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 Hirano Keiichiro

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MessageSujet: Hirano Keiichiro   Hirano Keiichiro Icon_minitimeMar 5 Fév 2008 - 7:06

Hirano Keiichiro Hirano10
HIRANO Keiichiro (1975 - )

Hirano a obtenu très jeune le Prix Akutagawa (en 1999 ; il fut un temps le plus jeune écrivain à l'obtenir, depuis Muarakami Ryû, mais il s'est fait battre en 2003 par Wataya Risa) et best-seller au Japon (plus de 400 000 exemplaires en quelques semaines). C'est le premier roman ("métaphysique") de l'auteur, qui était alors étudiant en droit à l'Université de Kyoto.

A noter qu'en 2002, il a publié Sousou, Marche funèbre (titre français provisoire, dixit le cite de Philippe Picquier), un roman de 2500 pages sur la vie de Delacroix et Chopin. Sera-t-il traduit un jour en français ?
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MessageSujet: Re: Hirano Keiichiro   Hirano Keiichiro Icon_minitimeMar 5 Fév 2008 - 7:06

L'Eclipse (1998,169 pages, Editions Philippe Picquier, traduit par Jean Campignon),

L'intrigue se déroule dans le sud de la France à la fin du XV° siècle. Un jeune dominicain, en route de Paris vers Florence pour y trouver un manuscrit, fait halte dans un petit village pour y rencontrer un alchimiste dont on lui a parlé. Des événements plus ou abracadabrants vont survenir, qui aboutiront à une fin pour le moins curieuse et outrancière au possible, frôlant le n'importe quoi (ou bien il y a quelque chose que je n'ai pas compris).

Les critiques se sont enthousiasmés devant l'érudition de l'écrivain, et c'est vrai que c'est l'impression que le texte donne. Mais si on y regarde de plus près, on remarquera que l'auteur, habilement, ne fait souvent qu'énumérer (page 60, par exemple, on est presque chez Perec), ou bien tourne son récit de telle sorte qu'on garde une impression d'érudition quand bien même il n'y en a pas spécialement (à de nombreuses reprises le narrateur dit, à propos des notes de l'alchimiste, qu'elles lui ouvrent de nouveaux horizons, mais il se garde bien de dire lesquels, alors qu'il met bien les points sur les "i" lorsqu'il s'agit du manichéisme). Ou bien il parle vaguement de Nominalisme, de Thomisme et d'Averroïsme. C'est habilement fait, mais si le lecteur cherche des pensées plus profondes et moins fumeuses, il devra plutôt aller voir du côté de l'Oeuvre au Noir (de Marguerite Yourcenar).

Ensuite, le vocabulaire.
Le texte original abonde paraît-il en kanji rares, évidemment destinés à donner un cachet "ancien". Le traducteur - qui n'a vraiment pas eu une tâche facile ! - a rendu cela en français en employant des mots rares (tel ce "pensement" déjà qualifié de "vieux" dans un Larousse des années 1910).
Comme le livre n'est évidemment pas écrit entièrement en une langue du XV° siècle, le petit jeu des mots rares est donc forcément un peu artificiel. On trouvera en vrac un ramon, des happe-chairs, des revels, des pétéchies, un matroi, etc. Je veux bien, mais ici les prunelles sont souvent infrangibles, l'eau brasille pour un rien, et le moindre soleil couchant est source d'embrasements.

Ce qui nous amène au style...
Un exemple : à propos d'une stalactite et d'une stalagmite qui se touchent presque, Hirano écrit ceci :
Citation :
"répandant une faible lueur de prémonition d'existence, ce hiatus avait amassé un trop-plein de maturité qui le gonflait d'une tension plus intense encore que l'existence même." (page 108).
Si vous aimez cette écriture extrêmement ampoulée et, il faut le dire, un peu prétentieuse, ce livre est pour vous. Sinon, vous risquez d'avoir un peu de mal...

