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 Linda Lê

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coline
Parfum livresque


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MessageSujet: Linda Lê   Sam 22 Sep 2007 - 15:36

Linda Lê



La douleur du passé hante l’œuvre de cette romancière.
Linda Lê est née en 1963 au Viet Nam. Elle habite Paris. Elle fait ses études au lycée français de Saïgon. Puis c’est la chute de Saïgon : elle a 14 ans. Laissant le père au pays, elle est rapatriée en France avec sa mère française et sa soeur.
Après avoir publié très jeune trois livres, elle a publié Les Evangiles du crime dont une presse unanime a salué l'originalité exceptionnelle.

« La littérature n'est pas faite pour les acquittés, elle n'est pas faite pour les élus. Elle est dans le camp des victimes et des sacrifiés, dans le camp des condamnés qui essayent, comme moi, de trouver leur salut et qui se cassent les dents. » (Linda Lê)

“La littérature n’est pas faite pour décrire la santé, le bonheur, elle a le souci de ce qui fait la noirceur de l’âme humaine, la misère des vies.” (Linda Lê)

Dans une page de In memoriam, Linda Lê parle de la "découverte d'un auteur qui nous est proche" comme de quelqu'un qui "a trouvé une faille en nous par laquelle il s'est faufilé et que sa littérature élargira, jusqu'à ce que nous comprenions combien nous sommes à vif..."
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coline
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MessageSujet: Re: Linda Lê   Sam 22 Sep 2007 - 16:36

In memoriam est l'histoire d'une fêlure.

"In memoriam" conte la passion du narrateur pour une romancière, Sola, qui vient de se suicider.
« Je serais devenu fou si je n’avais pas écrit ce livre » dit-il. « La folie me guettait cependant : à peine l’avais-je terminé que je le brûlais ».

Le narrateur est écrivain et ce livre dont il parle c’est « Le tombeau de Sola », le livre qu’il a consacré à la jeune femme.
«Maintenant qu'elle était morte, il me fallait affronter la vacuité de mon esprit : j'avais vécu l'inoubliable et je passerais le restant de mes jours à ressasser ce deuil. Si Thomas n'avait pas dispersé les cendres de Sola dans la mer, j'aurais été assez fou pour les conserver, disputant à mon frère la propriété des reliques. J'avais des rêveries morbides, j'enviais ceux qui invoquaient les mânes des trépassés pour avoir avec eux un colloque qui ouvrait les portes de l'invisible. Mais pour ma sauvegarde, je m'ingéniais à découvrir des explications rationnelles. Les peut-être que j'avançais étaient des prémisses qui ne bouleversaient pas la donne. L'équation demeurait identique : j'avais perdu Sola, et moi qui aurais dû être une vigie aux aguets, je n'avais pas prévu la tempête

"Mon erreur, pense le narrateur, était de prédire que la littérature serait toujours son alliée, que tant qu'elle écrirait, elle aurait assez d'allant pour triompher de ce qui la dévastait."

Sola dans sa "solitude souveraine", était fragile.

Un de ses drames était le suicide de son propre père, un émigré d’origine libanaise qui avait confié ses tourments avant de mourir dans un journal intime. Journal désormais entre les mains de Sola…

Le salut de Sola, elle le croyait, le narrateur le croyait aussi, passait par l'écriture :
" Elle ne s'en était remise qu'à la littérature pour sortir du guêpier. Sa chair, son sang étaient faits de la matière même de ses livres".

"Tout chez Sola aboutissait à un livre."

Et pourtant elle doutait :

« Plus j’écris, plus s’accentue ma répugnance envers moi-même. Chaque phrase est un crachat qui me revient à la ­figure. »

"Elle se demandait ce que ses livres avaient apporté au monde, puisqu'ils ne donnaient pas à leur auteur la certitude d'accomplir une tâche qui avait du sens".

