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 Michael Ondaatje

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Steven
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MessageSujet: Re: Michael Ondaatje   Michael Ondaatje - Page 2 Icon_minitimeDim 30 Jan 2011 - 22:04

L'homme flambé

Je l'ai fini, je n'ai pas grand chose à en dire que ce que j'en dis plus haut. Pas bon signe ? En fait, je ressors avec un sentiment mitigé.

Citation :
Mais le côté impressionniste, le vague et l'incertain, je n'adhére que si le style et l'écriture sont vraiment exceptionnels
C'est ce qu'en dit Arabella. Je m'y suis beaucoup attaché à ce côté "vague et incertain". L'auteur y excelle, fait se croiser, sans vraiment les mêler, les destins d'Hana, jeune infirmière qui brûle ce qu'il lui reste de vie pur son seul et unique patient ; du patient anglais dont on apprend peu à peu l'histoire, liée à des espaces immenses et à un amour immense également ; de Caravaggio, voleur hors-pair qui a mis ses talents au service des renseignements militaires et qui l'a payé ; de Kip, jeune Sikh de l'armée britannique, démineur qui s'installe sous le palais qui sert d'hôpital à l'homme flambé et qui comble le besoin physique d'homme d'Hana...

Ces destins, ces histoires, l'auteur va les dévoiler peu à peu au fil des pages. C'est là que mon avis est mitigé. Si la première partie, poétique, envoûtante m'est apparue enthousiasmante, la seconde partie, celle qui nous révèle les fils qui ont mené les personnages là où ils en sont, m'a ennuyé. L'auteur y perd son style, la poésie disparaît presque. Je le regrette, et aurais préféré que le vague et l'insaisissable continue jusqu'au bout du roman.

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MessageSujet: Re: Michael Ondaatje   Michael Ondaatje - Page 2 Icon_minitimeLun 31 Jan 2011 - 9:14

Steven a écrit:
Ces destins, ces histoires, l'auteur va les dévoiler peu à peu au fil des pages. C'est là que mon avis est mitigé. Si la première partie, poétique, envoûtante m'est apparue enthousiasmante, la seconde partie, celle qui nous révèle les fils qui ont mené les personnages là où ils en sont, m'a ennuyé. L'auteur y perd son style, la poésie disparaît presque. Je le regrette, et aurais préféré que le vague et l'insaisissable continue jusqu'au bout du roman.
dommage qu'il ne t'as pas pu convaincre jusqu'à la fin..
je ne peux pas dire comment cette lecture ce serait faite pour moi sans avoir vu le film avant.. mais avec ces images en tête, j'ai bien aimé le livre, bien que film et livre n'ont que très peu en commun
D'autres livres de lui sont des plus grands coup de coeur pour moi, même si The English Patient va aussi rester un bon moment de lecture

et grâce à ton message je suis allée voir concernant nouveautés de lui swing en septembre il va y avoir son nouveau livre (en anglais) youpie

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MessageSujet: Re: Michael Ondaatje   Michael Ondaatje - Page 2 Icon_minitimeLun 31 Jan 2011 - 11:30

Aussi bizarre que peut le laisser penser mon post, ce livre restera un bon moment de lecture pour moi aussi. sourire Juste un peu plus partagé sur la deuxième partie.

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MessageSujet: Re: Michael Ondaatje   Michael Ondaatje - Page 2 Icon_minitimeLun 31 Jan 2011 - 11:34

Steven a écrit:
Aussi bizarre que peut le laisser penser mon post, ce livre restera un bon moment de lecture pour moi aussi. sourire Juste un peu plus partagé sur la deuxième partie.
je comprends.. et je suis contente pour ton bon moment Wink

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MessageSujet: Re: Michael Ondaatje   Michael Ondaatje - Page 2 Icon_minitimeMer 15 Aoû 2012 - 10:52

Ce livre va paraitre le 23 août

Michael Ondaatje - Page 2 Untitl10 / Michael Ondaatje - Page 2 A331
The Cat’s Table / La table des autres
Citation :
Présentation de l'Editeur
Le jeune Michael quitte Colombo pour retrouver sa mère, installée en Angleterre. Il voyage à bord de l’Oronsay, un gigantesque paquebot qui constitue un monde en soi : des cales sombres aux cabines élégantes, le jeune Michael va explorer toutes les classes sociales durant les 21 jours de ce périple, mais surtout faire l’expérience de l’amitié et du désir. Pour le garçon, ce voyage est un apprentissage en accéléré et, pour Ondaatje, une ode à la fiction : chaque passager recèle une histoire, chaque personnage appelle un roman et l’écrivain est l’homme qui déchiffre ces mystères.