Maintenant l'histoire...
C'est la fin, surtout, qui pose problème. Elle sombre dans un grand-guignolesque assez réjouissant (que je me garderai ici de dévoiler), il faut le lire pour le croire, si je puis dire, Hirano Keiichiro en met une double couche.
Doit-on prendre cela pour un plaidoyer pour la tolérance ? un éloge de l'homosexualité ? Ou bien tout cela veut-il dire que le Christ peut se trouver n'importe où sans qu'on le réalise, même devant nos yeux ? (Borges avait déjà fait remarquer que vous auriez peut-être pu reconnaître Jésus dans l'homme qui vient de vous vendre un ticket de métro ou de bus).
Quel est le sens de tout ce fatras improbable ? Je subodore que les critiques n'ont pas compris non plus et ont donc crié au génie (c'est plus prudent, on ne sait jamais...).
L'auteur a été promptement qualifié de "nouveau Mishima"...

Dans la grande tradition des romans gothiques (cf les Mystères d'Udolphe d'Ann Radcliffe, par exemple), l'auteur fait monter la sauce à partir de pas grand chose en nous promettant beaucoup.
Ainsi, la disposition géométrique du village est explicitée de façon très précise - et très lourde, d'ailleurs (page 49). Le mystère du ponceau, la place qu'il occupe par rapport à la lisière de la forêt et à la maison de l'alchimiste (un triangle équilatéral) sont montés en épingle : vous allez voir ce que vous allez voir ! nous dit-il... vous comprendrez mieux la portée du mystère à la lumière des événements qui se produiront plus tard... Technique classique pour éveiller l'intérêt. Mais au bout du compte, qu'y a-t-il à comprendre ? Le narrateur lui-même avoue qu'il ne le sait pas, et le lecteur non plus. C'est assez commode.

Il s'agit d'un premier roman avec ses défauts (principalement roulements de mécaniques) que l'on pourra lire parce que l'histoire n'est en définitive pas banale avec sa fin tellement énorme, et que ses descriptions de corps torturés et de l'orgie - imaginaire ou non - sont assez "savoureuses" et plutôt bien troussées (si je puis dire...)... et que c'est au final bien marrant !

Un auteur à suivre, qui s'engage volontairement dans des sentiers peu visités de la littérature japonaise contemporaine.

Surtout, par ces temps de parutions de romans stéréotypés écrits par des jeunes pour des jeunes, Hirano Keiichiro montre de l'ambition et cherche l'originalité.
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MessageSujet: Re: Hirano Keiichiro   Hirano Keiichiro Icon_minitimeMar 5 Fév 2008 - 7:11

Conte de la première lune (1999, 173 pages, Editions Philippe Picquier, traduit par Corinne Atlan en 2002).

On est au Japon, en 1896. Le héros, Masaki Ihara, est un jeune poète de 24 ans.

Citation :
"Ses vers modernes d'inspiration occidentale faisaient preuve d'une extrême originalité, aussi ses contributions avaient-elles été accueillies avec enthousiasme par les poètes romantiques qui affluaient à l'époque et qui allaient même jusqu'à le considérer comme un pionnier en ce domaine. [...]
Masaki avait, dès son jeune âge, eu le sens de la « passion ». En d'autres termes, la passion l'habitait comme l'eût fait un mal chronique. Pour se sentir « vivre vraiment », il lui fallait, non pas accumuler une suite de journées s'écoulant graduellement, dans l'espoir d'un bonheur hypothétique qui l'eût attendu au bout du chemin, mais au contraire faire l'expérience de chocs violents capables de briser sa vie entière sans possibilité de retour. La seule chose qui eût une valeur à ses yeux, c'était une exaltation pure et non durable, qui transcendait l'instant d'une manière ou d'une autre." (pages 39-40).
"Tourmenté depuis l'adolescence par ce mal communément appelé neurasthénie, Masaki avait pris l'habitude de soigner sa mélancolie en voyageant". (page 7).

