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 Jorge Semprún [Espagne]

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Amapola
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MessageSujet: Jorge Semprún [Espagne]   Ven 14 Sep 2007 - 4:59


10.12.1923 (Madrid) - 07.06.2011 (Paris)

Bio (Evene) :
Citation :
Très engagé dans le monde politique, Jorge Semprun adhère à l'organisation communiste de la Résistance des Francs-Tireurs et partisans et entre au parti communiste espagnol en 1942. Il coordonne les activités clandestines de résistance au régime de Franco et anime le travail clandestin du parti communiste sous le pseudonyme de Frederico Sanchez avant d'être arrêté et envoyé en Allemagne. Il est exclu du parti communiste en 1964 pour ses prises de position allant à l'encontre de la politique du parti. Ses écrits et témoignages sur la déportation et la vie dans les camps de concentration lui valent de nombreux prix : le prix Formentor pour 'Le Grand Voyage', le prix Femina pour 'La Deuxième Mort de Ramon Mercader', le prix Femina Vacaresco en 1994. Enfin, le prix littéraire des Droits de l'homme, en 1995, a récompensé son chef-d' oeuvre 'L' Ecriture ou la vie'. En 1996, Jorge Semprun, domicilié à Paris, a été élu à l'académie Goncourt.

J'aimerais avoir le temps et être capable de parler de Semprún comme il mérite qu'on parle de lui. Mais je ne suis pas capable de le faire. Pas maintenant en tout cas.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jorge_Semprun

J'ai bien envie de relire L'Écriture ou la vie et L'Algarabie.
Mais j'ai tellement de choses moins intéressantes à lire obligatoirement!
Alors, ceux qui n'ont de tas de choses embetantes (par rapport à Semprún) à lire obligatoirement, doivent profiter tout de suite cette chance, ce privilège exquis.
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Marie
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MessageSujet: Re: Jorge Semprún [Espagne]   Ven 14 Sep 2007 - 9:00

Ah, moi aussi , j'aime Semprun...
En d'autres temps, et en d'autres lieux, j'avais recopié un de ses textes, poignant, où il raconte comment il a réussi à survivre dans les camps. Cela s'appelle Le mort qu'il faut",je vais entreprendre des fouilles archéologiques pour retrouver!
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Marie
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MessageSujet: Re: Jorge Semprún [Espagne]   Dim 16 Sep 2007 - 1:18

Voilà, j'ai retrouvé...
Jorge Semprun a donc été déporté ( politique) au camp de Buchenwald en 1943.
Le mort qu'il faut est un récit.

Extraits:

On m'a fait laisser mes vêtements dans une sorte de vestiaire, en échange d'une liquette sans col, étriquée, en toile rugueuse, trop courte pour cacher mes vergognes, dirais je en traduisant littéralement de l'espagnol ( mes organes génitaux, autrement dit).
On m'a allongé à côté du mourant dont je prendrais la place, le cas échéant.
Je vivrai sous son nom, il mourra sous le mien. Il me donnera sa mort, en somme, pour que je puisse continuer à vivre. Nous échangerons nos noms, ce n'est pas rien. C'est sous mon nom qu'il partira en fumée; c'est sous le sien que je survivrai, si ça se trouve.

...Et ça me fait froid dans le dos- ça pourrait me faire rire aussi, d'un rire grinçant et fou- de savoir quel nom je porterai, au cas où la demande de Berlin serait vraiment préoccupante.
A peine allongé sur le châlit, en effet, aux côtés du mort qu'il faut, comme disait Kaminsky ce matin, un mort qui s'avérait d'ailleurs n'être qu'un mourant, j'ai voulu voir son visage. Curiosité légitime, on peut l'admettre.
Mais il me tournait le dos, maigre gisant nu- probablement enlevait - on les liquettes de toile rêche à ceux qui étaient déjà au delà de la vie- squelette recouvert d'une peau grise et ridée, aux cuisses et aux fesses bistrées de liquide fécal séché, mais toujours puant.
Lentement, je lui ai à moitié retourné le torse.
J'aurais du m'y attendre,
" Ton âge, à quelques semaines près" , avait dit Kaminsky, ce matin, me parlant du mort qu'ils avaient trouvé, qui me convenait tout à fait. " Une chance inouïe, un étudiant, comme toi, parisien de surcroît!"
J'aurais du y penser. C'était trop beau pour être vraisemblable, mais c'était vrai.
J'étais allongé à côté du jeune Musulman français disparu depuis deux dimanches de la baraque des latrines collectives où je l'avais rencontré. J'étais allongé à côté de François L.
J'avais fini par savoir son nom, il me l'avait dit. Et c'est ça qui me faisait grincer des dents, dans un rire épouvanté.
Car François, arrivé à Buchenwald dans le même transport de Compiègne que moi, immatriculé au camp à quelques numéros de distance du mien, était le fils, en révolte et répudié, certes, le fils pourtant de l'un des chefs les plus actifs et sinistres de la Milice française.
Le cas échéant, c'est le nom d'un milicien pronazi que j'aurais à porter, pour survivre.

