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 Elie Wiesel

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Steven
Zen littéraire


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MessageSujet: Re: Elie Wiesel   Dim 10 Mar 2013 - 23:26

La nuit

Un ami m'a prêté la réédition de ce texte aux éditions de Minuit. Je découvre donc le premier écrit de Wiesel, publié en 1958 la première fois. Ce livre est un récit de souvenirs, les souvenirs d'Elie Wiesel ; des souvenirs qui nous amènent à Auschwitz, à Birkenau, à Buchenwald... des noms terribles, évocateurs, des images terribles et un choix de l'auteur qui rend bien le terrible processus qu'ont engagé les S.S. Ses phrases, ses mots sont simples, sans tournures compliquées, sans "style" dramatique à l'excès. La tâche est simple, les mots le seront aussi. Plus que l'éradication de tout un peuple, transparaît à travers les lignes la recherche ultime des officiers et des autorités allemandes de l'époque: la destruction de toute trace d'humanité chez ces captifs qui en sont réduit à vivre comme des animaux. Les peines affligeantes qu'ils subissent glissent sur eux, sur leurs corps. Seuls subsistent les besoins corporels, seul importe le prochain repas, la prochaine gorgée d'eau. Ils ne sont plus que corps, sans sentiments, ni raisons. C'est terrible à lire, terrible à comprendre, impossible à expliquer. Un épisode qui montre tellement cette misère :

Citation :
Nous ne recevions aucune nourriture. Nous vivions de neige : elle tenait lieu de pain. Les jours ressemblaient aux nuits et les nuits laissaient dans notre âme la lie de leur obscurité. Le train roulait lentement, s'arrêtait souvent quelques heures et repartait. Il ne cessait de neiger. Nous restions accroupis tout au long des jours et des nuits, les uns sur les autres, sans dire un mot. Nous n'étions plus que des corps frigorifiés. La paupières closes, nous attendions l'arrêt suivant pour décharger nos morts.
Combien de jours, combien de nuits de voyage ? Il nous arrivait de traverser des localités allemandes. Très tôt le matin, généralement. Des ouvriers allaient à leur travail. Ils s'arrêtaient et nous suivaient du regard, pas autrement étonné.

Un jour que nous étions arrêtés, un ouvrier sortit de sa besace un bout de pain et le jeta dans un wagon. Ce fut une ruée. Des dizaines d'affamés s’entretuèrent pour quelques miettes. Les ouvriers allemands s'intéressèrent vivement à ce spectacle [...]

Dans le wagon où le pain était tombé, une véritable bataille avait éclaté. On se jetait les uns sur les autres, se piétinant, se déchirant, se mordant. Des bêtes de proie déchaînées, la haine animale dans les yeux ; une vitalité extraordinaire les avait saisis, avait aiguisé leurs dents et leurs ongles.
Un groupe d'ouvriers et de curieux s'était rassemblé le long du train. Ils n'avaient sans doute encore jamais vu un train avec un tel chargement. Bientôt, d'un peu partout, des morceaux de pains tombèrent dans les wagons. Les spectateurs contemplaient ces hommes squelettiques s'entretuant pour une bouchée.

Un morceau tomba dans notre wagon. Je décidai de ne pas bouger. Je savais d'ailleurs que je n'aurai pas la force nécessaire pour lutter contre ces dizaines d'hommes déchaînés ! J'aperçus non loin de moi un vieillard qui se traînait à quatre pattes. Il venait de se dégager de la mêlée. Il porta une main à son coeur. Je crus d'abord qu'il avait reçu un coup dans la poitrine. Puis je compris : il avait sous sa veste un bout de pain. Avec une rapidité extraordinaire, il le retira, le porta à sa bouche. Ses yeux s'illuminèrent ; un sourire, pareil à une grimace, éclaira son visage mort. Et s'éteignit aussitôt. Une ombre venait de s'allonger près de lui. Et cette ombre se jeta sur lui. Assommé, ivre de coups, le vieillard criait :

- Meir, mon petit Meir ! Tu ne me reconnais pas ? Je suis ton père... Tu me fais mal... Tu assassines ton père... J'ai du pain... pour toi aussi... pour toi aussi...
Il s'écroula. Il tenait encore son poing refermé sur un petit morceau. Il voulut le porter à sa bouche. Mais l'autre se jeta sur lui et le lui retira. Le vieillard murmura encore quelque chose, poussa un râle et mourut, dans l'indifférence générale. Son fils le fouilla, prit le morceau et commença à le dévorer. Il ne put aller bien loin. Deux hommes l'avaient vu et se précipitèrent sur lui. D'autre se joignirent à eux. Lorsqu'ils se retirèrent, il y avait près de moi deux morts côte à côte, le père et le fils. J'avais seize ans.

J'avais seize ans qui fait écho en moi au J'avais 20 ans de Paul Nizan :


Citation :

« J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie.Tout menace de ruine un jeune homme : l'amour, les idées, la perte de sa famille, l'entrée parmi les grandes personnes. Il est dur à apprendre sa partie dans le monde. À quoi ressemblait notre monde ? Il avait l'air du chaos que les Grecs mettaient à l'origine de l'univers dans les nuées de la fabrication. Seulement on croyait y voir le commencement de la fin, de la vraie fin, et non de celle qui est le commencement d'un commencement. »

Tout y est, le chaos, la déshumanisation qui rendra plus facile l'extermination, puisque ce ne sont pas des hommes. Le récit nous jette à la face, ligne après ligne, page après page, ce que nous avons fait, genre humain, race supérieure au combien méprisable dans ce qu'elle a de plus vile.