Ainsi, Masaki part sans savoir où, monte dans un train selon l'inspiration. Cette fois-ci, il s'était finalement décidé pour Ueno mais, à cause d'un concours de circonstances (la fatalité ?) - une charmante demoiselle, un vieillard un peu inquiétant (ou bien s'agit-il d'un renard qui lui jouerait un tour ?), un serpent et un machaon - , il va se retrouver dans une situation pour le moins périlleuse, et c'est presque par là que commence le roman :

Citation :
"L'épaisse forêt de chênes qui couvre les pentes de la montagne, sous les lueurs rouges du couchant qu'elle semble absorber, est enflée comme un essaim de guêpes plongées dans du miel. Au loin, le brouillard descend et les derniers rayons de soleil filtrent à peine entre les arbres...
Le jeune homme s'est retourné : il vient de s'apercevoir que la nuit va bientôt tomber et reste figé sur place, hébété, à se demander :
« En quel lieu me suis-je donc égaré ? »
Tous les coucous de la forêt s'égosillent soudain et leurs voix s'élèvent ensemble vers le ciel..." (page 6).

A la recherche d'un instant transcendant, un instant pur qui ne serait pas souvenir du passé ni anticipation du futur, Masaki tend à une communion délétère avec la nature. La frontière entre les hommes, les démons et la nature, le passé et le présent, le réel et l'imaginaire, commence à se brouiller...
Citation :
"La vue des violettes, des iris sauvages et des orchis qui s'épanouissaient avec modestie tout le long du chemin réjouissait ses prunelles. Saisi par la grâce innocente de ces fleurs, il s'arrêta à plusieurs reprises. Quand il découvrit quelques sarments de clématites des montagnes fleurissant çà et là, il se mit à songer aux anciens qui voyaient dans ces grappes de fleurs violettes la main tranchée d'une démone. Ensuite il donna libre cours à sa fantaisie et à son imagination débridée." (page 25).

Le cours du temps semble faire des lacets et des boucles, et Masaki se voit souvent - et est peut-être - en plusieurs lieux à la fois. Plusieurs niveaux de réalité se superposent... Masaki ne court-il pas consciemment vers sa perte ?
Citation :
"« Je ne me précipite pas vers la mort, non, absolument pas ! A l'instant où ma vie sera sur le point de s'achever, je vivrai un instant de pureté totale, un instant absolu tel que je n'en ai jamais connu de ma vie. Un instant entièrement dédié à l'acte, un instant qui ne sera pas souillé par la perspective d'un quelconque avenir...[...] »" (page 151).


En comparaison de son roman précédent (l'Eclipse), Hirano Keiichirô s'est un peu calmé, il roule un peu moins des mécaniques littéraires. Le vocabulaire est plus simple (en tout cas dans la version française !), mais le style est tout de même souvent recherché.


A recommander aux amateurs d'histoires de fantômes à la japonaise, avec des descriptions de la nature dont la beauté porte en elle la mort (comme un rappel du "Sous les cerisiers sont enterrés des cadavres ! " de Kajii Motojiro), des temples bouddhiques cachés au fond de la montagne dans des forêts mystérieuses peuplées de coucous.
Citation :
"C'est étrange, alors que le faucon et les autres oiseaux se rapprochent le soir pour chercher leur pitance, le coucou chante toujours dans le lointain. Chaque fois que j'entends son chant, il me semble comprendre pourquoi les anciens prétendaient que cet oiseau guidait les âmes dans la Montagne de la Mort." (page 64).

Mais Hirano ne se contente pas d'exposer une histoire, aussi bien racontée soit-elle. Il parsème son texte de pages profondes, comme par exemple :
Citation :
"A ce moment-là [la plupart des gens] peuvent ainsi trouver, dans la certitude de l'image du monde qui leur est proposée, la certitude de leur propre présence en ce lieu quelques secondes ou quelques minutes plus tard. Identifiant intuitivement la continuité de l'espace à la continuité de leur propre existence, ils considèrent les deux comme interchangeables. Inversement, pour la même raison, le monde et les hommes sont en permanence rongés par cette prescience de l'avenir. L'instant, en se mettant au service du futur, n'est plus qu'anticipation". (page 61).


Mais finalement, qu'y a-t-il vraiment à comprendre ? Le roman est-il une parabole du danger de l'influence européenne (et notamment le romantisme) sur l'imaginaire japonais ?...

