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 Ernst Jünger [Allemagne]

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Cachemire
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MessageSujet: Ernst Jünger [Allemagne]   Mar 2 Déc 2008 - 19:18

Ernst Jünger (1895-1998) est un écrivain allemand.

En tant que contemporain et témoin de l'histoire européenne du XXe siècle, Jünger est connu pour sa participation comme militaire aux deux guerres mondiales, dans les tranchées pour la première et comme officier d'occupation à Paris pour la seconde. En tant qu'écrivain, il est devenu célèbre assez jeune après la publication dans Orages d'acier (1920) de ses souvenirs de la Première Guerre mondiale. Après ce premier livre, et jusqu'à la fin de sa vie à plus de cent ans, il a publié des récits et de nombreux essais ainsi qu'un journal des années 1939-1948 puis 1965-1996. Parmi ses récits, Sur les falaises de marbre (1939), est un de ses livres les plus connus[1]. Francophile et francophone, Ernst Jünger a vu son œuvre intégralement traduite en français et « il fait partie, avec Günter Grass et Heinrich Böll, des auteurs allemands les plus traduits en France »[2].

Julien Hervier, qui a dirigé l'édition des Journaux de guerre de Jünger dans la Bibliothèque de la Pléiade a écrit : « Si l'on voulait conclure sur Jünger, il faudrait avant tout éviter la facilité qui tend à accorder autant d'importance, sinon plus, à sa légende d'homme d'action, engagé dans la guerre, la politique et l'aventure, qu'aux milliers de pages de son œuvre d'écrivain ».

Source Wikipedia
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Cachemire
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MessageSujet: Re: Ernst Jünger [Allemagne]   Mar 2 Déc 2008 - 19:20

Orages d'acier (1920)

Il s'agit de l'expérience de Jünger pendant la première guerre mondiale.

Extrait :
Citation :
Le grand moment était venu. Le barrage roulant s'approchait des premières tranchées. Nous nous mîmes en marche... Ma main droite étreignait la crosse de mon pistolet et la main gauche une badine de bambou. Je portais encore, bien que j'eusse très chaud, ma longue capote et, comme le prescrivait le règlement, des gants. Quand nous avançâmes, une fureur guerrière s'empara de nous, comme si, de très loin, se déversait en nous la force de l'assaut. Elle arrivait avec tant de vigueur qu'un sentiment de bonheur, de sérénité me saisit.
L'immense volonté de destruction qui pesait sur ce champ de mort se concentrait dans les cerveaux, les plongeant dans une brume rouge. Sanglotant, balbutiant, nous nous lancions des phrases sans suite, et un spectateur non prévenu aurait peut-être imaginé que nous succombions sous l'excès de bonheur. »

Le livre racante comment les soldats s'arrachaient la nuit de leur abri pour monter en première ligne; attendaient l'aube dans la tranchée; attendaient dans le vacarme, la fumée, de s'élancer à l'assaut...

Citation :
« A dix heures, un homme de liaison nous transmit l'ordre de nous mettre en route pour la première ligne. Un animal sauvage qu'on traîne hors de sa tanière, un marin qui voit s'abîmer sous ses pieds la planche de salut, doivent ressentir à peu près ce que nous éprouvâmes quand nous dûmes dire adieu à l'abri sûr et tiède pour sortir dans la nuit inhospitalière.

L'agitation y régnait déjà. Nous courûmes à travers la tranchée Félix sous un tir vif de shrapnells et parvînmes sans pertes à l'avant. Tandis que nous serpentions en bas, à travers les tranchées, l'artillerie roulait déjà sur des passerelles au-dessus de nos têtes, pour aller se mettre en position. Le régiment, dont nous devions constituer le bataillon de pointe, avait reçu un secteur extrêmement étroit. Tous les abris furent combles en un clin d'oil. Les isolés se creusèrent des trous dans les berges de la tranchée, afin de se protéger en quelque mesure du feu d'artillerie qui précéderait l'assaut. Après de longues palabres, chacun finit par trouver sa petite place. Une fois encore, le capitaine von Brixen réunit les chefs de compagnie pour la discussion. Quand nous eûmes pour la dernière fois vérifié la concordance de nos montres, nous nous serrâmes la main et nous séparâmes.

Je m'assis sur un escalier d'abri à côté de mes deux officiers, pour attendre l'heure H, cinq heures cinq, où devait commencer la préparation d'artillerie. Le moral s'était un peu éclairci, car la pluie avait cessé et la nuit étoilée promettait un matin sec. Nous passâmes notre temps à fumer et à bavarder. On déjeuna à trois heures, et on se tendit les gourdes à la ronde. Aux premières lueurs de l'aube, l'artillerie ennemie prit une telle activité que nous craignîmes que l'Anglais n'eût éventé la mèche. Quelques-unes des nombreuses piles de munitions dispersées à travers le terrain volèrent en l'air.