Alors la seule issue fut le saut "dans l'Inconnu, le Possible, le grand Peut-être (quel est cet écrivain qui, en mourant, avait dit : "Je m'en vais chercher le Peut-Etre"?)

Prisonnière d’une relation amoureuse triangulaire, Sola n’a jamais choisi entre le narrateur et son frère. Les deux hommes ont aimé Sola, chacun à sa manière, demeurant ce qu’ils étaient depuis toujours, deux frères ennemis que tout opposait jusqu’à la haine, à l’avantage toujours de l’aîné, Thomas, le brillant avocat …Et non pas du modeste écrivain qui rêvera toute sa vie de prendre sa revanche.

Ce roman est fort sombre, et il est si poignant que je l’ai lu à petites doses… L’écriture de Linda Lê est d’une élégance rare : précise, ciselée. C’était mon premier livre de Linda Lê. Ce ne sera pas le dernier. Je viens de découvrir un grand auteur.

Dans ce roman, des thèmes qui apparemment lui sont chers : l’amour, la figure du père, l’exil, la folie, la mort...
"La terreur de vivre et la rage de s’affirmer".

Le personnage de Sola qui redoute "par dessus tout d'avoir affaire à de bonnes âmes pour qui elle n'était que la fille d'un immigré entrée à force de ténacité dans le royaume des lettres" pourrait bien être un double de l'auteur

De Sola, Linda Lê écrit ce qu’on pourrait tout aussi bien lui appliquer à elle-même:
« Ses mots étaient aussi brûlants qu’elle paraissait au premier abord froide. Ils n’aguichaient pas, ils étaient austères sans verser dans l’hermétisme ; il fallait que le lecteur les fît siens, alors ils entraient en lui comme un invité inattendu qui change la perception qu’il a du monde. »

Un grand roman exigeant!
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Chatperlipopette
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MessageSujet: Re: Linda Lê   Sam 22 Sep 2007 - 17:47

Dis donc Coline, tu conspire à l'explosion de ma LAL et de ma liste des auteurs à découvrir laugh
Tu as fait mouche...je note singe
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coline
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MessageSujet: Re: Linda Lê   Sam 22 Sep 2007 - 22:39

Chatperlipopette a écrit:
Dis donc Coline, tu conspire à l'explosion de ma LAL et de ma liste des auteurs à découvrir laugh
Tu as fait mouche...je note singe

:) Prépare-toi moralement mais c'est un très beau roman...Tu vas en aimer l'écriture...je crois...
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Acta est fabula
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MessageSujet: Re: Linda Lê   Jeu 7 Fév 2008 - 20:02

Les autres livres de Linda Lê sont aussi geniaux !
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bertrand-môgendre
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MessageSujet: Linda Lê   Ven 18 Avr 2008 - 8:25

In mémoriam de Linda Lê

Broché: 189 pages
Editeur : C. Bourgois(23 août 2007) ISBN-10: 2267019302


Mon commentaire

Mais enfin ! Qu'ont-ils donc tous ces auteurs à se gargariser ainsi ? Quel manque d'imagination que de ne parler que de soi sous les artifices surannés d'un narrateur masculin mal grimé ?
“La littérature n'est pas faite pour les acquittés, elle n'est pas faite pour les élus. Elle est dans le camp des victimes et des sacrifiés, dans le camp des condamnés qui essayent, comme moi, de trouver leur salut et qui se cassent les dents “ Linda Lê.
Madame Lê s'est cassée les dents contre son roman pénible à lire, car c'est bien de ressasser dont il est question.
Pour le coup, je ne suis pas trompé par l'intention révélée en quatrième de couverture par l'auteur. Mais question tempête, je n'en ai pas vu la couleur, ni des mots, ni des images induites.

Long monologue d'une fille brisée par la mort de son père. Les déracinés ont ceci de commun : le désir de retour, parfois uniquement obtenu le jour du décès. L'exercice réalisé par Kundera était nettement mieux réussi.