Hirano Keiichirô est un auteur ambitieux qui a le bon goût de ne pas écrire que sur le mal être de la société de consommation, sur le danger d'internet, du piercing ou de l'usure des cordes vocales consécutive à des karaokés trop fréquents.

Vit-on dans un monde à la réalité changeante mais cyclique comme la lune, qui éclaire parfois presque comme en plein jour le corps d'une jeune femme qui brille d'une beauté enchanteresse, mais qui, quelques pages seulement auparavant était toute autre ?
Citation :
"Une brise légère vint balayer les pieds de Masaki, qui s'était levé en s'appuyant sur son bâton.
Son ombre mince se dessinait sur le sol. Levant la tête, il aperçut dans le ciel, en direction de l'est, une demi-lune pâle et brouillée dans un halo de brume. On eût dit un bloc de glace commençant à fondre." (page 69).

Roman pas très clair (mais qui présente l'avantage que l'on peut y réfléchir après coup, au lieu de passer tout de suite à autre chose), mais bon roman, pas banal et largement plus réussi que nombre de productions récentes des petits jeunes nippons.

Et le clair-obscur n'est-il pas une valeur bien japonaise ?
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MessageSujet: Re: Hirano Keiichiro   Hirano Keiichiro Icon_minitimeMar 5 Fév 2008 - 7:18

A force de lire des romans prétentieux, on écrit des critiques prétentieuses... Si ce n'est pas malheureux à lire !

sourire
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MessageSujet: Re: Hirano Keiichiro   Hirano Keiichiro Icon_minitimeMar 5 Fév 2008 - 8:14

Citation :
A recommander aux amateurs d'histoires de fantômes à la japonaise, avec des descriptions de la nature dont la beauté porte en elle la mort (comme un rappel du "Sous les cerisiers sont enterrés des cadavres ! " de Kajii Motojiro), des temples bouddhiques cachés au fond de la montagne dans des forêts mystérieuses peuplées de coucous.

Cela semble plutôt tentant, mais disons que les extraits que tu donnes de l'auteur me laissent un peu dubitative, je ne sais pas si je vais succomber peut être si je trouve Le conte de la première lune en bibliothèque....

_________________
La meilleure façon de résister à la tentation c'est d'y céder. (Oscar Wilde)
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MessageSujet: Re: Hirano Keiichiro   Hirano Keiichiro Icon_minitimeMar 5 Fév 2008 - 19:39

C'est un auteur qui a peut-être une ambition plus importante que le résultat auquel il parvient, en tout cas pour ces deux livres...

Mais l'ambition se faisant rare en ce moment parmi les jeunes écrivains japonais qui marchent (Wataya Risa avec "Appel du pied", Kanehara Hitomi avec "Serpents et Piercings"), ça fait quand même plaisir.
Et même ce que je n'aime pas chez lui, sa prétention démesurée, ses passages super-méga-profonds, ça me fait rire.
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MessageSujet: Re: Hirano Keiichiro   Hirano Keiichiro Icon_minitimeMer 6 Fév 2008 - 9:28

Merci pour ce fil, eXPie.. je te rejoins si j'ai lu le livre que j'ai de lui.. Very Happy

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c'est d'apprendre à danser sous la pluie.


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MessageSujet: La dernière métamorphose   Hirano Keiichiro Icon_minitimeVen 11 Déc 2009 - 21:38

La dernière métamorphose

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« Longtemps, je suis resté immobile, tapi dans un coin de ma chambre. Cela doit faire environ deux semaines que je m'y suis enfermé. Mon reflet dans le miroir montre un visage aux joues et au menton envahis par une barbe hirsute. Avant, comme je prêtais toujours une grande attention à mon apparence, je prenais soin de ma coiffure et m'épilais méticuleusement les sourcils. Maintenant, mes arcades sourcilières sont à l'abandon, comme une maison délabrée dans un champ en broussaille, et j'ai beau relever les mèches, ternies par la saleté, de mes cheveux que je ne lave plus depuis des jours, elles retombent chaque fois en désordre sur mes yeux.»