Peu de temps avant l'heure H, on diffusa le radiogramme suivant: «S.M. l'Empereur et Hindenburg se sont rendus sur le théâtre des opérations.» Il fut salué d'applaudissements. »
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Arabella
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MessageSujet: Re: Ernst Jünger [Allemagne]   Mar 2 Déc 2008 - 20:03

J'ai lu deux de ses romans, dont Sur les falaises de marbres et j'ai beaucoup aimé. Merci d'avoir ouvert ce fil.

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Nathria
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MessageSujet: Re: Ernst Jünger [Allemagne]   Mar 2 Déc 2008 - 20:07

Expérience curieuse, Cachemire, tu es la cinquième personne à me parler d' "Orages d'acier" en moins d'un mois... Je vais noter ce titre...
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eXPie
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MessageSujet: Re: Ernst Jünger [Allemagne]   Mar 2 Déc 2008 - 20:23

Ah, tiens, j'avais récupéré, dans la poubelle de mon capitaine - à l'armée (corps franco-allemand) - perdu au milieu de bouteilles de Pills, un exemplaire d'Orages d'Acier impeccable... (l'ouvrage a survécu à ce traitement inhumain). Il faudrait bien que je le lise un jour.
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tom léo
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MessageSujet: Re: Ernst Jünger [Allemagne]   Mar 2 Déc 2008 - 23:05

Coincidence? Je suis en train de lire avec étonnement "Sur les falaises de marbre" et je vais en parler après lecture! De voir maintenant l'ouverture de ce fil est comme une invitation de me bien préparer!

Merci, Cachemire!
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kenavo
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MessageSujet: Re: Ernst Jünger [Allemagne]   Mer 3 Déc 2008 - 15:22

Je viens de faire un ‘voyage virtuel’ avec Ernst Jünger ICI

et dans le livre de Nathalie de Saint Phalle il y a d’autres citations de Jünger – entre autre :

Hôtel Raphaël à Paris
Ernst Jünger, mai 1990 : « L’hôtel Raphaël est celui qui a eu le plus d’importance dans ma vie, car j’y ai vécu. J’y ai écrit, dans la suite que j’ai occupé pendant près de trois ans, presque tout mon journal de guerre que j’ai laissé dans le coffre de l’hôtel lorsque je suis parti pour le Caucase. Au retour, j’y ai écrit une grande partie de L’Appel à la paix… Des années plus tard, je me suis arrêté devant sa façade, mais n’ai pas voulu y entrer. Le concierge est sorti et m’a demandé si je regardais l’hôtel parce que j’y étais déjà venu. J’ai répondu : « J’y a vécu trois ans ! » Il m’a invité à entrer. Je l’ai regardé encore, mais n’y serais pas entré à nouveau ».
Dans le tome III du journal parisien écrit au Raphaël de 1940 à 1943, Jünger nota après la projection du Sang d’un poète de Jean Cocteau : « …Scènes aperçues par les trous de serrure dans une série de chambres d’hôtel [...]. L’univers se présente comme une ruche aux cellules pleines de secrets, contiguës et pourtant sans rapport… »
La cellule de Jünger au Raphaël, où résidaient comme lui les officiers « rebelles » du complot contre Hitler – que l’on nommera « les raphaélites » - dont il eut connaissances, reste malgré son journal détaillé pleine de secrets.

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tom léo
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MessageSujet: Re: Ernst Jünger [Allemagne]   Mer 3 Déc 2008 - 17:39

Sur les falaises de marbre

J’avais une espèce de préjugé envers Jünger qui m’avait empêché à tort de l’essayer. Et puis, maintenant, j’ai attaqué « Sur les falaises de marbre » et j’en étais stupéfait par cette découverte. Je copie la « description du produit » de chez Amazon qui est très réussi, craignant aussi que mes pauvres mots ne rendent justice à cette œuvre :