Aussi bien à la fin du livre que dans l’interview que je vais poster après mes impressions de lectures, Michael Ondaatje renie qu’il s’agit ici d’un livre autobiographique, fait que je viens de voir mentionné chez son éditeur français et dans un commentaire de L’Express

Ce qui est connu et certain : Michael Ondaatje a fait cette traversée au bord d’un bateau mais ni l’Oronsay de son livre ni les personnages ont existé sous cette façon.

Mais n’importe ce fait, reste un livre qui se déroule sur presque 300 pages dans un lieu limité avec un groupe de personnes qui ne vont pas changer pendant 21 jours. Et ce périple va non seulement emporter Michael et ses copains sur un voyage initiatique mais il va y avoir aussi un passager clandestin à bord : le lecteur !

Quel joie de suivre Michael et ses nouveaux amis dans leurs déambulations sur ce bateau qui va devenir leur aire de jeu. Plus d’une fois ils vont se retrouver dans des situations dangereuses mais il fallait s’attendre à cela, des garçons de leur âge sans réelle surveillance.

On fait connaissance à partir des expériences et à travers les yeux du jeune Michael de tout un monde qui se retrouve sur ce bateau et on a de la peine de terminer ce voyage. J’aurais aimé y rester encore pour quelques jours.

Comme toujours l’écriture de Michael Ondaatje m’enthousiaste et je ressors d’un livre qui va figurer parmi mes préférés de son œuvre.



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MessageSujet: Re: Michael Ondaatje   Michael Ondaatje - Page 2 Icon_minitimeMer 15 Aoû 2012 - 10:53

Extrait

Il se taisait. Il regarda par la vitre de la voiture durant tout le trajet. Devant, deux adultes parlaient à voix basse. Il aurait pu écouter, mais il n'écoutait pas. Un moment, sur la partie de la route que le fleuve inondait parfois, il entendit l'eau gicler sous les roues. Ils entrèrent dans le Fort et la voiture passa en silence devant le bâtiment de la poste et la tour de l'horloge. A cette heure de la nuit, il n'y avait pratiquement pas de circulation dans Colombo. Ils empruntèrent Reclamation Road, longèrent l'église St. Anthony, et il aperçut, après, les dernières gargotes de coin de rue, chacune éclairée par une unique ampoule. Puis ils arrivèrent dans un vaste espace dégagé, le port, où brillait au loin, le long de la jetée, un ruban de lumières. Il descendit et resta à côté de la chaleur de la voiture.

Il entendait aboyer dans les ténèbres les chiens errants qui rôdaient sur les quais. Presque tout ce qui l'entourait était invisible, sauf ce qu'on distinguait sous la vapeur des rares lanternes à soufre - les débardeurs qui tiraient une procession de chariots à bagages, quelques familles réunies en petits groupes. Tous commençaient à se diriger vers le bateau.

Il avait onze ans quand, ce soir-là, aussi neuf au monde qu'il pouvait l'être, il monta à bord du premier et unique navire de sa vie. On aurait dit qu'une ville s'était greffée à la côte, plus éclairée que n'importe quelle cité ou n'importe quel village. Il gravit la passerelle, le regard fixé sur le parcours de ses pieds - rien devant lui n'existait -, et il continua jusqu'à ce qu'il se retrouve face à la mer et au port plongés dans le noir. Dans le lointain se dessinaient les silhouettes d'autres bateaux dont les lumières s'allumaient. Seul, il respira toutes les odeurs, puis revint vers le bruit et la foule tournée vers la terre. Une lueur jaune au-dessus de la ville. Il avait déjà l'impression qu'un mur se dressait entre lui et ce qui se déroulait là-bas. Les stewards proposaient un cordial et des sandwiches. Après en avoir mangé quelques-uns, il descendit à sa cabine, se déshabilla et se glissa dans sa couchette étroite. A une exception près, à Nuwara Eliya, il n'avait encore jamais dormi sous une couverture. Il n'avait pas sommeil. La cabine étant sous la ligne de flottaison, elle ne possédait pas de hublot. Il trouva un bouton à côté du lit, et quand il le pressa, sa tête et son oreiller furent soudain illuminés par un cône de lumière.

