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 Philippe Jaccottet

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coline
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MessageSujet: Philippe Jaccottet   Mar 4 Mar 2008 - 16:30



Philippe Jaccottet est né en Suisse en 1925. Après des études à Lausanne, carrefour du romantisme allemand et du monde gréco-latin, Jaccottet publie quelques oeuvres de jeunesse traduisant cette double influence, romantique et classique.Plus tard il sera marqué par d’autres influences : Novalis , Hölderlin, Rilke .

Lorsque il séjourne à Paris de 1946 à 1952, il se lie d'amitié avec Ponge, Bonnefoy, Bouchet et Dupin.

En 1953, il s'établit en Provence à Grignan (Drôme) avec sa femme, peintre, et ses deux enfants, au moment où paraît son premier recueil important, L'Effraie et autres poésies. On lui doit avec ses nombreux poèmes mais aussi de nombreuses traductions (Homère, Gongora, Hölderlin, Leopardi, Ungaretti), et d'avoir rendu accessible au lecteur français la quasi-totalité de l'œuvre de Musil.



Oeuvres de Philippe Jaccottet

aux Editions Gallimard
L'effraie et autres poésies
L'ignorant, poèmes 1952-1956
Éléments d'un songe, proses
L'obscurité, récit Airs, poèmes 1961-1964
L'entretien des muses, chroniques de poésie
Poésies 1946-1967, choix. Préface de Jean Starobinski
Paysages avec figures absentes, proses
A la lumière d'hiver, précédé de Leçons et de Chants d'en bas
Pensées sous les nuages, poèmes
La semaison, carnets 1954-1979
A travers un verger, suivi de Les cormorans et de Beauregard
Une transaction secrète, lectures de poésie
Cahier de verdure, proses et poèmes
Après beaucoup d'années, proses et poèmes
Écrits pour papier journal, chroniques 1951-1970
La seconde semaison, carnets 1980-1994
D'une lyre à cinq cordes, traductions 1946-1995

chez d'autres éditeurs
La promenade sous les arbres, proses (Bibliothèque des Arts)
Gustave Roud (Éditions universitaires de Fribourg)
Rilke par lui-même (Le Seuil) Libretto (La Dogana)
Requiem, poème (Fata Morgana)
Cristal et fumée, notes de voyage (Fata Morgana)
Tout n'est pas dit, billets 1956-1964


Dernière édition par coline le Mar 4 Mar 2008 - 16:47, édité 1 fois
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coline
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MessageSujet: Re: Philippe Jaccottet   Mar 4 Mar 2008 - 16:45

L'ignorant

Plus je vieillis et plus je crois en ignorance,

plus j'ai vécu, moins je possède et moins je règne.

Tout ce que j'ai, c'est un espace tour à tour

enneigé ou brillant, mais jamais habité.

Où est le donateur, le guide, le gardien ?

Je me tiens dans ma chambre et d'abord je me tais

(le silence entre en serviteur mettre un peu d'ordre),

et j'attends qu'un à un les mensonges s'écartent :

que reste-t-il ? que reste-t-il à ce mourant

qui l'empêche si bien de mourir ? Quelle force

le fait encor parler entre ses quatre murs ?

Pourrais-je le savoir, moi l'ignare et l'inquiet ?

Mais je l'entends vraiment qui parle, et sa parole

pénètre avec le jour, encore que bien vague :

« Comme le feu, l'amour n'établit sa clarté

que sur la faute et la beauté des bois en cendres... »

(L'ignorant, Editions Gallimard, 1957)
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MessageSujet: Re: Philippe Jaccottet   Mar 4 Mar 2008 - 16:48

L'effraie

La nuit est une grande cité endormie

où le vent souffle... Il est venu de loin jusqu'à

l'asile de ce lit. C'est la minuit de juin.

Tu dors, on m'a mené sur ces bords infinis,

le vent secoue le noisetier. Vient cet appel

qui se rapproche et se retire, on jurerait

une lueur fuyant à travers bois, ou bien

les ombres qui tournoient, dit-on, dans les enfers.

(Cet appel dans la nuit d'été, combien de choses

j'en pourrais dire, et de tes yeux...) Mais ce n'est que

l'oiseau nommé l’effraie qui nous appelle au fond

de ces bois de banlieue. Et déjà notre odeur

est celle de la pourriture au petit jour,

déjà sous notre peau si chaude perce l’os,

tandis que sombrent les étoiles au coin des rues.

(L'Effraie, éd. Gallimard, 1953)
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MessageSujet: Re: Philippe Jaccottet   Mar 4 Mar 2008 - 16:49

Sois tranquille, cela viendra ! Tu te rapproches,
tu brûles ! Car le mot qui sera à la fin
du poème, plus que le premier sera proche
de ta mort, qui ne s'arrête pas en chemin.