Je ne veux pas rester sur une telle note négative, provenant d'un auteur qui possède un certain talent pour manier la langue française.
J'aime la manière dont elle forme ses phrases.
J'aime cette profondeur des sentiments vécus avant la phase finale de la disparition d'un proche, voulue ou non.
J'aime tout dans ce roman, sauf cette autopsie méticuleuse provenant des pensées d'un homme, qui rendent l'ensemble non crédible. Et c'est bien dommage que Lê n'ait pas pris la place de cette femme disparue, et écrive en son nom.
Un livre à ne pas oublier, malgré cette maladresse.
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coline
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MessageSujet: Re: Linda Lê   Ven 18 Avr 2008 - 11:09

bertrand-môgendre a écrit:
In mémoriam de Linda Lê

Mais enfin ! Qu'ont-ils donc tous ces auteurs à se gargariser ainsi ? Quel manque d'imagination que de ne parler que de soi
[...]
Madame Lê s'est cassée les dents contre son roman pénible à lire, car c'est bien de ressasser dont il est question.
Pour le coup, je ne suis pas trompé par l'intention révélée en quatrième de couverture par l'auteur. Mais question tempête, je n'en ai pas vu la couleur, ni des mots, ni des images induites.

[...]
auteur qui possède un certain talent pour manier la langue française.

coline a écrit:
In memoriam

Ce roman est fort sombre, et il est si poignant que je l’ai lu à petites doses… L’écriture de Linda Lê est d’une élégance rare : précise, ciselée. C’était mon premier livre de Linda Lê. Ce ne sera pas le dernier. Je viens de découvrir un grand auteur.

Dans ce roman, des thèmes qui apparemment lui sont chers : l’amour, la figure du père, l’exil, la folie, la mort..."La terreur de vivre et la rage de s’affirmer".

De Sola, Linda Lê écrit ce qu’on pourrait tout aussi bien lui appliquer à elle-même:
« Ses mots étaient aussi brûlants qu’elle paraissait au premier abord froide. Ils n’aguichaient pas, ils étaient austères sans verser dans l’hermétisme ; il fallait que le lecteur les fît siens, alors ils entraient en lui comme un invité inattendu qui change la perception qu’il a du monde. »

Un grand roman exigeant!

Une certaine justesse d'évaluation doit bien se trouver à l'intersection de ces commentaires...
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Arabella
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MessageSujet: Re: Linda Lê   Ven 18 Avr 2008 - 17:47

J'avais lu il y a quelques années Les trois Parques de cet auteur, et j'ai tendance à partager l'opinion de bertand-môgendre, un certain talent d'écriture, mais un récit d'un nombrilisme qui devient vite terriblement ennuyeux. J'ai énormement souffert pour finir le livre, et je me suis promis de ne jamais relire un autre livre sorti de cette plume.

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Aeriale
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MessageSujet: Re: Linda Lê   Dim 8 Juin 2008 - 17:17

-In memoriam-

Quel livre! D'une extrême noirceur...On n'y parle que de souffrances, d'enfances meurtries, de vies ratées et de folies qui guettent. On a l'impression que cette accumulation de malheurs n'est presque pas possible.
Trop de drames qui finissent par tuer la fibre emotionnelle!

Et pourtant il y a de belles choses. Le journal de ce père surtout, homme déraciné à la souffrance poignante, et retrouvé après sa mort, explique sans doute la fuite en avant par cette même thérapie (l'écriture) de sa fille.
Mais le décalage entre le fond et la forme (pourtant parfaitement réussie) m'a finalement laissée hors d'atteinte. J'ai lu des phrases superbes, aux mots divers et effectivement soignés, mais qui n'ont réussi qu'à me tenir éloignée de cette vraie souffrance.
Ils m'ont paru froids et au final, déconnectés de la réalité.

