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 Renzo Biasion [Italie]

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kenavo
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MessageSujet: Renzo Biasion [Italie]   Dim 13 Juil 2008 - 22:19



Citation :
Renzo Biaison (1914 – 1996) était peintre et critique d’art. On peut voir certaines de ses œuvres à la Galerie des Offices à Florence et au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg.
Source : 4e de couverture


De la préface (François Maspero) :
Lorsqu’il embarque, en 1940, pour l’Albanie, le sous-lieutenant d’infanterie Renzo Biasion a vingt-six ans.
[…]
C’est avec passion que, depuis son adolescence, il se donne tout entier à sa carrière de peintre
[…]
Rescapé de la tuerie, le lieutenant Biaison et ses hommes sont alors affectés au Péloponnèse, puis au début de 1943, en Crète, d’où les Allemands ont chassé les Britanniques. C’est cette période qu’évoquent les nouvelles de ce livre. Des mois de relatif repos, où le soldat italien se sent proche de la population dont il partage parfois la condition misérable. Plus proche en tout cas que des son commandement dont il subit l’incurie et de son allié allemand qui le traite avec la même arrogance que celle qu’il réserve à la population.
[…]
Durant ses cinq années de guerre, il n’a cessé de peindre et de dessiner, mais, dans les camps, il a perdu la presque totalité de son travail. Peintre avant tout, rien ne le destinait à se faire écrivain : c’est cette perte qui, dans sa volonté de témoigner, l’y a obligé.
[…]
Biasion n’a plus rien écrit après S’agapo : mission accomplie et retour définitif à la peinture.

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kenavo
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MessageSujet: Re: Renzo Biasion [Italie]   Dim 13 Juil 2008 - 22:19


S’agapo
Citation :
Présentation de l'éditeur
S'agapo (" Je t'aime " en grec) évoque des épisodes romancés de l'occupation italienne en Grèce "1941-1943). Description du quotidien de cette armée censée " rompre les reins " du peuple grec. Dans des paysages d'une prodigieuse beauté, dans l'intimité des campements ou dans les bras des--- femmes, soldats et officiers trompent l'attente, l'épuisement et la peur.

Unique incursion de Renzo Biasion dans la littérature, S'agapo est un livre culte en Italie.

Traduit dans de nombreux pays, il a inspiré le film Mediterraneo, oscar du meilleur film étranger en 1992


Au lieu de vous dire que j’étais enthousiasmée par ce livre (ce que j’étais) et que l’écriture est sublime (ce qu’elle est) et qu’il faut à tout prix lire ce livre (ce qu’il faut faire), j’ai tapé une des ‘nouvelles’ qui se trouvent dans ce livre - Le Voilier - pour vous donner envie de découvrir tout le livre Wink

Et même si le livre est constitué de 13 nouvelles plus ou moins longues, ce livre est un ‘roman’ avec le paysage, la mer, la situation des soldats en Grèce.. comme sujet principal. Les noms des soldats, les événements changent un peu – mais toutes ces textes ne forment qu’un seul – une lecture incontournable.
Et LE livre de l’année pour moi ! aime



Couverture: Soldato che dorme sotto lo pioggio, 1941 - Renzo Biasion

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kenavo
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MessageSujet: Re: Renzo Biasion [Italie]   Dim 13 Juil 2008 - 22:20