J'ai retourné son corps, pour lui faire face, pour qu'il me montre son visage.
Pas seulement pour ne pas voir ses reins souillés de merde liquide, maintenant déssechée. Aussi pour guetter les soubresauts possibles de la vie, si on pouvait encore nommer ainsi ce souffle court, presque imperceptible , ce battement de sang aléatoire, ces mouvements spasmodiques.
Pour entendre ses derniers mots, s'il y avait derniers mots.
Allongé à côté de lui, j'ai guetté sur ce visage les derniers signes de vie.
Dans "L'espoir" que j'emportais avec moi pour en relire des pages, les dernières semaines avant mon arrestation, un épisode m'avait frappé.
Touché par la chasse franquiste, un avion de l'escadrille internationale qu'André Malraux avait créée et commandait revient en feu à la base. Il réussit à attérir, dévoré par les flammes. Des débris de l'appareil, on retire des blessés et des morts. Parmi ceux ci, le cadavre de Marcellino. Comme il " avait été tué d'une balle dans la nuque, il était peu ensanglanté, écrit Malraux. Malgré la tragique fixité des yeux que personne n'avait fermés, malgré la lumière sinistre, le masque était beau".
Le cadavre de Marcellino était allongé sur une table du bar de l'aéroport. En le contemplant, l'une des serveuses espagnoles dit ceci: " Il faut au moins une heure pour qu'on commence à voir l'âme." Et Malraux de conclure, un peu plus loin: " C'est seulement une heure après la mort que, du masque des hommes, commence à sourdre leur vrai visage."
Je regardais François L., et je pensais à cette page de "L'espoir".
Son âme l'avait déjà quitté, j'en étais certain. Son vrai visage avait été défait, détruit, il ne sourdrait plus jamais de ce masque terrifiant. Non pas tragique, mais obscène. Nulle sérénité ne pourrait plus jamais adoucir les traits tirés, ravagés, du visage de François. Nul repos n'était plus concevable dans ce regard abasourdi, indigné, plein d'inutile colère. François n'était pas encore mort, mais il était déjà abandonné.

Par qui, seigneur? Etait-ce son âme qui avait abandonné ce corps martyrisé, souillé, frêle ossature cassante comme du bois mort, à brûler dans un four du crématoire, bientôt? Mais qui avait abandonné cette âme fière et noble, éprise de justice?
Quand la Gestapo l'avait arrêté, m'avait dit François, et qu'elle l'avait identifié, les policiers allemands avaient demandé à son père, allié fidèle, collaborateur efficace dans le travail de répression, ce qu'il voulait qu'on fît de lui. Devait on l'épargner? Ils étaient prêts à faire une exception. " Qu'on le traite comme les autres, comme n'importe quel autre ennemi, sans pitié particulière" avait répondu le père, un agrégé de lettres, féru de culture classique et de belle prose française. " C'est fou ce que la perfection de la prose attire les hommes de droite!" s'était esclaffé François lors de notre conversation dans la baraque des latrines collectives. Notre seule et interminable conversation. Il m'avait parlé ce jour là de Jacques Chardonne, de la présence de celui ci, deux ans auparavant, à un congrès d'écrivains à Weimar, précisément, sous la présidence de Joseph Goebbels. " Tu n'as pas lu les textes de Chardonne dans la NRF?" m'avait demandé François.
Non, je n'avais pas lu, pas retenu, en tout cas.
Maurassien, antisémite éclairé- je veux dire, qu'on ne s'y trompe pas, citant Voltaire plutôt que Céline quand il dénonçait la " malfaisance des Juifs , déracinés par essence", " incapables d'émotion patriotique et voués au culte du Veau d'or": telles étaient les formules stéréotypées- le père de François avait été projeté par la défaite de 1940 dans un activisme pronazi nourri de désarroi désespéré, de nihilisme antibourgeois.
Homme de culture, il était devenu homme de guerre avec passion. Puiqu'il fallait se battre, autant le faire en première ligne, les armes à la main, dans la Milice de Darnand.
" Qu'on le traite comme les autres, comme n'importe quel autre ennemi" avait dit son père aux types de la Gestapo.
Probablement croyait il s'inscrire par là dans la tradition morale des stoïciens.
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Marie
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MessageSujet: Re: Jorge Semprún [Espagne]   Dim 16 Sep 2007 - 1:24