« Après quelques années de campagnes guerrières, le narrateur, en compagnie de son frère, s'est retiré dans un ermitage, situé au bord des falaises de marbre. C'est là qu'ils méditent, songent, écrivent, prennent le temps de la contemplation, discutent, échangent leurs visions du monde. Un retrait qui sera perturbé par les meutes du grand forestier, obligeant les deux frères, pris dans la tourmente anarchique, à la fuite. À la fois épopée, poème en prose et récit utopique, Sur les falaises de marbre, publié en 1939, tout en étant imprégné d'un certain pessimisme, n'en est pas moins un texte d'espoir, d'espoir timide qui voudrait croire à un monde où la force, le courage se mêleraient à l'intelligence. À peine voilée, c'est aussi une dénonciation de la barbarie nazie. » --Céline Darner

Description
Sur les falaises de marbre fut publié en Allemagne juste avant le début de la guerre. Aussitôt il fut interprété comme une protestation contre l'hitlérisme, et seule la renommée de Jünger le préserva de poursuites. Ce serait cependant une erreur de considérer ce roman comme une œuvre de circonstance. Jünger a écrit un des romans romantiques les plus étonnants non seulement de la littérature allemande, mais de toute la littérature mondiale. Un paysage intemporel face à la mer, des figures symboliques, une action qui montre la lutte entre le bien et le mal, la menace toujours présente de la barbarie. Ce combat permanent, Ernst Jünger l'a élevé au niveau du mythe, grâce à un langage d'une précision hallucinante où rêve et réalité se confondent. Amazon.fr

J’étais avant tout saisi par la langue (j’ai lu la version originale en allemand) qui rappelait des grands auteurs classiques allemands du XIXème siècle. Oui, quelques fois, elle est un peu « pathétique « et ancienne, aristocratique, fière, mais voilà – c’est aussi sa beauté! Aujourd‘hui, me semble-t-il, on ‘écrit plus comme ça, on ne sait plus écrire comme ça.! Dans les premiers chapitres on trouve une approche romantique de la vie, évidemment de la nature comme lieu d’une paix et de la révélation de l’ultime et du vrai, promesse d’une beauté intemporelle. Là-dedans on trouve bien des éléments un peu « panthéiste » et « païens ». Puis, sur l’horizon s’annonce l’horreur et la menace par des forces cruelles et primitives, ne connaissant plus les codex de l’honneur et du vrai courage. C’est la fin d’un monde qui s’annonce. Pourtant les deux héros semblent avoir faire expérience d’une voie qui leur donne une espérance et les conduit à des lieux plus paisibles.
Le sujet de la violence, comment y faire face, le vrai courage, me semblent alors aussi des sujets forts du livre. Comment ne pas y voir des interrogations du combattant ? Etant écrit en 1939, il est impossible de ne pas placer ce livre dans un contexte historique, même si les données historiques et géographiques sont volontairement floues et allusives. On n’arrive pas à situer exactement les lieux ni l’époque.

Pour moi cela fut une vraie découverte d’un auteur jusqu’à maintenant méconnu par moi. Je pense de continuer un jour l’aventure !
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Cachemire
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MessageSujet: Re: Ernst Jünger [Allemagne]   Mer 3 Déc 2008 - 19:00

J'ai adoré aussi Sur les falaises de marbre. Je le recommande chaudement comme Tom Léo. content
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Arabella
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MessageSujet: Re: Ernst Jünger [Allemagne]   Mer 3 Déc 2008 - 19:52

Je ne peux que recommander aussi.

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MessageSujet: Ernst Junger   Mer 3 Déc 2008 - 20:24

Les Falaises de marbre est un beau livre qui a des points communs
avec le Rivage des Syrtes et Le Désert des Tartares.
Mais c'est le seul livre de lui qui m'ait intéresssé ; et je hais son Journal de guerre, où en tant qu'officier allemand, il jouait les belles ames intellectuelles et désincarnées dans la France occupée.
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MessageSujet: Re: Ernst Jünger [Allemagne]   Jeu 4 Déc 2008 - 17:36

bix229 a écrit:
Les Falaises de marbre est un beau livre qui a des points communs
avec le Rivage des Syrtes et Le Désert des Tartares.
Mais c'est le seul livre de lui qui m'ait intéresssé ; et je hais son Journal de guerre, où en tant qu'officier allemand, il jouait les belles ames intellectuelles et désincarnées dans la France occupée.