Le Voilier

En sortant de la tente le matin, je le vis mouillé à l’abri de l’échancrure formée par la petite baie. Éclairé par le soleil ténu de l’aube, il était beau comme une apparition surgie de temps lointains ; au-delà de la mer encore agitée d’une colère sauvage s’acharnait contre l’arc des récifs.
Sautant de roche en roche, nous descendîmes sur l’étroite plage. Le vent de la nuit avait chassé les nuages, et les contours de chaque chose se dessinaient avec netteté. Sous la haute muraille rocheuse les algues s’étaient accumulées, et dans les fissures pointaient de timides herbes marines. Plus par plaisir que par nécessité, nous tirâmes quelques coups de feu en l’air et, tout de suite, sur le point du voilier, nous vîmes des hommes s’agiter des hommes s’agiter et nous faire des signaux. Mes soldats riaient, excitées par l’espoir d’acheter des cigarettes aux marins.
Un caïque se détacha de son flanc et se dirigea rapidement vers nous. Nous voyions dans la barque les hommes discuter entre eux sans cesser de ramer. Lorsqu’ils furent près du rivage, l’un deux sauta sur les rochers et, se penchant dangereusement en avant, attrapa le caïque parla proue pour l’immobiliser et permettre aux autres de débarquer. Légers, les matelots sautèrent sur le rivage, le capitaine, plus lourd, venant le dernier. Il se dirigea tout de suite vers moi et me présenta les documents. C’était un homme corpulent, de petite taille, avec quelque chose de mou et de craintif dans le regard. De ses mains calleuses, il les manipulait en les protégeant du vent, et son doigt revenait toujours sur le tampon de l’état-major. Pendant ce temps, les soldats avaient fait cercle autour des matelots, et ils avaient sûrement trouvé les cigarettes bonnes, car j’en vis plusieurs aspirer la fumée dans une sorte d’extase.
Je dis au capitaine que je devais inspecter la cargaison et lui demandai de me faire conduire au voilier. Il donna un ordre, et le matelot qui avait gardé le caïque accourut avec empressement et m’aida à sauter dans la barque, suivi du capitaine et de deux soldats. Puis il se mit à ramer avec force, ses pieds nus et préhensiles prenant appui sur l’intérieur de la coque. Cheveux bouclés, corps musclé, visage effronté, il souriait à chaque coup de rames comme pour s’excuser de la forte houle qui rendait le trajet difficile. Une fois réglées les formalités d’usage, je retournai tout de suite au rivage. Á l’intérieur du campement, les soldats étaient encore en train de fumer et de discuter.
L’après-midi, comme chaque jour, j’allai sur la plage. J’avais pris avec moi plume et papier pour dessiner le voilier. La baie, avec ses oliviers tordus, le rocher au premier plan et, au fond, la mer écumante, me rappela les vieilles estampes japonaises. Au centre, le voilier, blanc de soleil, était devenu presque immatériel.
Le vent s’était calmé et je me déshabillai. Dès que j’eus quitté mes vêtements, je me sentis tout de suite agile, et j’eus envie de courir. Des soldats descendirent, eux aussi, des rochers, et, en arrivant sur la plage, se déshabillèrent. Nus et se fondant dans la grande lumière marine, les jeunes corps avaient quelque chose d’aérien. Ils se mirent à jouer entre eux. Impatients, deux soldats se jetèrent à l’eau et commencèrent à nager à larges brasses vers le voilier. Deux autres qui couraient se heurtèrent et tombèrent sur le sable en riant et en se bourrant les côtes de coups de poing. Puis un autre encore se dirigea vers l’endroit où ils avaient laissé leurs vêtements et revint en tenant devant sa bouche un petit harmonica. Tous s’assirent autour de luit, et il se mit à jouer en serrant dans ses grosses mains brunes le petit instrument luisant. Portée par le vent, la musique parvint jusqu’à moi, et je fus pris d’une nostalgie désespérée de la foule, des manèges de chevaux de bois et des fêtes de mon village. Pour les laisser plus libres, je me cachai. Alors ils se mirent à danser, s’invitant entre eux comme dans les bals champêtres, s’amusant à s’enlacer et à s’embrasser comme s’ils avaient affaire à des femmes. L’un d’eux se planta au milieu des danseurs et exécuta des contorsions qui les firent tous rire. Le musicien s’arrêta un instant, mais ses camarades protestèrent et il reprit tout de suite avec une énergie renouvelée. Entre-temps, les deux qui s’étaient jetés à l’eau avaient atteint le voilier et, de là-bas on les entendait appeler ; ceux de la plage répondirent tous ensemble en agitant les bras, et le musicien, pour célébrer leur arrivée, attaqua un air de danse effréné.
Je me rhabillai et m’éloignai. Au-delà des rochers, l’herbe naissante était d’un vert clair et tendre, interrompu par les ombres allongées des arbres. Dans ma marche solitaire, j’eus l’impression d’être à la montagne. J’imaginai des filles couchées à l’ombre en train de manger du pain et du salami, et de boire de la bière. J’eus dans la bouche le goût presque oublié de la bière ; l’air était léger, frais comme l’air des hauteurs. En me retournant, je vis le voilier qui était devenu minuscule, se balançant sur les vagues comme une mouette blanche. La mer était d’un bleu comme je n’en avais jamais vu, au loin l’île se découpait sur l’horizon. Balayant celui-ci du regard, je vis qu’il était vide de voiles ; pour la première fois je le sentis ennemi, et je sentis aussi mourir en moi tout espoir de départ.
Le lendemain, je redescendis à la plage exprès pour voir le voilier. Les soldats l’avaient abandonné comme un jouet dont on a fait le tour. Mais, moi, sa vue réveillait encore plus fort mon désir de partir, ma nostalgie des lieux du passé et des choses anciennes oubliées. Et aussi un désir de lieux nouveaux, mers et terres inconnues et merveilleuses. Il était toujours aussi beau, à l’ancre sous la haute muraille rocheuse, et il s’élevait sur la mer claire et limpide, avec ses voiles blanches et pures, prêt à prendre le large. Je m’étendis au soleil, et la chaleur provoquait dans mon esprit les pensées les plus insolites. La lumière était si forte que tout devenait blanc. Mais je n’arrivais pas à m’évader complètement ; des petits soucis terrestres me tourmentaient, avec leur proximité et l’obligation de les exécuter. Je me remis alors à dessiner le voilier avec un acharnement à le comprendre proche de la douleur. Comme toutes les choses parfaites dans leur beauté, le voilier me faisait souffrir de ne pas pouvoir, en le regardant, posséder son essence profonde. Je cherchai à rendre le rythme du paysage circonscrit dans un cercle, le voilier blanc au centre. Puis je plongeai dans l’eau pour jouir de la perfection d’une chaude étreinte marine.
Mais je restais étrangement mécontent de moi, et les battements de mon cœur me faisaient mal. Le ciel était toujours immobile et la mer d’un bleu trop intense.
Le troisième jour, le voilier disparut. Comme ça, d’un coup, de même qu’il était venu, un peu mystérieusement. Quand je me levai le matin, je ne le vis plus. Sans voilier, la baie semblait plus grande, mais désespérément vide et triste. Les oliviers tordus étaient toujours là, les rochers, l’herbe, et le bref ressac sur le rivage. Toutes les choses habituelles des jours précédentes. Mais la blanche apparition qui les avait animées avait disparu.
Adossé à un arbre, je demeurai longtemps à imaginer le vent qui emportait le voilier.