Je suis donc assez d'accord avec Bertrand. Le fait que Linda Lê parle au nom du narrateur et lui prête des sentiments masculins rend aussi peu crédible l'ensemble. On a du mal à recadrer cette histoire dans le réel.

Dommage...Les mots les plus forts (et de loin) que je retiendrai sont ceux du père de Sola: à vifs et profondément désespérés, comme ceux-ci:
Citation :

Voilà en deux mots ce qu'est ma vie dans la bulle familiaile; croyant me récréer je me suis enfermé dans une malle en jouant à cache-cache avec moi-même. Le verrou s'est coincé. Personne ne me cherche?. Je vais mourir asphyxié.

Citation :
Plus j'écris plus s'accentue ma répugnance avec moi-même. Chaque phrase est un crachat qui me revient à la figure.

Citation :
L'existence est une quête de l'impossiible qui passe par le chemin de l'inutile, a dit un moraliste. Ma jeunesse fout le camp, à la pouruite du rêve de l'impossible.
Que laisserai-je quand je partirai entre quatre planches? Du vent. Je n'aurais étré qu'une outre de mots.
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Marko
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MessageSujet: Re: Linda Lê   Ven 15 Mai 2009 - 16:31

Linda Lê a écrit ce texte inédit inspiré du roman de Kawabata et inclu dans le livret de l'opéra de Kris Defoort House of sleeping Beauties :