Justement, ce Journal, je n'ai jamais eu envie de le lire...
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MessageSujet: Re: Ernst Jünger [Allemagne]   Ven 2 Jan 2009 - 20:50

Orages d'acier


"Oeuvre sans doute la plus célèbre et la plus lue d'Ernst jünger, ce récit scrupuleux ne se borne pas seulement au témoignage; il est encore et plus peut-être un roman d'apprentissage où nous voyons un jeune engagé volontaire se découvrir dans sa réalité spirituelle à travers l'expérience sanglante et atroce de la Première Guerre mondiale." Ainsi commence le préambule à l'avant-propos et à la lecture de "Orages d'acier".
Et tout est dit, enfin presque, dans ces quelques lignes, sur ce qu'est ce récit extraordinaire écrit, à l'aide de son journal de guerre, après la Grande Guerre par un écrivain qui connut le goût de la poudre et du sang d'un des plus horrible conflit armé.
Ernst Jünger retrace quatre ans de conflit où les belligérants se trouvaient de part et d'autre d'une ligne de combat ravinée par les tranchées, proches les unes des autres, par la boue, par les cratères creusés par le tir incessant de bombes. Ce sont quatre années rythmées par les stratégies élaborées par les états majors: les batailles qui laminent sauvagement les régiments, la fameuse guerre de position, puis la grande offensive, point d'orgue d'un combat sans merci qui a laissé exangues les deux armées.
Ce qui est intéressant et formidable c'est de lire un récit écrit par un soldat allemand, de lire une guerre par le prisme de l'autre, complétant ainsi l'aperçu d'un conflit abordé dans la lecture d'une part de Erich-Maria Remarque, "A l'ouest rien de nouveau" et d'autre part celle de Barbusse, "Le feu", et de Dorgelès, "Les croix de bois". La boucle est bouclée, cercle parfait de boue, de sueur, de peur, de courage, d'exaltation, de sang, d'horreurs....et d'infernal bruit d'un perpétuel feu d'acier mortifère.
Ce qui peut être déroutant c'est cette réécriture romanesque à partir d'un journal de guerre, rendant difficile la différence entre le vécu réel et celui reconstruit par la fiction, la sublimation du souvenir. Entre ce qui relève du témoignage général au sujet d'évènements ou perceptions vécus par n'importe quel soldat et ce qui relève du propre ressenti de cette guerre par Jünger comme élément d'une initiation ou d'un apprentissage lui permettant de construire son intériorité, le lecteur se perd dans ce méandre du non-dit, dans l'entrelac du diffus et du sensible. En effet, le courage enthousiaste et exalté des soldats fut-il réel ou enjolivé par le travail insconscient de la mémoire et de l'écriture? Jünger ne parle pas de la lassitude du soldat, de cette dépression létale parfois devant un combat qui dure au point d'en perdre son sens: y a-t-il eu des mutineries côté allemand comme il y en eut côté français lors de l'année charnière du conflit, l'année 1917? Le lecteur ne le sait pas hormis quelques fugaces allusions à l'apathie et au désenchantement de certains soldats revenant du feu. Jünger n'insiste pas sur la déshumanisation des soldats face à l'atrocité des combats, l'horreur indicible des blessures et des agonies solitaires dans le no man's land. Par contre, si le lecteur se met à lire entre les lignes des extraoedinaires descriptions des pilonnages ou des champs de bataille, l'aspect traumatique de la Grande Guerre, machine infernale à broyer l'âme humaine, se devine puis s'entend.
Ce qui est passionnant dans la succession des chapitres, portant chacun un nom de bataille, c'est la description du quotidien d'un soldat, d'un officier, sur le front. Les tâches d'entretien de la tranchée, des casemates, de l'armement, le ravitaillement, les pauses, les gardes ou les reconnaissances mettent le lecteur dans l'ambiance tantôt sereine, tantôt angoissée, d'un régiment éparpillé sur une ligne de front. Ces gestes banals sont vitals pour la sauvegarde de la discipline mais surtout celle du moral des troupes...un soldat occupé ne pense pas à la peur qui lui tenaille les entrailles ou à la perte de compagnons d'armes. Le lent et étrange déplacement des lignes de front de la Somme à Verdun montre un paysage déchiqueté par l'enfer d'acier qui tombe sans relâche, un paysage redessiné par la puissance dévastatrice de l'artillerie....et comble du surréalisme, les galeries des vers de terre serpentent dans les tranchées, les trottinements des souris tintent dans la terre, les couinement des rats se font entendre tout comme le gazouilli entre deux séries de fureur tonitruante des oiseaux, musique improbable dans ce monde où la brutalité est de mise.
Ce qui est d'une absolue horreur, c'est le pouvoir évocateur du champ lexical choisi par l'auteur, lors de la réécriture, pour donner à entendre et à sentir à son lecteur le bruit infernal d'une guerre de l'immobilité (ou de la lente avancée), ogre à l'appétit inextinguible de chair humaine. "Orages d'acier" est écrit dans une langue splendide, léchée, traduite magnifiquement: le passé simple, temps de la narration par excellence, est un vrai miel à lire! Les mots possèdent la musicalité des bombardements, des sifflements des balles, des explosions ouvrant des crevasses, pièges mortels, et déchiquetant les corps: le lecteur est au coeur des combats, il sent l'odeur et l'exitation perverse de la poudre, celle âcre et suave des morts; il est en compagnie de ces hommes qui éprouvent en un étrange mélange plaisir suprême et paroxysme de la souffrance. Il y a de l'épopée dans ce récit, il y a la mémoire de toutes les grandioses (?) batailles des hommes des murs de Troie aux rives de la Bérézina, il y a du lyrisme dans l'extase de l'exploit du lieutenant Jünger lors de l'ultime bataille, la plus terrible car sonnant le glas de la défaite.
Ce qui est à souligner, c'est que ce récit est écrit du point de vue d'un officier allemand, engagé volontaire, éduqué et cultivé, parlant et comprenant l'anglais et le français. Le regard porté sur les combats engagés n'est pas celui du soldat de base, mais celui d'un chef qui doit montrer l'exemple et gagner le respect de ses hommes par ses actes de courage et ses décisions précises et salutaires.
"Orages d'acier" est un regard exceptionnel porté sur la Grande Guerre, un incontournable de la littérature du XXè siècle, un classique de la littérature allemande. C'est aussi une lecture poignante, parfois cruelle, souvent épouvantable mais toujours intense!