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Arabella
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MessageSujet: Re: Renzo Biasion [Italie]   Dim 13 Juil 2008 - 22:36

Un nouveau fil ouvert par Kenavo sur un auteur italien

Spoiler:
 

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kenavo
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MessageSujet: Re: Renzo Biasion [Italie]   Dim 13 Juil 2008 - 22:41

Arabella a écrit:
Un nouveau fil ouvert par Kenavo sur un auteur italien

Spoiler:
 
Un auteur que j'ai découvert grâce à mon 'âme-soeur' au journal "Le Jeudi", Corina Ciocârlie (*) - je vais d'ailleurs lui faire un courriel pour lui proposer qu'on pourrait se partager une bibliothèque - où bien elle présente des livres que j'ai déjà lu et que j'adore où bien elle en présente un, dont je sais tout de suite que je dois filer l'acheter Wink

(*) on a un accès via notre firme aux archives en ligne du journal - mais je ne connais pas le code - donc je vais attendre demain pour demander et vous mettre aussi sa critique sur ce fil :heart:


et concernant ton spoiler
Spoiler:
 

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bix229
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MessageSujet: Renzo Biason   Dim 13 Juil 2008 - 22:46

Non, non, je n'ai pas de méthode Arabella !
Mais j'aime bien la littérature italienne... Et je pense que dans l'ensemble,
elle soutient la comparaison -avantageusement- avec celle d'autres pays... Voilà.

Bravo Kenavo, tu m'as devancé pour Biason ! Parfois, je regrette de ne pas acheter certains livres quand j'en ai le désir...
Mais moi je lis L'Entretien des sentiments d'Antonio Pascale...J'en parlerai
bientot, je pense.
Cherche une photo, tu verras, il a plutot du charme. Enfin, je te laisse en juger !
colibri
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Arabella
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MessageSujet: Re: Renzo Biasion [Italie]   Dim 13 Juil 2008 - 22:50

Je vous taquine un peu Bix et Kenavo, je suis d'accord pour dire que l'on parle trop de littérature française et anglo-saxonne, alors qu'il y a des merveilles ailleurs, et c'est bien que vous défendiez la littérature italienne.

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kenavo
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MessageSujet: Re: Renzo Biasion [Italie]   Dim 13 Juil 2008 - 22:52

bix229 a écrit:
Bravo Kenavo, tu m'as devancé pour Biason ! Parfois, je regrette de ne pas acheter certains livres quand j'en ai le désir...
Il n'est pas trop tard.. et je suis sûre que ce livre est fait pour toi.. tu devrais a-d-o-r-e-r
Je vais faire quelque chose que je n'ai encore jamais fait - je recommence de soir la re-lecture tellement cela m'a drunken

bix229 a écrit:
Mais moi je lis L'Entretien des sentiments d'Antonio Pascale...J'en parlerai bientot, je pense.
Cherche une photo, tu verras, il a plutôt du charme. Enfin, je te laisse en juger !
après expérience humeur je suis plutôt immunisée au charme italien Razz


Arabella a écrit:
Je vous taquine un peu Bix et Kenavo, je suis d'accord pour dire que l'on parle trop de littérature française et anglo-saxonne, alors qu'il y a des merveilles ailleurs, et c'est bien que vous défendiez la littérature italienne.
bisous mais c'est bien de nous taquiner.. on aime ça.. en tout cas moi innocent

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Bédoulène
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MessageSujet: Re: Renzo Biasion [Italie]   Lun 14 Juil 2008 - 9:55

la méthode Kenavo : l'enthousiasme, m'a convaincue qu'il faut que je lise ce livre !

