ebla et cuisant ainsi des milliers de tablettes cunéiformes qui permettront de faire revivre la ville dans ses moindres détails ou Otto von Gentz qui de 1914 à 1918 combattra dans le village de Vauquois, lequel à la fin de la guerre n'est plus qu'un… trou.

Citation :
La brume est mêlée de lourds nuages de gaz asphyxiants. Lorsque les Américains pénètrent dans le village, les combats sont brefs, acharnés et pourtant empreints d'une lassitude nouvelle. Je me rends avec une poignée de survivants. Il est 10 heures du matin. Le brouillard s'est levé. Je m'apprête à quitter Vauquois quand je m'aperçois que le village n'existe plus, pas même à l'état de ruines. Aucun décombre. Quand a-t-il disparu ? (…)

La butte avait été littéralement retournée, évidée, écimée. Son sommet s'était affaissé de dix-huit mètres, dix-huit mètres de roches et de terre volatilisés par les explosions et les sapes. En tout, 218 mines allemandes et 321 françaises avaient redessiné l'éminence en fosse. Bien avant la fin du conflit, le village avait entièrement disparu au fond de ce cratère.


Mais au-delà de l'aspect étonnamment curieux de l'objet-livre (on y apprend une foultitude de choses vraiment passionnantes) se pose la question de la véracité des évènements, des mots, des actions, des journaux intimes que cite allègrement l'auteur. Se glisse souvent le doute sur l'authenticité des gestes, des émotions, des images et de ce doute né l'envie d'aller encore plus loin dans les recherches de l'auteur, de se pencher encore et encore sur les ruines fumantes de Carthage, sur la campagne allemande recouverte de papier aluminium, sur la mégalomanie des uns et les remords des autres. Jouannais, tel un petit poucet de la littérature guerrière, laisse derrière lui une tonne de références qu'on aimerait patiemment explorer et défricher, comme si tout à coup la destruction, son récit devenait construction imaginaire, littéraire, stratégique, histoire du monde et des hommes, tour de Babel ou jardin babylonien dont les plans se dressent lentement sous nos yeux. Comme si soudain les récits de destruction prenaient le contre-pied de ce qu'ils disent et nous parlaient, par la force du souvenir et de l'imagination de villes bien réelles, celles de nos rêves, de nos émotions, de nos fictions sensibles. Comme si la sensation pouvait prendre le pas sur la matière…


J'avoue que cette expérience rare me réjouit et nourrit nombre de mes rêvasseries depuis quelques jours…

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Bédoulène
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MessageSujet: Re: Jean-Yves Jouannais   Ven 20 Nov 2015 - 14:32

quel mot pour te remercier de ce commentaire étonnant, captivant ?    Shanidar

certainement que la lecture sera la meilleure réponse

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MessageSujet: Re: Jean-Yves Jouannais   Dim 10 Jan 2016 - 10:54

Des nains, des jardins : essai sur le kitsch pavillonnaire

Ne nous trompons pas : cet essai est très sérieux.

D'emblée, Jouannais pose les jalons de sa réflexion : il ne s'agit pas de se moquer ou de prendre en pitié le kitsch des jardins pavillonnaires mais bien de comprendre que le kitsch est partout, il est en vous, il est en nous, il est en moi !

S'appuyant sur de solides références ( de Milan Kundera à Baudrillard en passant par Flaubert et Huysmans) Jouannais tente d'atteindre l'obscure vérité, la ténébreuse raison poussant certains hommes à peupler leur jardin de figurines en plastique, de faux puits ou de brouettes décorées.