"Il flottait au-dessus des ruines, comme de toutes zones dangereuses du secteur, une épaisse odeur de cadavres, car le tir était si violent que personne ne se souciait des morts. On y avait littéralement la mort à ses trousses - et lorsque je perçus, tout en courant, cette exhalaison, j'en fus à peine surpris - elle était accordée au lieu. Du reste ce fumet lourd et douceâtre n'était pas seulement nauséeux: il suscitait, mêlé aux âcres buées des explosifs, une exaltation presque visionnaire, telle que seule la présence de la mort toute proche peut la produire.
C'est là, et au fond, de toute la guerre, c'est là seulement que j'observais l'existence d'une sorte d'horreur, étrangère comme une contrée vierge. Ainsi, en ces instants, je ne ressentais pas de crainte, mais une aisance supérieure et presque démoniaque; et aussi de surprenants accès de fou rire, que je n'arrivais pas à contenir. "
(p 143)

"La Grande bataille marqua aussi un tournant dans ma vie intérieure, et non pas seulement parce que désormais je tins notre défaite pour possible.
La formidable concentration des forces, à l'heure du destin où s'engageait la lutte pour un lointain avenir, et le déchaînement qui la suivait de façon si surprenante, si écrasante, m'avaient conduit pour la première fois jusqu'aux abîmes de forces étrangères, supérieures à l'individu. C'était autre chose que mes expériences précédentes; c'était une initiation, qui n'ouvrait pas seulement les repaires brûlants de l'épouvante. Là, comme du haut d'un char qui laboure le sol de ses roues, on voyait aussi monter de la terre des énergies spirituelles.
J'y vis longtemps une manifestation secondaire de la volonté de puissance, à une heure décisive pour l'histoire du monde. Pourtant, le bénéfice m'en resta, même après que j'y eus discerné plus encore. Il semblait qu'on se frayât ici un passage en faisant fondre une paroi de verre - passage qui menait le long de terribles gardiens."
(p 388)
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MessageSujet: Re: Ernst Jünger [Allemagne]   Ven 2 Jan 2009 - 21:34

J'ai lu Héliopolis il y a quelques années. C'est un roman entre science fiction et parabole philosophique. J'avais adoré, malgré un symbolisme qui m'avait en grande partie échappé, grâce à son atmosphère mystérieuse et envoûtante. On pense aussi au rivage des Syrtes.

_________________
"Ceux qui croient posséder une clef transforment le monde en serrures. Ils s'excitent, ils interprètent les textes, les films, les gens. Ils colonisent la vie des autres. Les déchiffreurs devraient se calmer, juste décrire, tenter de voir, plutôt que de projeter du sens et de s'approprier l'obscur, plutôt que d'imposer la violence blafarde de l'univers. Dire comment, pas pourquoi."
Francois Noudelmann (Tombeaux: d'après La Mer de la Fertilité de Mishima).
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MessageSujet: Re: Ernst Jünger [Allemagne]   Ven 2 Jan 2009 - 21:41

Orages d'acier est le seul livre de Jünger lu. Je note Héliopolis.
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MessageSujet: Re: Ernst Jünger [Allemagne]   

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Ernst Jünger [Allemagne]
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