Les inconsolés
Dans la peau d'une belle endormie



Citation :
Parfois, Yasuko se disait que la chambre de velours cramoisi était son tombeau. Depuis qu'elle faisait partie de la maison des belles endormies », depuis qu'elle apportait un bien-être éphémère à quelques vieillards en s'étendant nue sur la natte, aussitôt abîmée dans un sommeil léthargique bien avant qu'ils ne pénètrent dans la pièce et ne se lovent à ses côtés, elle ne cessait de penser que, si elle dispensait une illusoire consolation à ces visiteurs, elle-même était, à seize ans, déjà inconsolable. Non que sa condition de fille de joie, livrée à toutes les convoitises, lui pesait - elle ne se souciait pas du qu'en-dira-t-on ni ne souffrait de devoir monnayer ses charmes -, mais elle frémissait à l'idée que, enfermée entre quatre murs, elle s'en remettait au bon vouloir d'une poignée de dépravés autoproclamés, contraints de se satisfaire de ce délassement maintenant qu'ils avaient perdu leur vigueur. Nulle trace de réprobation morale dans ce constat, juste une pointe de malice: les membres de ce club, celui des habitués de la chambre secrète, savaient aussi bien qu'elle que leur perversité incestueuse était le seul vestige de leurs frasques passées. Les usages de la maison leur défendaient de déflorer les vierges juvéniles blotties contre eux. Le souhaiteraient-ils que, dans leur décrépitude, ils ne pourraient en aucune façon enfreindre ce tabou. Ils ne cherchaient en ce lieu qu'une volupté de tout repos. Et elle, consentante, droguée, bercée par le bruit des vagues, elle abandonnait son corps dévêtu au regard lascif et aux caresses furtives de ces hommes qui avaient l'âge d'être ses grands-pères, ne s'enquéraient même pas de son prénom et se glissaient près d'elle pour réchauffer leur carcasse glacée rien qu'en effleurant sa peau soyeuse. Elle ressentait de la compassion quand elle songeait à eux, dont elle ne voyait jamais le visage, puisque, en les attendant, elle avalait un somnifère qui la plongeait rapidement dans un total engourdissement, d'où elle ne sortait que le lendemain, bien après leur départ. Oui, elle avait de la compassion pour ces messieurs grisonnants. Ils étaient comparables à des nécrophiles, tant était imperceptible la différence entre un cadavre et une femme qui dormait d'un sommeil de mort et ne se réveillait pas quand ils la touchaient. Ramassée en chien de fusil, elle se pelotonnait sous la couverture chauffante. N'était son souffle régulier, on la croirait déjà dans l'au-delà. Elle n'avait pas besoin de mimer la soumission, elle était une esclave torpide, un jouet entre les mains de ces vieux gamins pressés d'assouvir leur fringale de sensualité en couvant des yeux ses seins dénudés. C'étaient les ultimes jouissances qui leur soient accordées. Le rituel ne variait guère: tout doucement, ils s'installaient près de sa couche, buvaient une gorgée d'alcool, prenaient à leur tour un soporifique et, jusqu'à ce que le médicament agisse, ils demeuraient assis à la contempler, avides d'absorber sa jeunesse, de tirer de sa présence une excitation charnelle. Ils se remémoraient leurs liaisons d'antan. Ils repassaient dans leur esprit leurs foucades amoureuses. Sa passivité leur évoquait, par contraste, l'entrain d'une compagne de quelques mois avec qui ils avaient naguère fait la noce. Son odeur animale suscitait des hallucinations au point que des réminiscences érotiques les ramenaient des années en arrière, quand ils savouraient pleinement l'ivresse de la conquête. Ceux qui fréquentaient cette auberge étaient pour la plupart d'anciens viveurs, leur réussite sociale leur ayant permis de s'octroyer des plaisirs d'hédoniste. Mais ils étaient aussi des patriarches accomplis, qui avaient marié leurs filles et choyaient leurs petits-fils. Leur famille ignorait probablement tout de leurs visites aux belles endormies. En aurait-elle vent qu'elle s'insurgerait contre cette calomnie: ils représentaient pour elle la perfection, leurs fredaines ne les ayant jamais éclaboussés. Yasuko se demandait souvent ce qui adviendrait si d'aventure l'un d'eux rendait l'âme alors qu'il la tenait dans ses bras. Un scandale éclaterait, qui ternirait sa réputation. Mais une des conventions tacites établies entre ces notables et les tenanciers de la maison close était la discrétion. Rien ne transpirerait, personne ne ferait des gorges chaudes de cette fin indigne. Elle-même n'ouvrirait les yeux que lorsque la dépouille aurait été transportée ailleurs; elle ne pouvait toutefois réprimer son effroi en s'imaginant toute une nuit enlacée à un macchabée. Les clients de cet hôtel se distinguaient par leur caducité, ce qui conduisait là leurs pas était l'impérieuse nécessité d'atténuer leur terreur de décliner chaque jour un peu plus, d'être à deux doigts de trépasser. S'ils étaient encore gaillards, ils ne s'adonneraient pas à ces jeux. S'ils ne pleuraient pas leur printemps enfui, ils ne se dédommageraient pas en serrant contre eux une poupée inerte. S'ils n'étaient