Il ne remonta pas sur le pont jeter un dernier regard ou agiter la main à l'intention des parents qui l'avaient emmené au port. Il entendait chanter et imaginait la lente puis rapide séparation des familles dans l'air vibrant de la nuit. Je ne sais pas, même aujourd'hui, pourquoi il a choisi cette solitude. Ceux qui l'avaient conduit à bord de l'Oronsay étaient-ils déjà partis ? Dans les films, les gens s'arrachent des bras de leurs proches en pleurant, puis le navire se détache de la terre pendant que les passagers s'accrochent aux visages qui s'éloignent, jusqu'à ce qu'ils aient perdu toute netteté.

J'essaie d'imaginer qui était le garçon à bord du navire. Peut-être qu'il n'existe même pas de sentiment d'identité dans cette immobilité nerveuse sur l'étroite couchette, dans cette sauterelle verte ou ce petit grillon, comme si par hasard et sans le savoir, il était entré clandestinement dans l'avenir.

Il se réveilla en entendant des passagers courir dans le couloir. Il se rhabilla et sortit de la cabine. Il se passait quelque chose. Des cris d'ivrogne emplissaient la nuit, étouffés par ceux des officiers. Au milieu du pont B, des matelots tâchaient de s'emparer du pilote. Après avoir dirigé le navire hors du port avec précaution (il y avait de nombreuses routes à éviter en raison de la présence d'épaves naufragées et d'un ancien brise-lames), il avait bu trop de verres pour fêter sa réussite. Et apparemment, il ne voulait plus s'en aller. Pas tout de suite. Peut-être rester encore une heure ou deux à bord. Mais l'Oronsay était pressé de partir sur le coup de minuit, et le remorqueur du pilote attendait contre la coque du paquebot. L'équipage avait tenté de le forcer à descendre par l'échelle de corde, mais comme il risquait de tomber et de se tuer, on l'avait emprisonné comme un poisson dans un filet afin de le déposer en toute sécurité sur le pont du remorqueur. L'homme n'en semblait nullement embarrassé, au contraire des officiers de l'Orient Line qui se tenaient sur la passerelle, furieux dans leurs uniformes blancs. Les passagers applaudirent quand le remorqueur commença à s'écarter. On distingua ensuite le bruit du moteur à deux temps et le chant las du pilote cependant que le bateau disparaissait dans la nuit.

Départ

Qu'y avait-il eu dans ma vie avant pareil navire ? Une pirogue sur un fleuve ? Une vedette dans le port de Trincomalee ? Il y avait toujours des bateaux de pêche à notre horizon. Mais je n'aurais jamais imaginé la splendeur de ce château qui allait traverser les mers. Les plus longs voyages que j'avais faits, c'était en car jusqu'à Nuwara Eliya et Horton Plains, ou en train jusqu'à Jaffna, un train qu'on prenait à sept heures du matin et qui arrivait en fin d'après-midi. On emportait pour le trajet nos sandwiches aux oeufs, quelques thalagulies, un jeu de cartes et un petit livre d'aventures.

Il avait été décidé que j'irais en Angleterre par bateau et que je ferais le voyage seul. Nul ne mentionna qu'il s'agissait peut-être d'une expérience inhabituelle, ni qu'elle pourrait être excitante ou dangereuse, si bien que je l'abordais sans joie ni peur. On ne m'avait pas prévenu que le paquebot comporterait sept ponts, qu'il y aurait six cents personnes à bord, dont un commandant, neuf cuisiniers, des mécaniciens, un vétérinaire, et qu'il renfermerait une petite prison et des piscines chlorées qui vogueraient en notre compagnie sur deux océans. La date du départ avait été négligemment marquée sur le calendrier par ma tante, qui avait signalé à l'école que je partirais à la fin du trimestre. Que je doive passer vingt et un jours en mer, on en parlait comme d'une chose sans grande importance, de sorte que je fus étonné que des parents se donnent la peine de me conduire au port. J'avais supposé que je prendrais seul un premier bus puis que je changerais à Borella Junction.