Pour commencer, il faut reconnaître que le petit jardin décoré est une manipulation, un mensonge, un artifice, un détournement permanent d'objets usuels. Il est aussi accumulation, superposition, prolifération spontanée d'objets hétéroclites, souvent mal assemblés, anarchiquement choisis. Ceci dénotant l'abyssal vide de vie qu'il faut absolument remplir, combler, meubler, investir. Et l'accumulation est aussi une forme de richesse, de démonstration d'une consommation possible, souvent tous azimuts. Tel le bovarysme d'une Emma prenant l'expression du sentiment pour le sentiment lui-même, le jardinier retraité altère sa lecture du réel en croyant magnifier son espace horticole. En voulant par l'objet dire le réel, le jardinier invente un dire vrai mensonger.

Après une description particulièrement pertinente des jardins 'cultivés' (comme ceux relevant de l'art brut) ou du jardin japonais, Jouannais s'attache à démontrer en quoi le petit jardin pavillonnaire s'éloigne de l'idéal historique, politique, voire métaphysique ou spirituel des premiers comme des seconds.

L'une des principales raisons de cet éloignement naît directement des motivations (pour ne pas dire des non-motivations) des créateurs banlieusards. Et si le jardin pavillonnaire peut sembler un peu niais dans ses représentations, il n'empêche qu'il est souvent le résultat d'un ressentiment, d'un ennui immense, d'un désir anarchique de désordonné ce qui fut ordonné. De là, Jouannais envisage un rapprochement passionnant entre les décadents du XIXème siècle et nos jardiniers retraités, les mêmes rites présidant au même résultat...

La dernière partie de cette enquête traite plus particulièrement du nains de jardin, emblème international du kitsch horticole. Car on peut se demander pourquoi des nains ? A cette question, Jouannais propose trois réponses dont aucune ne semble le satisfaire complètement : le nain serait (parce qu'il est sans conscience comme un enfant à peine né) l'image édenique d'un Adam fantasmé ; ou bien suivant l'étude d'un spécialiste allemand en nanologie (sic) il s'agirait de la représentation de petits mineurs turcs, sorte de mini-dieux des mondes telluriques, intercesseurs entre ce qui est au fond et ce qui vit sur terre ; enfin, les nains seraient l'image à peine déguisée du dieu Priape, obscène gardien des jardins dont le sexe dressé aurait été remplacé par le fameux bonnet rouge.

Cet essai est, comme il était promis, extrêmement sérieux, particulièrement bien écrit, extrêmement intéressant et même terriblement enrichissant.

Il ne me reste plus qu'à installer un nain dans mon jardin, auquel j'ajouterai au fil du temps un âne, un petit moulin aux ailes virevoltantes, un faux-puits, quelques pneus peint en forme de margelle, etc. Bref, un livre qui regorge d'idées. A la fois stimulant pour l'esprit et sain.

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MessageSujet: Re: Jean-Yves Jouannais   Dim 10 Jan 2016 - 11:59

tu crois que ça me brancherait l'usage des ruines ou les nains de jardin ?

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MessageSujet: Re: Jean-Yves Jouannais   Lun 11 Jan 2016 - 12:27

Aucune idée mais peut-être plus l'usage des ruines... à moins que tu aies été l'un de ces jeunes bambins construisant inlassablement des barrages de sable sur les plages de l'Atlantique ?? Auquel cas, tu pourrais tester son dernier livre : Les barrages de sable !!??

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MessageSujet: Re: Jean-Yves Jouannais   Lun 11 Jan 2016 - 12:54

barrages ou variantes de châteaux de sable ?

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MessageSujet: Re: Jean-Yves Jouannais   Mar 12 Jan 2016 - 16:22

Il me semble que la constante du château de sable est d'être construit pour être détruit...

J'ajoute un extrait de l'autobiographie de Jung, qui me semble assez bien illustrer les explorations de Jouannais (l'enfance, la destruction, le jeu...) :

Citation :
Je sais aussi fort bien que, de ma septième à ma huitième année, je jouais passionnément avec des cubes et que je construisais des tours que je démolissais avec volupté par des "tremblements de terre". Entre ma huitième et ma onzième année, je dessinais à l'infini des tableaux de batailles, sièges, bombardements, combats navals. Puis je remplis un cahier entier de taches d'encre dont les interprétations fantastiques me réjouissaient.