pas tenaillés par le remords d'avoir commis des écarts, ils ne gémiraient pas devant elle qui ne les entendait pas, ils ne sangloteraient pas, versant des larmes amères qui tombaient goutte à goutte sur sa joue, sans qu'elle s'en aperçoive. Ils avaient beau s'attendrir sur elle, marionnette docile, c'était sur eux-mêmes qu'ils s'apitoyaient, car à présent, pour peupler leur solitude, ils n'avaient d'autre ressource que de coucher une nuit entière auprès d'une fille anesthésiée, puis de s'éclipser au matin en n'ayant rien eu d'autre que le contact d'une nudité d'autant plus interdite qu'elle les renvoyait à l'horreur de la vieillesse. Des cauchemars les hantaient-ils ? Tressaillaient-ils lorsque, penchés sur l'adolescente sans défense, ils contenaient une envie de l'étrangler? Avaient-ils une prédilection pour les allumeuses, provocantes même quand elles étaient silencieuses, pour les expertes, aguichantes dans leurs poses alanguies, ou pour les novices comme elle, qui éveillaient leur culpabilité, leur rappelant une prostituée à peine pubère qui les avait enjôlés? Yasuko était une débutante, elle ne connaissait pas les ficelles du métier. Sa toute première nuit à l'auberge, elle la passa auprès du vieil Eguchi. C'était la troisième fois qu'il franchissait le seuil de cette demeure. Il téléphonait toujours au dernier moment, si bien que, prise au dépourvu, l'hôtesse se décida à la convoquer avant d'accueillir Eguchi, en le prévenant que la pensionnaire était peu entraînée. Il ne manquerait pas d'apprécier son inexpérience, à condition qu'il soit indulgent et qu'il aime les fruits verts. Mais pour sa part, Yasuko redoutait de ne pouvoir faire oublier à Eguchi les instants délicieux qu'il avait eus avec Mikako, bien plus délurée qu'elle. Contrairement aux autres habitués, il n'était pas dépouillé de sa virilité; il n'en éprouvait pas moins le désarroi des valétudinaires au soir de la vie, la détresse de qui s'accroche à quelques fantaisies peu ruineuses, s'autorise clandestinement des intermèdes distrayants. En s'allongeant sur la natte, dans les minutes qui précédaient la venue du vieillard, elle essaya de se le figurer en train de soulever la couverture pour admirer le galbe de ses hanches étroites, d'enfouir sa main rêche dans sa chevelure répandue sur l'appui-tête, de poser son index sur ses lèvres entrouvertes, de palper son mamelon, de humer son parfum, de fixer son visage figé comme s'il espérait y lire un fiévreux émoi, de l'embrasser en lui murmurant des aveux qui lui échapperaient, de la secouer pour qu'elle émerge du sommeil et, devant son immobilité de statue, de lui dire qu'il lui ferait violence, au mépris des règles de la maison. Il en était encore capable, et seul un reste de scrupule l'empêchait d'abuser d'elle. Il était un barbon décati, elle une rose fraîchement éclose. Mais s'il le voulait, elle serait sa victime. Il était même prêt à la tuer, elle, le joli démon, et à se supprimer ensuite, afin d'obtenir son pardon. Plus l'image qu'elle se faisait de lui se précisait, plus elle frissonnait de peur. Elle craignait que ne lui soit fatale la séduction qui se dégageait d'elle, parce que, nue et vulnérable, elle offrait un spectacle délectable, qui engendrait des débordements. Elle avait été choisie pour prodiguer un apaisement à ce presque septuagénaire. Peut-être aurait-il préféré frôler une sylphide moins malhabile dans l'art d'insuffler le désir? Peut-être était-il assez tyrannique pour ne pas supporter la vision d'une créature qui se dérobait? Car, quoique, l'espace de quelques heures, elle soit sa chose, le fait qu'elle dorme d'un sommeil artificiel la soustrayait à une absolue sujétion. Elle s'évadait par ses rêves, elle s'esquivait en s'égarant dans le dédale de ses souvenirs. S'en douterait-il qu'il se vengerait sur elle de son impuissance à la posséder tout entière? Dans son élan transgressif, il risquerait d'en venir aux extrémités. Même s'il l'épargnait, il s'emporterait contre elle, qui ne lui appartenait qu'à moitié, qui ne l'émoustillait que pour mieux le frustrer. Au lendemain de cette nuit chaste où, malgré les apparences, ils n'auraient partagé aucune intimité, s'il ne la forçait pas au double suicide, il arriverait à la triste conclusion qu'être réduit aux fantasmes était le pire outrage des ans, que ces bains de jouvence ne le sauvaient pas de la déchéance, qu'il s'avançait à grands pas vers le néant et qu'aucune beauté, fût-elle disposée à lui rendre ses caresses, ne l'envelopperait de cette chaleur qu'il avait trouvée dans le giron maternel. Avec sa mère s'en était allée la première femme de son existence. Et maintenant, les dernières femmes qu'il étreignait étaient comme des juges muets qui le condamnaient à la sentence de bannissement: il était exilé du paradis de l'enfance. Seule subsistait la nostalgie, qu'il exorcisait en quémandant auprès de ces inconnues un surcroît de réconfort. Mais son lot, il en avait conscience, était de regretter toujours sans être jamais rassasié.