Les policiers nazis avaient donc interrogé François comme les autres, tous les autres: sans pitié, en effet.
Je regardais François L., je pensais que je ne verrais pas apparaître son âme, son vrai visage. C'était déjà trop tard. Je commençais à comprendre que la mort des camps, la mort des déportés est singulière. Elle n'est pas, comme toute autre mort, comme toutes les morts, violentes ou naturelles, le signe désolant ou consolant d'une finitude inéluctable; elle ne vient pas, dans le cours de la vie, dans le mouvement de celle ci, clore une vie. D'une certaine manière, dans toutes les autres morts, cette fin pourrait faire surgir l'apparence du repos, de la sérénité sur le visage du trépassé.
La mort des déportés n'ouvre pas la possibilité de voir affleurer l'âme, sourdre le vrai visage sous le masque social de la vie qu'on s'est faite et qui vous a défait. Elle n'est plus la réponse de l'espèce humaine au problème du destin individuel: réponse angoissante, ou révoltante, pour chacun d'entre les hommes, mais compréhensible pour la communauté des hommes dans leur ensemble, dans leur appartenance à l'espèce, précisément. Parce que la conscience de sa finitude est inhérente à l'espèce, dans la mesure où elle est humaine, où elle se distingue par là de toute espèce animale. Parce que la conscience de cette finitude la constitue en tant qu'espèce humaine. Imagine t-on, en effet, l'horreur d'une humanité privée de son essentielle finitude, vouée à l'angoisse prétentieuse de l'immortalité?
La mort des déportés- celle de François à l'instant sous mes yeux, à portée de ma main- vient au contraire ouvrir un questionnement infini. Même quand elle prend quasiment la forme d'une mort naturelle, par épuisement des énergies vitales, elle est scandaleusement singulière: elle met radicalement en question tout savoir et toute sagesse à son sujet.
Il suffit de regarder , aujourd'hui encore, tant d'années plus tard, les photographies qui en témoignent, pour constater à quel point l'interrogation absolue, frénétique, de cette mort, est restée sans réponse.
Je regardais le visage de FrançoisL. , sur lequel on ne verrait pas apparaitre l'âme, une heure après sa mort. Ni une heure, ni jamais. L'âme, c'est à dire la curiosité, le goût des risques de la vie, la générosité de l'être-avec, de l'être-pour, la capacité d'être autre, en somme, d'être en avant de soi par le désir et le projet, mais aussi de perdurer dans la mémoire, dans l'enracinement, dans l'appartenance; l'âme, en un mot sans doute facile, par trop commode, mais clair cependant, l'âme avait depuis longtemps quitté le corps de François, déserté son visage, vidé son regard en s'absentant.

Allongé à côté de FrançoisL., je me préparais à survivre à cette nuit, qui pouvait être celle de ma mort. Je veux dire, de ma mort officielle, administrative, qui entrainerait la disparition de mon nom. Disparition provisoire, bien sûr. C'était assez troublant de penser à la résurrection, au retour à ma propre identité, après que j'aurais usurpé celle de François.
D'habitude, quand on n'était que deux sur une litière ( au Petit Camp, dans les baraquements mouroirs pour invalides et Musulmans, ils étaient parfois à trois ou quatre sur un unique espace de châlit), on s'allongeait tête bêche. Les corps s'adaptaient mieux l'un à l'autre dans cette position, on gagnait de la place.
Mais au Revier, je me suis allongé dans le même sens que François, afin de pouvoir regarder son visage. Afin de pouvoir guetter sur son visage les signes de la vie et ceux de la mort.
Il était arrivé à Buchenwald avec le même convoi de Compiègne que moi. Peut être dans le même wagon, ce n'était pas impossible. En tout cas, l'histoire de ce voyage, qu'il m'avait racontée, ressemblait à la mienne. Rien d'étonnant, à vrai dire, toutes nos histoires se ressemblaient. Nous avions tous fait le même voyage.
Les camarades de son réseau avaient été pour la plupart fusillés. L'un d'entre eux, son plus proche ami, était mort sous la torture. A Compiègne, il était seul. Seul aussi dans le train de Weimar. Les rumeurs du dernier jour, au camp de Royallieu, lui avaient sussuré qu'on avait de la chance: notre lieu de destination était un camp forestier, très sain.
D'ailleurs son nom l'indiquait bien: Buchenwald, le " bois des hêtres".