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MessageSujet: Re: Jean-Yves Jouannais   Ven 10 Juin 2016 - 11:51

Retour en enfance avec :

Les barrages de sable - Traité de castellologie littorale


Comme d'habitude, Jouannais s'empare d'un sujet anodin, ici les châteaux de sable dont il explore les occurrences dans la vie réelle : pourquoi construit-on sur toutes les plages de silice des châteaux de sable ? Pour qu'ils soient détruits ! ; en littérature : conviant ainsi à travers les âges, de l'Antiquité à nos jours les châteaux et les villes dévastés par leurs envahisseurs ; et une fois n'est pas coutume en nous invitant souvent à le suivre personnellement dans sa réflexion.

Ecrit à l'aide de courts chapitres souvent très personnels, la quête de Jouannais souffre d'un manque de matériau flagrant, en effet les ruines castellologiques sont rares, voire carrément absentes de nos cursus-curseurs. Il est donc obligé de se servir de sa propre vie pour éclaircir son obsession de la castellologie littorale, convoquant ainsi avec une certaine malice, ses enfants, ses amis (aux noms connus comme ceux d'Olivier Cadiot ou Nicolas Bourriaud), une interview fictive sur son travail de conférencier, un colloque à Yale, la découverte grâce à un archéologue hollandais du secret guerrier des éclusiers, etc. tout un peuple de constructeurs de barrage, de châteaux de sable et de destructeurs.

Cet aspect du traité donne à la fois un côté intime à la lecture et aussi un aspect un peu ludique, un peu plus short et baignade que pour mes précédentes lectures. On y barbote dans des piscines de sable, on plonge dans des rivières pour y construire des barrages d'un jour, on s'interroge, texte à l'appuie sur ce que veut dire exactement l'action de 'raser' une ville et de sa réalisation matérielle.

Extrait de la page 37 :

Citation :
L'après-midi finissait. Nous nous étions allongés. Nous parlions de Maurice, de ce personnage inadapté à tous les aspects du réel que nous avions adopté dès notre rencontre, imaginant les aventures que nous allions lui faire vivre le soir même, lorsqu'un autre personnage est apparu. Petit, rougeaud, sans âge, en maillot et bonnet de bain, une bouée autour de la taille. Il se dirigeait vivement vers l'océan quand il s'arrêta devant notre lagon. Il s'y allongea, sans nous adresser un regard, tout tordu avec son pneu autour du bide. Ça lui mouillait à peine les genoux. Il se mit à brasser l'air de tous ses membres. Ça faisait voler du sable autour. Ça giclait en accéléré. Il pédalait dare-dare. Un bateau à aubes qui négocierait avec le sec intraitable de la canicule. Ça dura longtemps comme ça. Il se releva, exécuta une batterie de mouvements d'assouplissement, du moins c'est à ça que c'était censé ressembler, mais son intermède de sémaphore évoquait curieusement le naufrage d'un porte-avions en placoplâtre dans le bassin des Nymphes de quelque jardin Renaissance, sa nappe de mazout gainant sa ligne de flottaison. Il nous adressa des commentaires. Pas vraiment à nous d'ailleurs. Mais puisque nous étions seuls à ses côtés, c'était comme si.

Je me suis beaucoup amusée à lire ce récit d'une obsession, cette tentative à la fois passionnée, érudite et bohême de trouver des raisons à un jeu de l'enfance voué à sa propre destruction. Mais les conclusions qu'en tire Jouannais, loin d'être légères nous rappelle que l'homme est un prédateur, qu'il se voit en guerrier, en fantassin, en destructeur. Ainsi l'image estivale du château de sable envahit par les eaux, renvoie à des thèmes bien plus violents et nous interroge sur notre capacité intime de pacification ou de violence.