C’est ainsi que débutent les confessions d’un jeune cadre japonais qui décide un beau jour de ne plus se rendre au travail, rompant toutes relations sociales, professionnelles et familiales en restant cloîtrer dans sa chambre, n’en sortant plus que pour satisfaire ses besoins corporels. Reclus dans sa chambre et coupé du monde, il attend le jour tant espéré où il verrait sa véritable identité se révéler enfin, débarrassée de ces rôles sociaux auxquels il s’est conformé toute sa vie pour accéder à sa véritable nature, ce qu’il appelle l’ultime métamorphose. S'identifiant au héros de « La métamorphose » de Kafka, ce repli sur soi est également l’occasion de jeter des ponts entre son vécu et celui de Gregor Samsa…

Quel étrange récit que celui-ci ! J’ai aimé suivre le narrateur dans son analyse de l’œuvre de Kafka, apportant des éclairages intéressants sur les circonstances qui ont mené à la métamorphose de jeune héros Gregor Samsa imaginé par Kafka, circonstances que reflètent les peurs et le propre vécu du narrateur.

J’ai apprécié également l’étude sociologique du Japon d’aujourd’hui, ce Japon en récession qui voit ses jeunes cadres dynamiques en pleine crise identitaire, victimes des pressions sociales quotidiennes et fatigués de porter des masques factices sous lesquels ils finissent par étouffer.

Citation :
Je crois que les êtres humains sont rattachés à la société par toutes sortes de ficelles issues de différentes directions. Si jamais ces ficelles, tendues à se rompre, en viennent à lâcher pour de bon, elles s'éloignent à une folle vitesse et disparaissent de notre vue en un clin d'oeil. J'ai essayé de m'imaginer en train de chercher les bouts de toutes ces ficelles pour les rattacher à moi de nouveau. J'en ai ressenti un si violent vertige que j'ai failli m'effondrer sur place.

Je découvre également que les japonais utilisent des vocables distinctifs – un ‘otaku’ ou un ‘hikikomori’ - pour désigner le jeune adulte qui recoure à la réclusion volontaire pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, déçu de ne pas pouvoir mener à bien ses objectifs dans la vie et réagissant en s’isolant complètement de la société. Un phénomène social et psychologique de masse impressionnant puisqu’il concernerait près d’un million de jeunes au Japon, soit un jeune sur dix !

Citation :
Je comprenais bien l'état d'esprit de ceux de mes camarades qu'on appelait otaku. Ils fermaient les yeux devant l'extravagante immensité du monde, traçaient des frontières sur une certaine périphérie, fixées par eux-mêmes, considéraient cela comme les limites du monde et s'enfermaient à l'intérieur.

Dire que j’ai pris du plaisir à lire ce récit serait toutefois mentir. Les propos sont démonstratifs et souvent redondants, l’écriture ne m'a pas enchantée plus que cela, l'ensemble est très sombre et la lassitude guettait plus d’une fois. Reste un roman instructif et original, qui dénote complètement des auteurs japonais que je lis habituellement.


Dernière édition par sentinelle le Ven 11 Déc 2009 - 21:49, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Hirano Keiichiro   Hirano Keiichiro Icon_minitimeVen 11 Déc 2009 - 21:39

Autre extrait (quand je vous disais que ce n'était pas joyeux joyeux) :

Citation :
On travaille comme des imbéciles, obligés d'avaler une nourriture abjecte, en manque permanent de sommeil, subissant la torture du métro aux heures de pointe, cernés de partout par les ondes électromagnétiques, les hormones ou je ne sais quels trucs glauques encore, on est complétement essoufflés, on n'en peut plus !
Désespoir ! Désespoir ! Désespoir ! Ah, il n'y a aucun, vraiment aucun, non, aucun espoir !
Dès le départ le seul destin qu'on nous promet, c'est le suicide.
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MessageSujet: Re: Hirano Keiichiro   Hirano Keiichiro Icon_minitimeVen 11 Déc 2009 - 21:42

eXPie a écrit:
Hirano Keiichirô est un auteur ambitieux qui a le bon goût de ne pas écrire que sur le mal être de la société de consommation, sur le danger d'internet, du piercing ou de l'usure des cordes vocales consécutive à des karaokés trop fréquents.
Il semble bien qu'il ait changé son fusil d'épaule, car s'il ne parle pas encore des cordes vocales usées ni du piercing, il ne s'est pas vraiment privé d'ergoter sur le mal être de la société de consommation et le danger d'internet, dentsblanches
Mais la forme est originale, je le concède sans peine sourire