Si je tiens le coup, m'avait il dit dans les latrines, si j'arrive à m'en sortir, j'écrirai sûrement quelque chose à ce propos. Depuis quelque temps, c'est une idée, ce projet d'écriture, qui semble me donner des forces. Mais si j'écris un jour, je ne serai pas seul dans mon récit, je m'inventerai un compagnon de voyage. Quelqu'un avec qui parler, après tant de semaines de silence et de solitude. Au secret ou dans la salle des interrogatoires: voilà ma vie ces derniers mois!"
" Si j'en reviens et que j'écris , je te mettrai dans mon récit, me disait il. Tu veux bien? " Mais tu ne sais rien de moi! lui disais je. A quoi je vais servir, dans ton histoire? "
Il en savait assez, affirmait il, pour faire de moi un personnage de fiction. " Car tu deviendras un personnage de fiction, mon vieux, même si je n'invente rien!"
Quinze ans plus tard, à Madrid, dans un appartement clandestin, je suivrais son conseil en commençant à écrire " Le grand voyage". J'inventerais le gars de Semur pour me tenir compagnie dans le wagon. Nous avons fait ce voyage ensemble, dans la fiction, j'ai ainsi effacé ma solitude dans la réalité. A quoi bon écrire des livres si on n'invente pas la vérité? Ou, encore mieux, la vraisemblance?
En tout cas, nous étions arrivés ensemble à Buchenwald, François et moi.
Ensemble, parmi la même foule que le hasard avait rassemblée dans la salle des douches, nous avions subi les épreuves initiatiques de la désinfection, du rasage, de l'habillement.
Vêtus à la va-vite des hardes qu'on venait de nous jeter à la figure, le long du comptoir de l'Effektenkammer, nous nous étions trouvés très près l'un de l'autre, nos numéros d'immatriculation l'attestaient, devant les détenus allemands qui établissaient nos fiches personnelles.

François, dans la baraque des latrines du Petit Camp, ce dimanche de décembre où les Américains s'accrochaient aux ruines de Bastogne, avait beaucoup apprécié ma discussion avec le vétéran communiste allemand, demeuré anonyme, inconnu, qui ne voulait pas m'inscrire comme étudiant de philosophie, Philosophiestudent. " Ici, ce n'est pas une profession, me disait il! Kein Beruf! " Et moi, du haut de l'arrogance imbécile de mes vingt ans, du haut de ma connaissance de la langue allemande, je lui avais lancé : " Kein Beruf aber eine Berufung!", pas une profession, une vocation! De guerre lasse, avais je dit à François, voyant que je ne voulais rien comprendre, le détenu allemand m'avait renvoyé d'un geste irrité. Et il avait sans doute tapé sur sa vieille machine à écrire: Philosophiestudent.
François appréciait l'anecdote.
Lui, en tout cas, avait répondu Student à la question rituelle sur sa profession ou son métier. Etudiant, sans plus, sans préciser la spécificité de ses études. " Latiniste! s'exclamait François. Tu te rends compte, la tête qu'il aurait fait, le mien, si j'avais répondu " latiniste!"
François est immobile, les yeux fermés, est il encore vivant?
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Marie
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MessageSujet: Re: Jorge Semprún [Espagne]   Dim 16 Sep 2007 - 1:26