Ne crois pas qu'elle aille s'endormir sous des branches
ou reprendre souffle pendant que tu écris.
Même quand tu bois à la bouche qui étanche
la pire soif, la douce bouche avec ses cris

doux, même quand tu serres avec force le noeud
de vos quatre bras pour être bien immobiles
dans la brûlante obscurité de vos cheveux,

elle vient, Dieu sait par quels détours, vers vous deux,
de très loin ou déjà tout près, mais sois tranquille,
elle vient : d'un à l'autre mot tu es plus vieux.

(L'Effraie, éditions Gallimard)
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MessageSujet: Re: Philippe Jaccottet   Mar 4 Mar 2008 - 16:49

Qu’est-ce qui se ferme et se rouvre

suscitant ce souffle incertain

ce bruit de papier ou de soie

et de lames de bois léger ?



Ce bruit d’outils si lointain

que l’on dirait à peine un éventail ?



Un instant la mort paraît vaine

le désir même est oublié

pour ce qui se plie et déplie

devant la bouche de l’aube
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MessageSujet: Re: Philippe Jaccottet   Mar 4 Mar 2008 - 16:50

Dans les chambres des vergers

ce sont des globes suspendus

que la course du temps colore

des lampes que le temps allume

et dont la lumière est parfum



On respire sous chaque branche

le fouet odorant de la hâte
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MessageSujet: Re: Philippe Jaccottet   Mar 4 Mar 2008 - 16:50

Portovenere

La mer est de nouveau obscure. Tu comprends,
c'est la dernière nuit. Mais qui vais-je appelant?
Hors l'écho, je ne parle à personne, à personne.
Où s'écroulent les rocs, la mer est noire, et tonne
dans sa cloche de pluie. Une chauve-souris
cogne aux barreaux de l'air d'un vol comme surpris,
tous ces jours sont perdus, déchirés par ses ailes
noires, la majesté de ces eaux trop fidèles
me laisse froid, puisque je ne parle toujours
ni à toi, ni à rien. Qu'ils sombrent, ces "beaux jours"!
Je pars, je continue à vieillir, peu importe,
sur qui s'en va la mer saura claquer la porte.
(L'effraie)


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coline
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MessageSujet: Re: Philippe Jaccottet   Mar 4 Mar 2008 - 16:51

Intérieur

Il y a longtemps que je cherche à vivre ici,
dans cette chambre que je fais semblant d'aimer,
la table, les objets sans soucis, la fenêtre
ouvrant au bout de chaque nuit d'autres verdures,
et le coeur du merle bat dans le lierre sombre,
partout des lueurs achèvrent l'ombre vieillie.

J'accepte moi aussi de croire qu'il fait doux,
que je suis chez moi, que la journée sera bonne.
Il y a juste, au pied du lit, cette araignée
(à cause du jardin), je ne l'ai pas assez
piétinée, on dirait qu'elle travaille encore
au piège qui attend mon fragile fantôme.
(L'effraie)
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kenavo
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MessageSujet: Re: Philippe Jaccottet   Mar 4 Mar 2008 - 22:11

Mais je savais bien que ce forum est une cave d'Ali Baba.. je n'avais pas encore vu que cet auteur a un fil parmi les Parfumés Wink

J'ai découvert Philippe Jaccottet avec son livre sur le peintre Morandi ❤


(malheureusement cela date encore du temps où j'achetait même auteurs écrivant en français en allemand - donc je ne peux pas vous citer mes passages préférés.. mais c'est un livre très jolie - textes de Jaccottet et images de Morandi en alternance)

_________________
La vie, ce n'est pas d'attendre que l'orage passe,
c'est d'apprendre à danser sous la pluie.


Sénèque
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coline
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MessageSujet: Re: Philippe Jaccottet   Mar 4 Mar 2008 - 22:17

kenavo a écrit:
Mais je savais bien que ce forum est une cave d'Ali Baba..


Ta bibliothèque ne serait-elle pas aussi une caverne d'Ali Baba?...Very Happy
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kenavo
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MessageSujet: Re: Philippe Jaccottet   Mar 4 Mar 2008 - 22:18

coline a écrit:
Ta bibliothèque ne serait-elle pas aussi une caverne d'Ali Baba?...Very Happy
innocent

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c'est d'apprendre à danser sous la pluie.


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MessageSujet: Re: Philippe Jaccottet   Jeu 20 Mar 2008 - 14:38

Aaaaaah Philippe Jaccottet! J'aime beaucoup ce poète et je trouve qu'il invite à porter un regard neuf sur le monde.
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MessageSujet: Re: Philippe Jaccottet   Ven 11 Avr 2008 - 12:32

Ce peu de bruits

Mon prochain achat sans doute...J'aurai donc l'occasion de donner un point de vue personnel plus tard.