Arrivé presque à la fin de ce traité, Jouannais évoque sa lecture de l'énorme roman de Bolaño : 2666, dans lequel il découvre la figure de Hans Reiter, qu'il décrit ainsi : né d'un boiteux et d'une borgne, qui a tout d'une algue, traverse la vie comme un scaphandrier et qui, de même que Napoléon emporta dans sa campagne russe l'Histoire de Charles XII par Voltaire, que le général Patton débarqua en Sicile accompagné de Thucydide et de Kipling, part se battre à l'Est avec dans son bagage le seul livre qu'il ait jamais possédé, Quelques animaux et plantes du littoral européen, et comment, vivant avec une folle, lisant Döblin, doué d'un regard qui ne doit rien à l'intelligence, forçant la source de toute littérature, qui n'est pas le style, il devient un écrivain majeur inconnu, une sorte de Félicien Marbœuf prussien et paysan que le destin aurait condamné à une infamie plus imméritée qu'il se peut, mais surtout à une guerre peut-être plus écœurante que toute autre (…)

Mais c'est une autre histoire, que Jouannais semble avoir développé dans son dernier livre : La bibliothèque de Hans Reiter.


Que je n'ai pas pu m'empêcher d'acheter...

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MessageSujet: Re: Jean-Yves Jouannais   Mer 22 Juin 2016 - 12:55

La bibliothèque de Hans Reiter

Obsédé par la guerre et par ses avatars littéraires, Jean-Yves Jouannais choisit cette fois pour assouvir sa passion d'écrire un… roman. Un roman qui reste très proche de sa forme d'écriture entre essai et fiction, cherchant à cerner son sujet tout en s'offrant quelques ruades vers l'imaginaire.

Tout commence par cette phrase, tirée de Tacite : Quoiqu'il en soit, comme l'hiver était proche et que le fleuve inondait les plaines, l'armée se mit en marche, sans convoi. Et le lecteur, à la suite de Jouannais embarque dans une étrange entreprise : d'abord acheter des livres lors d'une vente aux enchères, des livres sur la guerre, des livres ayant appartenus au mystérieux Hans Reiter. Jouannais revient avec 250 volumes sur les 800 mis en vente. Il ne comprend pas vraiment la démarche intellectuelle de Reiter qui lui fait posséder un tome d'une série mais pas un autre et encore moins pourquoi dans chaque livre une page est arrachée…

C'est en rencontrant, Ernest Gunjer (alias Ernst Jünger) que Jouannais commence à comprendre les motivations de Reiter, lesquelles seraient de démontrer qu'à la base la guerre est une vaste blague, une blague qui tourne mal.

Ce livre est donc à la fois une quête, une enquête, une réflexion et une nouvelle manière d'envisager l'obsession personnelle de son auteur : la guerre. Comment et pourquoi elle se fait ? Reproduisant des anecdotes plus ou moins célèbres (ou déjà travaillées par Jouannais dans d'autres livres), le narrateur ose une incursion réussie dans l'univers de l'imaginaire, avec des rencontres saugrenues, des dérapages inattendus et une prose poétique qui se lit avec bonheur.


Ce roman (et pas seulement parce qu'il parle des terriers, thématique chère à d'autres auteurs tel que Kafka) m'a beaucoup fait penser aux pas de côté de Christian Garcin et à cette sensation de porosité entre vie réelle et vie imaginaire, vie vécue et vie lue dont j'aime tout particulièrement les arabesques.

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MessageSujet: Re: Jean-Yves Jouannais   Mer 22 Juin 2016 - 15:07

je Renote Shanidar, ce sera une prochaine lecture, tes commentaires sont des invites !

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MessageSujet: Re: Jean-Yves Jouannais   Mer 22 Juin 2016 - 15:33

Oups ! J'avais oublié Jouannais...
Heureusement que tu le commentes régulièrement !

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