Quelque temps après mon installation dans le châlit, François a ouvert les yeux soudain, dans un soubresaut.
Nos visages étaient à quelques centimètres l'un de l'autre. Il m'a aussitôt reconnu.
- Non, pas toi, a t-il dit d'une voix presque inaudible.
Non, pas moi, François, je ne vais pas mourir. Pas cette nuit, en tout cas, je te le promets. Je vais survivre à cette nuit, je vais essayer de survivre à beaucoup d'autres nuits, pour me souvenir.
Sans doute, et je te demande pardon d'avance, il m'arrivera d'oublier. Je ne pourrai pas vivre tout le temps dans cette mémoire, François: tu sais bien que c'est une mémoire mortifère. Mais je reviendrai à ce souvenir, comme on revient à la vie. Paradoxalement, du moins à première vue, à courte vue, je reviendrai à ce souvenir, délibérément, aux moments où il me faudra reprendre pied, remettre en question le monde, et moi-même dans le monde, repartir, relancer l'envie de vivre épuisée par l'opaque insignifiance de la vie. Je reviendrai à ce souvenir de la maison des morts, du mouroir de Buchenwald, pour retrouver le goût de la vie.
Je vais essayer de survivre pour me souvenir de toi.....
....Dans cette salle des pas perdus de la mort, les râles, les gémissements, les frêles cris d'effroi s'étaient tus, s'étaient éteints, les uns après les autres. Il n'y avait plus que ces cadavres autour de moi: de la viande pour crématoire.
Dans un soubresaut de tout son corps, François avait ouvert les yeux, il avait parlé.
C'était une langue étrangère, quelques mots brefs. C'est après seulement que j'ai compris qu'il avait parlé en latin: il avait dit deux fois le mot nihil, j'en étais certain.
Il avait parlé très vite, d'une voix très faible: à part ce "rien" ou ce "néant" répété, je n'avais pu saisir le sens de ses dernières paroles.
Aussitôt après, en effet, son corps s'était raidi définitivement.
Le mystère des derniers mots de François L. s'était perpétué. Ni dans Horace, ni dans Virgile, dont je savais qu'il se récitait des poèmes, comme je me récitais moi même Baudelaire ou Rimbaud, je n'avais jamais retrouvé un vers où le mot nihil, rien, néant, se répétât.
Des décennies plus tard, plus d'un demi siècle après la nuit de décembre où François L. était mort à côté de moi, dans un dernier soubresaut, en proférant quelques mots que je n'avais pas compris, mais dont j'avais la certitude qu'ils étaient latins à cause de la répétition du mot nihil, je travaillais à une adaptation des Troyennes de Sénèque.
C'était une nouvelle version en espagnol que j'étais chargé d'écrire, pour le Centre andalou du Théâtre. Le metteur en scène qui m'avait propsé de participer à cette aventure était un Français, Daniel Benoin, directeur de la Comédie de Saint-Etienne.
.....Un jour, après avoir mis au point ma version de la scène cruciale entre Pyrrhus, fils d'Achille et Agamemnon, je m'attaquai à un long passage du choeur des Troyennes.
Traduisant le texte latin que j'avais sous les yeux, je venais d'écrire en expagnol: " tras la muerte no hay nada y la muerte no es nada."
Soudain, sans doute parce que la répétition du mot nada avait confusément réveillé un souvenir enfoui, non identifié, mais chargé d'angoisse, je revins au texte latin:
" Post mortem nihil est ipsaque mors nihil"
Ains, plus d'un demi siècle après la mort de François L. à Buchenwald, le hasard d'un travail littéraire me faisait retrouver ses derniers mots: "Il n'y a rien après la mort, la mort elle même n'est rien."
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coline
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MessageSujet: Re: Jorge Semprún [Espagne]   Dim 16 Sep 2007 - 14:01

Merci Marie pour ces longs extraits.

De Semprun, que j'admire, j'ai lu et j'ai gardé "L'écriture ou la vie", "Adieu vive clarté" et ce petit ouvrage écrit avec Elie Wiesel, un dialogue, "Se taire est impossible"...

Ces témoignages sont imprimés profondément en moi depuis trop longtemps pour que je puisse aujourd'hui en parler avec précision...
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MessageSujet: Re: Jorge Semprún [Espagne]   Dim 9 Déc 2007 - 17:21

Bon, j'ai commencé à relire L'écriture ou la vie. Et j'ai cette étrange sensation, incapacité. C'est comme si je lisais un texte sacré. Impossible de le lire comme s'il s'agissait de n'importe quel livre. Couchée, ou assise croquant des chips. Ou du chocolat, ou buvant du thé. Manger avant ou après cette lecture me semble un sacrilège. C'est comme si je riais à la face de Semprun et de toutes ces personnes.
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Miss Tics
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MessageSujet: Re: Jorge Semprún [Espagne]   Dim 9 Déc 2007 - 17:26