C'est vraiment un récit édifiant....

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églantine
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MessageSujet: Re: Elie Wiesel   Sam 2 Juil 2016 - 22:22

ELIE WIESEL s' en est allé ce 2 juillet 2016 .

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jack-hubert bukowski
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MessageSujet: Re: Elie Wiesel   Dim 3 Juil 2016 - 6:15

Triste. Ses livres demeurent cependant. J'ai gardé un souvenir prégnant de mon impression de lecture de La nuit. Ce n'est pas nécessairement ce qui s'est écrit de mieux, mais la manière que c'est raconté, le témoignage revêt un atour précieux.

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Bédoulène
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MessageSujet: Re: Elie Wiesel   Dim 3 Juil 2016 - 10:47

Une lecture prévue de cet auteur !

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Marko
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MessageSujet: Re: Elie Wiesel   Mar 2 Aoû 2016 - 23:14

La nuit


Dans la préface de la nouvelle édition de "La nuit", Elie Wiesel explique qu'il lui est apparu nécessaire de corriger son texte, bien des années après, à la fois pour des raisons de traduction française approximative du texte initial en Yiddish (avec la volonté de trouver les mots les plus justes possibles même si rien ne pourra jamais s'approcher suffisamment de la réalité vécue dans toute son absurdité) et pour modifier certaines séquences qui lui sont apparues erronées avec le recul comme il en va de notre mémoire qui crée parfois la confusion entre souvenirs réels et souvenirs reconstruits (surtout en vivant en état de choc un cauchemar pareil...). Il cite le passage où des nourrissons sont jetés dans les flammes sans plus savoir s'ils étaient vivants ou morts tellement cette vision était traumatisante.

Cette introduction m'a été précieuse pour lever une partie de mes quelques réticences.

Le choix est donc d'adopter une écriture limpide et sans digression philosophique qui rendra ce texte accessible à tous, notamment aux plus jeunes qui pourront s'identifier à cet adolescent plongeant dans l'enfer des camps de concentration. Il y a une construction précise et implacable qui rappelle en grande partie le récit de Primo Levi qui a traversé pratiquement les mêmes épreuves pour des raisons évidentes qui tiennent à la mécanique répétitive et mathématique de cette barbarie nazie. Il y a ce lien affectif constant mais de plus en plus ténu entre père et fils qui crée une charge émotionnelle encore plus grande. Et une succession de séquences dont certaines marquent au-delà de tout par leur atrocité et leur dimension symbolique (le souvenir particulièrement cruel et révoltant, parmi tous les autres, de "l'ange blond" agonisant au bout d'une corde sur la potence noire).

Ce qui m'a un peu gêné en partie a priori c'est le côté récit à "suspens" qui ménage des effets dramatiques, qui n'évite pas parfois une forme de poétisation de l'abomination (" Jamais je n'oublierai les petits visages des enfants dont j'avais vu les corps se transformer en volutes sous un azur muet"), qui utilise des effets romanesques (la femme qui a la prémonition des visions infernales dans le train, la scène du musicien jouant du Beethoven au milieu des agonisants...). Si on ne se trouvait pas devant  un témoignage sur la Shoah on pourrait dire que c'est un roman à la narration parfaitement huilée et plein de rebondissements, de morceaux de bravoure, avec une tension dramatique croissante, une forme de lyrisme même. Et il y a de fait ce côté maîtrisé qui en fait une histoire "captivante" (les guillemets sont importants pour qu'il n'y ait pas de malentendu sur ce que je veux exprimer) qui se dévore rapidement... Sauf que tout cela est un vécu bien réel (même s'il semble y avoir des gens qui pensent le contraire) et qu'Elie Wiesel a eu besoin de le raconter pour témoigner, pour "devenir fou et ainsi mieux comprendre la folie", pour "laisser une trace", rendre hommage à ses parents et à sa soeur. Et surtout que l'atrocité de ce qui est raconté est telle qu'il fallait peut-être cette approche "romanesque" pour la communiquer à travers un langage compréhensible, codifié, alors que rien de tout cela ne peut se raconter ou se comprendre véritablement.

A l'arrivée, même si la sobriété de Primo Levi et ses réflexions si riches en font probablement une oeuvre plus fondamentale, La nuit me semble une oeuvre tout aussi nécessaire et bouleversante, peut-être encore plus accessible à toutes les générations par sa simplicité. Je peux maintenant laisser tomber mes réticences en comprenant ses choix narratifs et un jour le relire.

_________________
"Ceux qui croient posséder une clef transforment le monde en serrures. Ils s'excitent, ils interprètent les textes, les films, les gens. Ils colonisent la vie des autres. Les déchiffreurs devraient se calmer, juste décrire, tenter de voir, plutôt que de projeter du sens et de s'approprier l'obscur, plutôt que d'imposer la violence blafarde de l'univers. Dire comment, pas pourquoi."
Francois Noudelmann (Tombeaux: d'après La Mer de la Fertilité de Mishima).
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MessageSujet: Re: Elie Wiesel   Aujourd'hui à 21:12

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