En attendant, un extrait de ce que je lis sur le Blog d'Assouline:

Le nouveau livre de Philippe Jaccottet fera peu de bruit. Son titre l’annonce déjà sans le dire vraiment : Ce peu de bruits (120 pages, 12 euros, Gallimard). Comme si la vocation de ses écrits était de s’imposer en silence, ou presque, tant discrète est leur matière. Il s’agit de fragments et d’obituaires de récents disparus. De mots sauvés d’un si vague sommeil. De petite explosions de pensées nées du commerce avec quelques pages de Rilke, Yeats, Hölderlin, Handke, Leopardi, Kafka surtout pour lequel il éprouve vénération et tendresse, “de ces quelques écrivains qui vous font honte d’écrire après eux” et dont les mots lui sont un ultime rempart contre la barbarie et le nihilisme. De bribes ultimes sauvées du désastre dans un ultime effort encouragé par tant de signes qui ennuagent notre ciel : vulgarité ambiante, abêtissement des contemporains, avilissement de l’espèce. Rien qui ne porte à un optimisme exagéré. Le poète se sent comme un égaré au bord vertigineux du ravin, glissant sur une pente scabreuse et se raccrochant à quelques plantes précaires. Seule la présence de la buée lui assure qu’il appartient encore au monde des vivants. Sous la pluie froide comme du fer, seule l’observation de l’envol rapide des feuilles détachées des branches par un petit vent lui est source de bonheur. Ce que c’est d’avoir le sentiment de la fin d’un monde en dehors duquel on ne pourrait plus respirer, comme si nous étions tous, sans le savoir, en train de chanter des cantiques sur le pont du Titanic. Ce qu’écrit Philippe Jaccottet, crépusculaire à fendre l’âme. Ceci encore :” Voilà ce qui tient inexplicablement debout, contre les pires tempêtes, contre l’aspiration du vide; voilà ce que qui mérite, définitivement d’être aimé : la tendre colonne de feu qui vous conduit, même dans le désert qui semble n’avoir ni limites, ni fin”. On referme cette centaine de pages en suspens avec à l’esprit le même verdict que lui, enfin réconcilié avec la vie à l’écoute de la dernière sonate de Schubert :”Voilà”.

Puis un extrait de la critique de Télérama (05 avril 2008):

Le « peu de bruits » n'est pas le silence, ni l'absence. C'est une parole ténue et continue, comme le souffle du vivant. Poète du secret, pour qui le doute est une exigence et le qui-vive un mode de vie, Philippe Jaccottet a toujours eu l'art du murmure tranchant. Ce nouveau recueil exhale la douce obsession qui est la sienne depuis plus d'un demi-siècle : « entrer maintenant dans l'ombre / avec l'ombre en main pour lampe ».Il s'agit de notes plus que de poèmes, d'incrustations urgentes d'un esprit en deuil, soucieux de profiter de l'oxygène qu'il lui reste. Deuil d'amis chers, perdus au détour du millénaire, dont la disparition a d'abord asséché la plume de Philippe Jaccottet, avant qu'il se laisse « trébucher dans l'irréel avec, de loin en loin, le secours d'incertains repères sauvés par la mémoire ». Deuil de lui-même, aussi, lorsqu'il sent « l'épaule qui grince comme un gond rouillé. Douleur même insignifiante encore qui pourrait s'aviver ; comme il en est qui annoncent que la mort a commencé de vous faire sentir sa poigne ».

Des instantanés de joie jaillissent de la nature, auprès de laquelle Philippe Jaccottet trouve un réconfort sans limite, même lorsqu'elle n'est que reconstitution humaine, sur la scène d'un théâtre éclairée de lumignons[…] Philippe Jaccottet fait tonner « ce peu de bruits » avec l'insistance que seul l'espoir sait provoquer. Chacune de ses « paroles tenant à la terre par leur tige invisible » est porteuse d'une confiance admirable, sereine même au plus fort de la révolte.
Marine Landrot
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MessageSujet: Re: Philippe Jaccottet   Ven 11 Avr 2008 - 12:46

En même temps que Ce peu de bruits sortent chez (La Dogana)
Les Elégies de Duino
traduction de Philippe Jaccottet & texte allemand en regard
Lu sur le Blog d'Assouline:

Jaccottet n’est pas que le grand passeur de Robert Musil en France. Dans cette édition bilingue, allemand à gauche, français à droite, son art poétique de traducteur fait merveille.
[…]
. On dénombre une douzaine de traductions de cette oeuvre en français mais il faut un poète pour rendre un poète. […] Lorsque Philippe Jaccottet est entré pour la première fois dans ce livre, c’était en 1941, il avait 16 ans. Depuis, il n’en est jamais vraiment sorti. Une vie, il faut bien cela pour distinguer les lueurs de Duino et en faire entendre, venu de très loin et du plus profond, le chant secret.