Puis je tenterais bien Conte de la première lune, histoire de voir ce que donne cet auteur dans un tout autre registre.
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MessageSujet: Re: Hirano Keiichiro   Hirano Keiichiro Icon_minitimeLun 27 Avr 2015 - 21:35

Hirano Keiichiro Hirano11   Hirano Keiichiro Hirano10
À gauche, la version grand format ; à droite, la version poche.

La Dernière métamorphose (Saigo no henshin, 2003). Roman traduit par Corinne Atlan. Editions Philippe Picquier, 168 pages.
Contrairement aux précédents livres de l'auteur parus en français, celui-ci se déroule de nos jours.
La première phrase du roman est peut-être un clin d'oeil à Proust :
Citation :
"Longtemps, je suis resté immobile, tapi dans un coin de ma chambre.
Cela doit faire environ deux semaines que je m'y suis enfermé. [...]
Tout me semblait fastidieux. Le moindre mouvement m'était affreusement désagréable. Je me contentais de sortir de temps en temps, en rampant à quatre pattes comme un énorme cancrelat, pour porter à ma bouche la nourriture qu'on m'apportait et aller faire mes besoins, à l'abri des regards de ma famille." (page 5).
Le narrateur est un hikikomori (pour une autre oeuvre traitant de ce sujet, on pourra jeter un oeil à la pièce de théâtre Le Grenier de Sakate Yôji, voir fil ici). Un jour, il n'est pas allé travailler. Que s'est-il passé ? Dans un récit éclaté, il va nous l'expliquer.

Le titre du roman est une référence évidente à la Métamorphose de Kafka, et notre hikikomori va en parler assez longuement, car il a relu cette oeuvre avec un regard différent.
Citation :
"Le héros de cette nouvelle - Gregor Samsa - ne s'étonne pas le moins du monde de la réalité pourtant stupéfiante qui le frappe. Du moins ne manifeste-t-il pas un étonnement à la mesure des faits. S'il commence assez rapidement à se lamenter, ce n'est pas à propos de sa transformation en cancrelat, mais plutôt de son travail et de son quotidien de représentant de commerce. Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire ?... De plus - et c'est sans doute le plus significatif, - il élude totalement la question qu'il devrait tout naturellement se poser : pourquoi est-ce que cela lui arrive ? Et ça c'est vraiment curieux. On ne peut pas se débarrasser du problème par de simples généralités, en disant qu'il s'agit d'un « cauchemar » - ou d'un « rêve »." (page 7).

Il remarque que si l'apparence de Gregor Samsa change, il reste toujours lui-même à l'intérieur, inchangé. Dès lors, quel est le vrai "moi" du narrateur ? Celui avant sa métamorphose, ou bien celui après ?
Citation :
"Jusqu'à ce jour, tous les gens de ma génération, y compris moi-même, ont été torturés par cette idée de leur véritable nature. Comme des pensées tournant à vide." (page 24).

La chenille devenant papillon change-t-elle de nature, ou bien reste-t-elle elle-même ? C'est son rôle qui se modifie, pense le narrateur.
C'est pareil pour Gregor Samsa : il était déjà enfermé dans son rôle "comme la dure carapace d'un énorme cancrelat. Et tout le monde trouvait ça normal. Ensuite, quand l'anormalité de cette situation est apparue au grand jour, toute la famille en est restée pétrifiée de surprise. Seul Gregor Samsa, peut-être, se doutait déjà vaguement de quelque chose. Il n'est donc pas autrement surpris. À ses yeux, accepter le nouveau rôle d'énorme cancrelat que lui vaut sa métamorphose n'est sans doute guère différent de son précédent changement de rôle de « petit commis » en « voyageur de commerce ». C'est pourquoi il se met très rapidement à se comporter selon les exigences que lui impose ce rôle. Il rampe sur les murs, se glisse sous le lit." (page 45) Mais jamais il ne deviendra un insecte à l'intérieur. Même quand sa soeur cessera de "reconnaître l'existence de son frère à l'intérieur." (page 45).
Plus tard, il bâtit une autre interprétation basée sur l'idée de désertion. La chambre est le lieu où l'on peut échapper aux rôles, où l'on peut être nu... Et le cancrelat serait la vraie forme des gens, une fois la coquille enlevée.