Je ne l'ai jamais lu. Par quel livre conseillez-vous de le découvrir ?
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MessageSujet: Re: Jorge Semprún [Espagne]   Lun 10 Déc 2007 - 13:44

L'agarabie, j'ai commencé par là et ça a marché content
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MessageSujet: Re: Jorge Semprún [Espagne]   Lun 10 Déc 2007 - 15:51

Amapola a écrit:
Bon, j'ai commencé à relire L'écriture ou la vie. Et j'ai cette étrange sensation, incapacité. C'est comme si je lisais un texte sacré. Impossible de le lire comme s'il s'agissait de n'importe quel livre. Couchée, ou assise croquant des chips. Ou du chocolat, ou buvant du thé. Manger avant ou après cette lecture me semble un sacrilège. C'est comme si je riais à la face de Semprun et de toutes ces personnes.
study

Je comprends totalement ce que tu écris-là...
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MessageSujet: Re: Jorge Semprún [Espagne]   Lun 10 Déc 2007 - 15:53

Miss Tics a écrit:
Je ne l'ai jamais lu. Par quel livre conseillez-vous de le découvrir ?

J'ai commencé avec L'écriture ou la vie...
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Anne
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MessageSujet: Re: Jorge Semprún [Espagne]   Mer 30 Jan 2008 - 15:19

Ne parle t'il pas aussi de son expérience dans les camps dans l'écriture ou la vie?
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MessageSujet: Re: Jorge Semprún [Espagne]   Mer 30 Jan 2008 - 15:41

Anne a écrit:
Ne parle t'il pas aussi de son expérience dans les camps dans l'écriture ou la vie?

Oui, bien sûr, il y parle de son internement à Buckenwald .

"Ils sont en face de moi, l'oeil rond, et je me vois soudain dans ce regard d'effroi: leur épouvante.
Depuis deux ans, je vivais sans visage. Nul miroir à Buckenwald. je voyais mon corps, sa maigreur croissante, une fois par semaine, aux douches. Pas de visage sur ce corps dérisoire. De la main, parfois, je frôlais une arcade sourcilière, des pommettes saillantes,, le creux d'une joue.
[...] Je voyais mon corps, de plus en plus flou. Amaigri mais vivant: le sang circulait encore, rien à craindre. Ca suffirait, ce corps amenuisé mais disponible, après une survie rêvée, bien que peu probable.
La preuve d'ailleurs: je suis là.
Ils me regardent l'oeil affolé, rempli d'horreur.
[...] C'est de l'épouvante que je lis dans leurs yeux. Si leurs yeux sont un miroir, enfin, je dois avoir un regard fou, dévasté."
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MessageSujet: Buchenwald et l´Europe.   Mer 7 Avr 2010 - 0:38

Très beau texte de Jorge Semprún ce 6 Avril, paru dans les grands journaux ( Le Monde, El País, etc).
Son dernier voyage à Buchenwald.
http://www.lemonde.fr/opinions/article/2010/03/06/mon-dernier-voyage-a-buchenwald-par-jorge-semprun_1315357_3232.html

"Pour la dernière fois, donc, le 11 avril, ni résigné à mourir ni angoissé par la mort, mais furieux, extraordinairement agacé à l'idée de n'être bientôt plus là, dans la beauté du monde, ou bien, tout au contraire, dans sa fadeur grisâtre - ça revient au même, dans ce cas précis -, pour la dernière fois je dirai ce que je pense avoir à dire.

On peut comprendre que je ne veuille pas rater semblable occasion !
"
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shanidar
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MessageSujet: Re: Jorge Semprún [Espagne]   Mer 7 Avr 2010 - 11:47

J'ai aussi commencé par L'écriture ou la vie et je n'ai rien lu d'autre de Semprun. Je voulais garder ce texte intact dans ma mémoire. Un texte bouleversant, un témoignage inégalable et surtout un hymne à la vie et à l'intelligence, à la culture et à l'Europe. Il me semble que dans ce livre Semprun explique très clairement qu'il a été sauvé parce qu'il parlait allemand et parce qu'il continuait à dialoguer avec les livres. Et plus exactement même, il affirme que la curiosité est ce qui lui a permis de supporter le pire.
Il était l'invité de la Matinale sur France Culture, il y a peu et j'ai été étonnée par la jeunesse, la vivacité de cet homme qui a plus de 80 ans et qui continue à réfléchir sur l'avenir, sur la littérature, sur le monde comme il va... Fascinant...
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