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Celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour soi est un esclave. » Friedrich Nietzsche
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kenavo
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MessageSujet: Re: Renzo Biasion [Italie]   Lun 14 Juil 2008 - 11:19

Bédoulène a écrit:
la méthode Kenavo : l'enthousiasme, m'a convaincue qu'il faut que je lise ce livre !
enthousiaste tu ne seras pas déçue.. c'est un vrai bijoux!!

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kenavo
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MessageSujet: Re: Renzo Biasion [Italie]   Lun 14 Juil 2008 - 12:29

Renzo Biasion, requiem pour les vaincus
Il faut sauver le soldat Locoforte

En grec, cela signifie«je t'aime». Par ailleurs, «S'agapo» représente l'unique incursion du peintre Renzo Biasion (1914-1996) en littérature. Ce magnifique récit de la déroute de l'armée mussolinienne en Crète pendant la Seconde Guerre mondiale est - à juste titre -un livre culte en Italie.

Corina Ciocârlie
Le Jeudi, 26/06/08


Paru en 1953, à une époque où l'Italie avait encore du mal à regarder son passé droit dans les yeux, S'agapo a depuis connu un vif succès, plusieurs traductions et une adaptation cinématographique: Méditerraneo de Gabriele Salvatores, Oscar du meilleur film étranger en 1992. Avec la complicité d'un passeur infatigable, François Maspero, les éditions La Fosse aux ours publient aujourd'hui une très belle version française de l'ouvrage.

Le titre fait référence au sobriquet dont les Grecs affublaient les soldats de l'armée envoyée par Mussolini à la conquête de leur pays, afin de poursuivre, après celle de la Libye et de l'Albanie, son grand rêve de gloire-, reconstituer autour de la Méditerranée le règne de l’Empire romain. Mais «S'agapo», c'est tout d'abord un mot employé comme un sésame pour aborder les charmantes descendantes de Nausicaa et de Calypso dans les ruelles obscures du Pirée ou de La Canée...

Renzo Biasion a vingt-six ans lorsqu'il embarque pour l'Albanie, en 1940, avant de se retrouver dans-le Péloponnèse un an plus tard, puis en Crète, où lui et ses camarades resteront en «embuscade» jusqu'à la débâcle du 8 septembre 1943, quand les premières troupes des Alliés commenceront à débarquer dans le sud de l'Italie.

DOLCE FARNIENTE

Ce qui frappe avant tout dans ce recueil de treize nouvelles empreint de sensualité et d'un irrépressible sentiment d'à quoi bon, c'est le syndrome «désert des Tartares». Un jour s'ajoute à l'autre, égal, monotone, baigné par cette lumière dorée des mers d'Orient qui rend, l'espace d'un instant, toutes les choses éternelles, somptueuses et inutiles. La guerre va mal et on en attend la fin dans une sorte d'apathie lascive - car, comme son nom l'indique, L'Armata Sagapo («L'armée je t'aime») ressemble davantage à un bataillon d'épicuriens réservistes qu'à une armée d'occupation.

Drôles d'occupants que ces soldats calabrais, napolitains ou vénitiens qui ne pensent qu'à manger, boire, se baigner, faire l'amour ou la sieste sous les oliviers (et que les Grecs, de toute évidence, préfèrent aux Allemands arrogants, bornés, prêts à traiter leur faible allié et le vaincu avec le même mépris). A la nuit tombée, étendus sur les rochers encore chauds, savourant leurs cigarettes à l'écart de tout danger, ces braves hommes écoutent le bourdonnement lointain des avions au-dessus d’Héraklion et le bruit des bombes "assourdi par la distance, comme un rappel vague et irréel de la guerre".

Quand la compagnie.de Pasqualino Locoforte arrive au sommet de la montagne et que le lieutenant ordonne une halte, personne ne regarde le panorama. Quelques naïfs crient «La mer!» comme les Grecs de l'Antiquité, mais pour une autre raison: «Non parce qu'eue représente l'espoir du retour, mais parce qu'elle signifie le repos.»