Il y avait eu cependant une tentative pour me préparer au voyage. Il se trouvait qu'une femme nommée Flavia Prins, dont le mari connaissait mon oncle, effectuait la même traversée, et on l'invita un après-midi à prendre le thé afin qu'elle fasse ma connaissance. Elle voyagerait en première classe, mais elle promit de garder un oeil sur moi. Je lui serrai la main avec précaution à cause des bagues et des bracelets qui la couvraient, puis elle se tourna pour reprendre la conversation que j'avais interrompue. Je passai presque l'heure entière à écouter quelques oncles et à compter le nombre de petits sandwiches qu'ils mangeaient.

Le dernier jour, je pris un carnet de notes vierge, un crayon, un taille-crayon, une carte du monde, et je rangeai le tout dans ma petite valise. Je sortis dire au revoir au groupe électrogène, déterrer les pièces détachées du poste de radio que j'avais démonté et que, étant incapable de le remonter, j'avais enfouies sous la pelouse. Je dis au revoir à Narayan, au revoir à Gunepala.

Alors que je m'installais dans la voiture, on m'expliqua qu'après avoir franchi l'océan Indien, la mer d'Arabie, la mer Rouge, puis le canal de Suez pour déboucher dans la Méditerranée, je débarquerais un matin sur une petite jetée en Angleterre où ma mère m'attendrait. Ce n'était pas la magie ou l'ampleur du voyage qui m'intéressaient, mais un détail : comment ma mère pourrait connaître le moment exact où j'arriverais dans cet autre pays ?

Et serait-elle là ?

J'entendis qu'on glissait un mot sous ma porte. C'était pour m'indiquer que je prendrais mes repas à la table 76. La deuxième couchette était restée vide. Je m'habillai puis sortis de la cabine. Je n'avais pas l'habitude des escaliers et je les montai avec précaution.

Au restaurant, il y avait neuf personnes à la table 76, dont deux garçons qui semblaient à peu près de mon âge.

"On dirait que nous sommes à la table des autres, déclara une femme nommée Miss Lasqueti. La table la moins considérée."

Il était évident que nous étions placés loin de la table du commandant qui se trouvait à l'autre bout de la salle. L'un des deux garçons s'appelait Ramadhin et le second, Cassius. Le premier était silencieux, l'autre avait un air méprisant, et nous nous ignorâmes, encore que j'avais reconnu Cassius. J'avais été dans la même école que lui, où, bien qu'il eût un an de plus que moi, je savais beaucoup de choses à son sujet. Il était tristement célèbre et avait même été exclu pendant un trimestre. J'étais sûr qu'il s'écoulerait longtemps avant que nous ne nous parlions. Le côté positif de notre table, c'est qu'il paraissait y avoir plusieurs adultes intéressants. Un botaniste et un tailleur, propriétaire d'une boutique là-haut à Kandy. Et surtout, nous avions un pianiste qui affirmait gaiement avoir "mené une vie de vagabond".

C'était Mr Mazappa. Le soir, il jouait dans l'orchestre du bateau, et l'après-midi, il donnait des leçons de piano. Ainsi, il bénéficiait d'une réduction pour sa traversée. Après ce premier repas, il nous raconta, à Ramadhin, Cassius et moi, des histoires vécues. C'est grâce à la compagnie de Mr Mazappa, qui nous régalait des paroles confuses et souvent obscènes des chansons qu'il connaissait, que nous en vînmes tous trois à nous accepter les uns les autres. Car nous étions timides et gauches. Aucun de nous n'avait seulement esquissé un geste de salut jusqu'à ce que Mazappa nous prenne sous son aile et nous conseille de garder les oreilles et les yeux ouverts au cours de ce voyage qui se révélerait très instructif. Donc, dès la fin de la première journée, nous avions compris que nous pourrions exercer ensemble notre curiosité.