Quel est le vrai moi ?
Citation :
"Tous les gens, sans exception, veulent être « intimement compris ». Peu importe ce qu'on comprend. Tant qu'il s'agit d'un élément qui n'est pas manifeste en apparence, ça leur fait palpiter le coeur ! Si ce qu'on leur dit correspond à l'image qu'ils se font d'eux-mêmes, ils seront pleinement rassurés sur l'existence de leur véritable nature." (pages 31-32).
Cyniquement, froidement, le narrateur se met à manipuler psychologiquement les gens.

Sa manipulation et son interrogation sur l'identité va passer à la vitesse supérieure lorsqu'il ira sur le net, qu'il fréquentera des forums littéraires sous des peudos, fera ce qu'il faudra pour gagner en notoriété, constatera qu'il est facile de parler de ce qu'on n'a pas lu, et qu'il est plus valorisant de dire du mal que du bien des oeuvres (on passe pour intelligent et connaisseur)... Il se construit un "moi" mégalomaniaque et artificiel grâce au regard d'anonymes du net...


Un livre intéressant et original, parfois un peu long (toujours dire un peu de mal des oeuvres pour paraître intelligent, j'ai retenu la leçon), mais c'était sans doute nécessaire pour montrer l'état psychologique du personnage (en gros, la même conclusion que Sentinelle).


Dernière édition par eXPie le Mar 28 Avr 2015 - 7:28, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Hirano Keiichiro   Hirano Keiichiro Icon_minitimeLun 27 Avr 2015 - 22:16

Ça me tente bien Very Happy

_________________
"Ceux qui croient posséder une clef transforment le monde en serrures. Ils s'excitent, ils interprètent les textes, les films, les gens. Ils colonisent la vie des autres. Les déchiffreurs devraient se calmer, juste décrire, tenter de voir, plutôt que de projeter du sens et de s'approprier l'obscur, plutôt que d'imposer la violence blafarde de l'univers. Dire comment, pas pourquoi."
Francois Noudelmann (Tombeaux: d'après La Mer de la Fertilité de Mishima).
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MessageSujet: Re: Hirano Keiichiro   Hirano Keiichiro Icon_minitimeMer 29 Avr 2015 - 21:00

Moi aussi ça me tente bien, mais quand tu dis long, c'est vraiment seulement pour avoir l'air intelligent ?

_________________

J’ai presque vingt ans ! Me voici à la fin de ma vie, et je n’ai rien accompli !
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MessageSujet: Re: Hirano Keiichiro   Hirano Keiichiro Icon_minitimeMer 29 Avr 2015 - 22:00

colimasson a écrit:
Moi aussi ça me tente bien, mais quand tu dis long, c'est vraiment seulement pour avoir l'air intelligent ?
Le livre fait 168 pages, donc ça n'est pas très long objectivement, mais comme c'est le héros qui écrit et qu'il a des petits problèmes psychologique, il ressasse un peu : c'est pour ça qu'à certains moments, ça m'a paru long, mais je suppose que c'est nécessaire pour qu'on sente bien quel est son état d'esprit.
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MessageSujet: Re: Hirano Keiichiro   Hirano Keiichiro Icon_minitimeMer 29 Avr 2015 - 22:37

Un livre de 168 pages qui semble long, ce n'est pas très engageant. dentsblanches

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MessageSujet: Re: Hirano Keiichiro   Hirano Keiichiro Icon_minitime

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