_________________
"Ceux qui croient posséder une clef transforment le monde en serrures. Ils s'excitent, ils interprètent les textes, les films, les gens. Ils colonisent la vie des autres. Les déchiffreurs devraient se calmer, juste décrire, tenter de voir, plutôt que de projeter du sens et de s'approprier l'obscur, plutôt que d'imposer la violence blafarde de l'univers. Dire comment, pas pourquoi."
Francois Noudelmann (Tombeaux: d'après La Mer de la Fertilité de Mishima).
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coline
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MessageSujet: Re: Linda Lê   Ven 15 Mai 2009 - 21:44

Elle écrit bien Linda Lê...

J'ai appris un mot de vocabulaire:Valétudinaire... content
- Adj. et subst. (Personne) dont la santé est chancelante, délicate, qui est souvent malade. Synon. cacochyme, égrotant, maladif
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shanidar
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MessageSujet: Re: Linda Lê   Ven 1 Oct 2010 - 11:07

Un si tendre vampire premier roman publié en 1987, quand elle avait 23 ans aux éditions de La Table Ronde, Linda Lê a retiré ce livre de sa bibliographie (ainsi que deux autres livres publiés par le même éditeur).

La romancière ne s'y reconnait pas, dit-elle. Elle a l'impression que ces trois livres-là n'ont été que des exercices pour trouver sa voix "comme font les cantatrices" (...) (source LMDA n°86)

Philippe écrit un roman sous le regard froid, distant et un peu pervers de Louis. Louis est une sorte de vampire qui s'installe dans la vie de Philippe pour lui voler son oeuvre. D'ailleurs ce vampire est surtout un voleur, qui pille le coeur de Xavière, puis de Marthe, la mère de Xavière. Bon.

On sent bien qu'il s'agit d'un premier roman, l'imaginaire s'y cogne à une immmaturité qui fait un peu sourire par sa grandiloquence. Sans doute, Linda Lê cherchait le chef-d'oeuvre à travers une construction un peu complexe et un récit enchâssé, mais elle manque cruellement d'armes pour réaliser l'exploit. On trouve dan ce court roman, de beaux passages, des phrases qui restent, des moments de grâces mais tout cela est étouffé par une lourdeur, une naïveté un peu grossière (mal équarrie), par un manque de recul, de robustesse, par une volonté de creer l'étrangeté qui tombe plutôt à plat.

_________________
le mot silence est encore un bruit G. Bataille
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kenavo
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MessageSujet: Re: Linda Lê   Mar 20 Sep 2011 - 10:22

Citation :
La collection Les Affranchis demande à ses auteurs d'écrire une lettre, de celles qu'ils n'ont jamais écrite
Traversay a déjà parlé d'une autre 'lettre' de cette collection: ici



À l’enfant que je n’aurai pas
Citation :
Extraits de la présentation de l'Editeur
Écrire pour donner la vie ; après le triomphe de Cronos, Linda Lê s'approprie l'écriture autobiographique dans un exercice de liberté d'une puissance étourdissante.
En écrivant à l'enfant qu'elle a choisi de ne jamais concevoir, Linda Lê s'affranchit du monde en général pour poser un regard strictement personnel sur sa volonté de ne pas devenir mère.
Et là ou l'expression de la liberté devient intolérable aux yeux des notaires de ce monde exigeant une conversion systématique au modèle de la famille, la narratrice écarte toute forme de dureté, toute prétention à une règle édifiée à d'autres qu'elle-même. Bien au contraire, c'est toute la douceur de son amour qu'elle offre à cet enfant qui n'existera jamais, mais vit sans cesse, à chaque seconde, dans l'imaginaire lumineux de sa conceptrice.