Il y avait encore une personne intéressante à la table des autres : Mr Nevil, qui avait travaillé dans un chantier de démantèlement de bateaux et qui, maintenant à la retraite, retournait en Angleterre après avoir séjourné un certain temps en Orient. Nous interrogions souvent cet homme doux et imposant, puisqu'il n'ignorait rien de la structure des navires. Il avait démantelé des paquebots célèbres. Au contraire de Mr Mazappa, il était réservé et n'évoquait les épisodes de son passé que lorsqu'on le poussait à le faire. S'il n'avait pas été à ce point réservé dans ses réponses à notre feu nourri de questions, nous ne l'aurions pas cru, ni n'aurions été aussi captivés.

De plus, il avait accès à tout le bateau, car il faisait des recherches sur la sécurité pour le compte de l'Orient Line. Il nous présenta ses collègues de la salle des machines et de la chaufferie dont nous observâmes les activités. Comparée à la première classe, la salle des machines - au niveau des Enfers - bouillonnait dans un bruit et une chaleur intenables. Deux heures de visite de l'Oronsay avec Mr Nevil nous permirent de faire le tri parmi les choses dangereuses et moins dangereuses. Il nous apprit que les canots de sauvetage qui se balançaient au-dessus du pont n'étaient dangereux qu'en apparence, de sorte que Cassius, Ramadhin et moi y grimpions souvent pour espionner les passagers. C'est la remarque de Miss Lasqueti, qualifiant la nôtre de "table la moins considérée" et sans importance sociale, qui nous persuada que nous étions invisibles aux yeux des officiers, tels que le commissaire du bord, le chef steward ou le commandant.

Je découvris par hasard qu'une de mes lointaines cousines, Emily de Saram, se trouvait à bord. Malheureusement, elle n'avait pas été affectée à la table des autres. Pendant des années, c'est par Emily que j'avais su ce que les adultes pensaient de moi. Je lui racontais mes aventures et j'écoutais sa réaction. Elle disait sincèrement ce qu'elle aimait et ce qu'elle n'aimait pas, et comme elle était plus âgée que moi, je me conformais à ses jugements.

Comme je n'avais ni frères ni soeurs, mes plus proches parents, durant mon enfance, ont été des adultes. Tout un assortiment d'oncles célibataires et de tantes qui se déplaçaient avec lenteur, intimement liés par leurs bavardages et leur position sociale. Il y avait aussi un riche parent qui veillait à demeurer à distance. Personne ne l'aimait, mais chacun le respectait et parlait tout le temps de lui. Les membres de la famille analysaient les cartes de Noël qu'il se faisait un devoir d'envoyer tous les ans, discutaient de la photographie avec les visages de ses enfants qui grandissaient, ainsi que des proportions de sa maison à l'arrière-plan qui ressemblait à une vantardise muette. J'ai grandi autour de pareils jugements familiaux et c'est pourquoi, jusqu'à ce que je sois hors de leur portée, ils ont gouverné ma prudence.

Mais il y avait toujours Emily, ma "machang" qui a habité presque à côté de chez moi durant quelques années. Nos enfances ont été similaires en ce que nos parents étaient soit dispersés, soit peu fiables. Sa vie de famille était pourtant, je le soupçonne, pire que la mienne - les affaires de son père étaient précaires et la famille vivait constamment sous la menace de ses humeurs. Sa femme se soumettait à ses règles. D'après le peu qu'Emily me disait, je savais qu'il était violent. Les visiteurs adultes eux-mêmes ne se sentaient pas en sûreté avec lui. Seuls les enfants qui venaient chez eux à l'occasion d'une fête d'anniversaire appréciaient l'incertitude de son comportement. Il arrivait, nous racontait quelque chose de drôle, puis il nous poussait dans la piscine. Emily était nerveuse en sa présence, même quand il lui enlaçait les épaules avec amour et la faisait danser, ses pieds nus en équilibre sur ses chaussures à lui.

La plupart du temps, il était parti pour son travail ou, simplement, il disparaissait. Emily n'avait aucune carte à laquelle s'en remettre, aussi je suppose qu'elle s'inventait elle-même. Elle avait un esprit libre, une folie que j'aimais, et elle se hasardait dans diverses aventures. Finalement, par bonheur, sa grand-mère donna de quoi l'envoyer en pension dans le sud de l'Inde, ce qui lui permit de s'éloigner de son père. Elle me manqua. Et quand elle revint pour les grandes vacances, je ne la vis pas beaucoup car elle travailla tout l'été à la compagnie Ceylon Telephone. Une voiture de la société la prenait chaque matin, et le soir son patron, Mr Wijebahu, la déposait. Mr Wijebahu, me confia-t-elle, passait pour avoir trois testicules.