“Puissions-nous trouver nous aussi, pur, retenu, étroit,/ un peu d’humain, une bande à nous de bonne terre/ entre fleuve et pierraille. Car notre coeur toujours/ nous surpasse comme eux. Et nos regards ne peuvent plus/ le suivre en des images qui l’apaisent, ni en ces/ corps divins où, de grandir, il se modère.”

(”Fänden auch wir ein reines, verhaltenes, schmales/ Menschliches, einen unseren Streifen Fruchtlands/ zwischen Strom und Gestein. Denn das eigne Herz übersteigt uns/ noch immer wie jene. Und wir können ihm nicht mehr/ nachschaun in Bilder, die es besänftigen, noch in/ göttliche Körper, in denen es grösser sich mässigt”) (fin de la deuxième élégie)
[/i]
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MessageSujet: Re: Philippe Jaccottet   Jeu 8 Mai 2008 - 13:08

Ce peu de bruit (extraits)

"A cinq heures et demie du matin, sorti dans la brume d'avant le jour, j'entends le rossignol, le ruy-senor espagnol, l'oiseau dont le chant est un ruisseau.

C'est comme si, après quelques pas hésitants, la voix montait en douce vrille d'eau dans l'ouïe et dans le ciel."
(Philippe Jaccottet: Notes du ravin)


"Ce que j'ai pensé cet été après avoir lu L'Ode à un rossignol de Keats dans la belle traduction de Bonnefoy: que le chant du rossignol était encore tellement autre chose.

"Dryade d'aile claire dans ces arbres"...

Keats rêve de s'élever à la hauteur de l'ivresse de l'oiseau chanteur. Présents: la nuit d'été, ses parfums, un profond désir de mourir. "Enfuie est la musique..."

Oui, c'est un poème parmi les plus beaux; mais auquel échappe tout de même la spécificité de la voix du rossignol, l'essence de sa magie. Celle que j'ai tenté de saisir une première fois dans une des Notes du ravin.

Chez Keats, le chant du rossignol joue sa partie dans le concert de la nuit d'été; mais il est plus encore la projection hors de soi, ou le réveil au-dedans de soi, d'une grande mélancolie. Un siècle plus tard, Rilke approchera de beaucoup plus près son énigme: dans la Huitième élégie de Duino, mais aussi dans une lettre à Lou Salomé du 20 février 1914: "De là la situation fascinante de l'oiseau sur ce chemin vers le dedans; son nid est presque un corps maternel extérieur, à lui consenti par la nature, et qu'il se borme à aménager et à couvrir, au lieu d'y être entièrement contenu. Aussi a-t-il, de tous les animaux, le rapport affectif le plus confiant avec le monde extérieur, comme s'il se savait lié à lui par le plus intime secret. C'est pourquoi il chante au sein du monde comme s'il chantait au-dedans de lui-même, c'est pourquoi nous accueillons si aisément en nous son chant, il nous semble le traduire dans notre sensibilité sans aucune perte, il peut même transformer pour nous un instant, le monde tout entier en espace intérieur, parce que nous sentons que l'oiseau ne distingue pas entre son coeur et celui du monde."

Une voix qui ne s'adresse pas à nous, qui nous ignore, et c'est pourquoi elle paraît si pure, montant comme une flamme liquide- un jet d'eau.
S'élevant en spirales comme certaines merveilleuses phrases musicales, en vrille; dans le velours de la nuit d'été.
Cela ruisselle vers le haut.

Pas de mélancolie, pas de plainte dans ce chant-là: comme il nous semble y en avoir dans le cri du chat-huant ou le gémissement des ramiers.
Pas de nervosité non plus comme, toujours en apparence bien sûr, dans le cri des hirondelles, ou même le pépiement de certains passereaux.

C'est lié à la nuit, bien qu'ils chantent beaucoup le jour; au son même du mot "nuit"; et cela monte à l'abri des arbres, des fourrés, comme la voix même des arbres.
Comme de l'eau: cela rafraîchit donc, cela désaltère l'ouïe.

Cela s'essaie, aussi: ne fuse pas du premier coup, mais prend son élan. On oublie, à force de ne jamais le voir, que c'est un oiseau qui parle ainsi.

Cela éclaire la nuit comme une tendre fusée; et s'allie tout naturellement à la lune: monte tout naturellement vers elle.

Cela pourrait être un collier de perles pour l'ouïe."

(Philippe Jaccottet: Ce peu de bruit)
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