Certainement un livre très personnel, aussi bien que le choix de lire un livre avec un tel sujet.

Le trajet des réflexions de Linda Lê prennent le début dans l’enfance qui nous montre une mère avec un fort caractère qui demande des comportements très typiques à ses filles.
Linda se révolte contre celle qu'elle désigne comme Big Mother et se heurte à plus d’une spécification qu’elle veut lui inspirer.

Mais cela ne s’arrête naturellement pas chez la mère. Vient ensuite son envie d’écrire, de « produire » de la littérature.

Et puis son partenaire qui « voulait un enfant comme un gamin voulait un jouet ».

Cela continue de se heurter.

Sur 65 pages elle arrive à faire son ‘manifeste’ de son avis, de ses idées et bien qu’en tant que lecteur on peut être d’accord ou pas, faut lui accorder d’être honnête et convaincante.

Citation :
Même maintenant que je suis plus paisible, que les coups de folie sont du passé, j’ai souvent une pensée pour toi, non parce que je souffre de ton absence, ni parce que je fais amende honorable, confessant mes erreurs d’aiguillage, mais parce que, dans les plis de mon être, tu fais partie de moi.

_________________
La vie, ce n'est pas d'attendre que l'orage passe,
c'est d'apprendre à danser sous la pluie.


Sénèque
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MessageSujet: Re: Linda Lê   Mer 28 Sep 2011 - 16:16

J' aime Linda Le qui, loin de toute compromission, va son chemin solitaire et secret...

Je me souviens l' avoir écoutée, interrogée par Alain Veinstein. Sa voix était frele,un peu tremblée, à peine un souffle. On tendait l' oreille, ému. On pouvait presque penser qu' allait s 'évanouir, mais non, ses phrases allaient jusqu' au bout, comme délivrées...
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kenavo
Zen Littéraire


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MessageSujet: Re: Linda Lê   Ven 30 Sep 2011 - 21:30


lettre morte
Citation :
Présentation de l'Editeur
la narratrice, dans un long monologue, parle à un
interlocuteur muet, Sirius, et revit ce qui l’a terrassée pendant les dernières années : la mort du père et la mort d’un amour. Le père est mort seul dans son pays lointain, jamais nommé. Et l’homme pour qui la narratrice a nourri une passion violente se révèle un amant cynique, désinvolte, médiocre.
« Les morts ne nous lâchent pas », dit la première phrase du livre. Le père mort revient hanter sa fille, à travers les lettres qu’il a envoyées pendant les vingt années de séparation. Elle lit, relit les lettres et s’accuse d’avoir abandonné son père, de l’avoir laissé mourir seul.
Livre du deuil impossible, chant d’amour au père et chant de désespoir amoureux, c’est aussi le livre de la vie renaissante à l’aube qui se lève au bout de la nuit souffrante.

Encore un texte très personnel de Linda Lê.

Citation :
..ce sont les morts qui accompagnent les vivans et non les vivants qui accompagnent les morts

Elle raconte son deuil qui est d'autant plus grave parce que non seulement son père est décédé seul en pays lointain, mais elle lui a promis pendant vingt ans de le retrouver, de retourner dans son pays de naissance. Promesse non tenue, qui pèse plus lourd quand il n 'y a plus personne à part un corps mort pour retourner.

Et elle fait le deuil d'un amour qui n'était fait pour être vécu.

Citation :
j'écrivais comme une mendiante d'amour qui étrennait des mots de douleur qu'elle croyait neufs. Mais tout a déjà été dit, l'amour, la mort, la mort de l'amour et l'amour de la mort qui me hantait, l'envie de me verser par la fenêtre, de sauter d'un train, de m'ouvrir les veines, d'imprimer sur mon corps les stigmate d'un amour défait.

Texte très fort.

_________________
La vie, ce n'est pas d'attendre que l'orage passe,
c'est d'apprendre à danser sous la pluie.


Sénèque
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