Ce qui nous rapprochait le plus, c'était la collection de disques d'Emily, toutes ces vies et ces désirs rimés et distillés au cours des deux ou trois minutes d'une chanson. Héros de la mine, filles phtisiques habitant au-dessus de boutiques de prêteurs sur gages, chercheurs d'or, célèbres joueurs de cricket, et même celle qui disait : Oui ! On n'a pas de bananes. Elle estimait que j'étais un peu rêveur et m'apprit à danser, à la serrer par la taille pendant qu'elle balançait ses bras en l'air, à sauter sur ou par-dessus le canapé qui basculait sous notre poids. Et puis soudain elle repartit dans son école, loin en Inde, et nous n'eûmes plus de nouvelles d'elle, sinon quelques lettres à sa mère où elle suppliait qu'on lui envoie d'autres gâteaux par l'intermédiaire du consulat de Belgique, des lettres que son père tenait à lire à voix haute, avec fierté, à tous ses voisins.

Lorsqu'elle monta à bord de l'Oronsay, je ne l'avais pas vue depuis deux ans. J'éprouvai un choc à la voir ainsi, plus nette, le visage plus mince, conscient d'une grâce que je n'avais pas remarquée auparavant. Elle avait maintenant dix-sept ans, et l'école, me sembla-t-il, avait gommé un peu de sa folie, même si elle s'exprimait avec un léger accent traînant qui me plaisait. Qu'elle m'ait saisi par l'épaule pour me parler alors que je passais en courant devant elle sur le pont promenade, cela me conféra un certain prestige auprès de mes deux nouveaux amis. La plupart du temps, toutefois, elle faisait bien comprendre qu'elle ne voulait pas être suivie. Elle avait ses propres plans pour le voyage... quelques ultimes semaines de liberté avant d'arriver en Angleterre pour y effectuer ses deux dernières années d'études.

L'amitié entre le calme Ramadhin, l'exubérant Cassius et moi grandit vite, même si nous nous cachions beaucoup de choses. Du moins était-ce le cas pour moi. Ce que je tenais dans la main droite, je ne le révélais jamais à la gauche. Je m'étais déjà exercé à la prudence. Dans les pensionnats où nous étions allés, la crainte des punitions avait généré un talent pour le mensonge, et j'avais appris à taire de petites vérités pertinentes. Les punitions, à vrai dire, n'ont jamais humilié certains d'entre nous ni ne nous ont servi de leçon au point de nous rendre d'une totale franchise. Nous avions l'impression d'être sans cesse battus à cause de bulletins scolaires lamentables ou d'une variété de vices (se prélasser à l'infirmerie en prétendant avoir les oreillons, tacher définitivement l'une des baignoires du pensionnat en faisant dissoudre des tablettes d'encre dans l'eau pour fabriquer celle destinée aux grandes classes). Notre plus cruel bourreau était le maître de l'école primaire, le père Barnabus, qui continue à hanter mes souvenirs avec son arme préférée, une longue canne de bambou fendue. Il n'employait jamais les mots ou la raison. Il se contentait de circuler d'un air menaçant parmi nous.

A bord de l'Oronsay, cependant, nous avions la chance d'échapper à tout ordre. Et je me réinventais au sein de ce monde apparemment imaginaire peuplé de démanteleurs de bateaux et de tailleurs, de passagers adultes qui, durant les festivités du soir, titubaient sous d'énormes masques de têtes d'animaux, tandis que certaines des femmes, à peine vêtues, dansaient, et que l'orchestre, Mr Mazappa au piano, jouait sur l'estrade, tous ses membres habillés de costumes exactement de la même couleur prune.