LUNES DE FIEL

En fait, chez Renzo Biasion, le bonheur a la durée de ces fleurs des champs qui s'ouvrent à l'aube et se fanent déjà sous le soleil de midi. Lorsqu'il se lève en s'étirant, le soldat Locoforte ne sait pas -mais le narrateur, lui, le sait - qu'il ne lui reste qu'une demi-heure à vivre. De son pas leste et insouciant, il s'apprête à marcher sur une mine. «Et il est inutile de lui crier de s'arrêter, il est tellement perdu dans ses pensées qu'il ne nous entendrait même pas. Il est content, et cela nous réconforte. (...) Saluons-le, car dans un instant il ne restera plus guère de Pasqualino Locoforte qu’un léger, un très léger souvenir".

La vérité, on s’en doute, est que ces virils combattants dépourvus de préjugés, rescapés des tranchées d'Albanie, ont vu plus d'une fois la mort en face avant de plonger dans l'oisiveté et la luxure qui, en terre hellénique, . rongent l'amère nostalgie et la peur de l'ennemi.

Dans les rues d'Héraklion, Renzo Biasion semble séduit par le fourmillement de gens portant les costumes les plus divers, reflet d'une rencontre prometteuse entre l'agitation fébrile du monde européen et l'insondable mystère du monde oriental. Mais dans la nuit de l'histoire, tous les chats sont noirs, toutes les villes sont pareilles et hostiles, «parce que l'on n'y trouve rien de familier et qu'on ne peut aimer vraiment les choses, même les plus belles, quand on les voit pour la première fois.»

Parmi les matelots ivres, les proxénètes et les jeunes éphèbes du port, on sent naître «cette vitalité inquiète et avide» du commerce de la chair, cette trou blé volonté d'attirer le voyageur dans les chausse-trappes du désir. La beauté d’un corps de femme, fût-elle une prostituée au grand cœur, à l’instar de Kitty ou de Katina, ne saurait empêcher les fusillades, les représailles, les arrestations qui, en une fraction de seconde, font basculer le destin des protagonistes dans le cauchemar. Petit à petit, un fond de cruauté - hautement romanesque - remonte à la surface, «comme ces immondices que la tempête arrache aux profondeurs de la mer et abandonne sur la plage».

Incontrôlable, le temps glisse entre les doigts du narrateur, tantôt lent et souriant, tantôt prêt à faire des croche-pieds pour mieux s'accélérer, brusque, violent, avec des péripéties qui replongent le lecteur dans le tourbillon de la réalité »comme dans un bain d'eau froide».

Et c'est ainsi que le «sauvetage» du soldat Locoforte, s'il a échoué dans les sous-bois odorants de la Crète, finit par se produire - de manière âpre, véhémente, spectaculaire - dans les coulisses du récit...

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domreader
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MessageSujet: Re: Renzo Biasion [Italie]   Lun 14 Juil 2008 - 19:39

Bien, bien, je guette,je guette et à la première occasion , je le lirai.

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MessageSujet: Re: Renzo Biasion [Italie]   Lun 14 Juil 2008 - 19:48

domreader a écrit:
Bien, bien, je guette,je guette et à la première occasion , je le lirai.
Yessss... voilà des messages que j'aime bien Wink
Mais c'est vraiment trop bon - la maison d'édition qu'on doit encourager de son choix, ce livre qu'on ne peut pas s'arrêter de trouver des beaux passages... drunken

honte on voit un peu que j'aime -beaucoup Wink

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Marie
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MessageSujet: Re: Renzo Biasion [Italie]   Lun 14 Juil 2008 - 20:06

Je note!
Kenavo, ton site de critiques est en ligne?

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MessageSujet: Re: Renzo Biasion [Italie]   Lun 14 Juil 2008 - 20:13

Marie a écrit:
Je note!
Very Happy je suis sûre que cela va te plaire Wink

Marie a écrit:
Kenavo, ton site de critiques est en ligne?
malheureusement ils ont apparament plus envie de faire de la 'pub' pour des livres en ligne - en tout cas au début je pouvais encore copier sur leur site et vous donner le lien - maintenant il ne publient plus les critiques de Corina - que j'adore vraiment...
Mais je peux toujours vous donner le lien: Le Jeudi
En tout cas pour moi chaque jeudi l'incontournable lecture
- pour savoir si je vais dépenser de l'argent ou être tranquille pendant une semaine - parfois je suis plus vite qu'elle et les livres dont elle parle sont déjà chez moi Very Happy

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