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MessageSujet: Re: Michael Ondaatje   Michael Ondaatje - Page 2 Icon_minitimeMer 15 Aoû 2012 - 11:04

il est dans mon sac pour les vacances swing ( privilégiée je suis.....)
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MessageSujet: Re: Michael Ondaatje   Michael Ondaatje - Page 2 Icon_minitimeMer 15 Aoû 2012 - 11:07

je l'ai lu en 2011, lors de la sortie... plus tout à fait une nouveauté pour moi Wink mais je lui souhaite beaucoup de lecteurs français Very Happy

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MessageSujet: Re: Michael Ondaatje   Michael Ondaatje - Page 2 Icon_minitimeMer 15 Aoû 2012 - 12:22

mimi54 a écrit:
il est dans mon sac pour les vacances swing ( privilégiée je suis.....)
Il est sur ma table de chevet et je le déguste
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MessageSujet: Re: Michael Ondaatje   Michael Ondaatje - Page 2 Icon_minitimeMer 15 Aoû 2012 - 12:24

zazy a écrit:
mimi54 a écrit:
il est dans mon sac pour les vacances swing ( privilégiée je suis.....)
Il est sur ma table de chevet et je le déguste

je n'en doute pas...rendez vous lors de la publication, si je parviens à le finir d'ici -là
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MessageSujet: Re: Michael Ondaatje   Michael Ondaatje - Page 2 Icon_minitimeMer 15 Aoû 2012 - 12:35

mimi54 a écrit:
zazy a écrit:
mimi54 a écrit:
il est dans mon sac pour les vacances swing ( privilégiée je suis.....)
Il est sur ma table de chevet et je le déguste

je n'en doute pas...rendez vous lors de la publication, si je parviens à le finir d'ici -là
Bonnes vacances à Barcelonnette
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MessageSujet: Re: Michael Ondaatje   Michael Ondaatje - Page 2 Icon_minitimeLun 20 Aoû 2012 - 9:48

Je l'ai donc lu.....et au final, assez déçue, l'écriture est belle, mais c'est à peu près tout.
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MessageSujet: Re: Michael Ondaatje   Michael Ondaatje - Page 2 Icon_minitimeLun 20 Aoû 2012 - 10:16

mimi54 a écrit:
Je l'ai donc lu.....et au final, assez déçue, l'écriture est belle, mais c'est à peu près tout.
ah que c'est dommage.. et c'est un de ses livres les plus accessibles...
décidément, on doit éviter de lire les mêmes livres, on ne se retrouve jamais du même côté du plaisir Very Happy

_________________
La vie, ce n'est pas d'attendre que l'orage passe,
c'est d'apprendre à danser sous la pluie.


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mimi54
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MessageSujet: Re: Michael Ondaatje   Michael Ondaatje - Page 2 Icon_minitimeLun 20 Aoû 2012 - 10:18

A onze ans, Michael quitte son père et son île, pour retrouver sa mère qu’il connaît à peine. Du Sri Lanka à La Grande Bretagne, ce sont 21 jours qui vont changer un petit garçon. Plus qu’un voyage au-delà des mers, il s’agit d’un voyage initiatique qui d’une certaine façon va fera de Michael un jeune homme.
Si l’écriture de Michael Ondaatje m’a agréablement surprise, s’il a pris soin d’un découpage judicieusement aéré, le roman en lui-même m’a déçue dans sa globalité. La multitude et la diversité des personnages, n’ont, à mon sens pas été suffisamment exploités. Il aurait pu en résulter un roman choral de grande envergure…mais, à force de vouloir trop papillonner, et de changements temporels pas assez bien maitrisés, il en résulte un roman finalement assez brouillon.
Il manque à cette histoire un souffle qui emporte le lecteur sur une vague au long cours, et qui le porte, comme Michael, au loin.

La croisière m’a paru dans sa seconde partie assez ennuyeuse. Il me tardait d’accoster, de changer de bateau. La traversée ne me laissera pas grand souvenir, si ce n’est une plume agréable, des personnages nombreux qui restent en retrait, avec lesquels je n’ai pu cheminer, et qui ne m’ont pas "habitée".

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MessageSujet: Re: Michael Ondaatje   Michael Ondaatje - Page 2 Icon_minitimeLun 20 Aoû 2012 - 13:42

Comme toi, Mimi, j'ai aimé l'écriture, j'ai aimé l'histoire, mais je me suis un peu ennuyée comme lors d'une longue traversée marine
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