Voici une biographie de Jean Planque, homme de terrain de Beyeler (Fondation Beyeler). C'est l'histoire passionnante d'un amoureux de la peinture.
Qui aurait pu se douter qu’il gardait pour son seul plaisir, sans assurance ni alarme, des chefs d’œuvre qui couvraient entièrement les murs de son appartement : Dubuffet, Van Gogh, Cézanne, Renoir, Monet et tant d’autres ? Né pauvre au plus profond du terroir vaudois, il aimait la peinture mieux que la vie. Et pourtant rien, dans son éducation, ne l’avait amené à l’art. A 20 ans, il gagnait son pain en vendant aux paysans de la nourriture pour les porcs, mais il regardait les tableaux dans les vitrines des galeries. Qui aurait pu imaginer que ce voyageur de commerce timide et modeste allait devenir l’ami de très grands peintres et le conseiller d’une des plus célèbres galeries d’Europe.
bio.
http://www.artclair.com/oeil/archives/e-docs/00/00/BE/2F/document_article.phpextrait du livre.
Picasso a aimé les catalogues de Beyeler. Il les feuilletait, il les regardait. On ne les lui envoyait pas, on n’avait pas son adresse. On les lui fournissait.
On passait surtout par Prejger qui, à ce moment là, avait une fabrique de chaises métalliques à Cannes ou à Nice et qui s’intéressait beaucoup aux tableaux Il achetait les catalogues Beyeler et les montrait à Picasso, quand il lui portait de la ferraille.
Il y avait dans un catalogue de Beyeler, un tableau de Cézanne : c’était un portrait de Madame Cézanne, avec sa blouse rayée verticalement. Un tableau magnifique, qu’on avait acheté à Londres, en vente publique. Ce tableau venait de New York. On avait bien vu que le tableau avait souffert et qu’il n’était pas intact. Mais j’ai dit à Beyeler :
- On ne peut pas laisser passer un tableau pareil. Il faut l’acheter quand même.
Et on l’avait acheté.
Prejger a téléphoné à Bâle, Beyeler a dit :
-Oui.
- Picasso veut le voir, il faut l’expédier !
Alors Beyeler me l’a expédié à Paris, j’ai pris l’avion et j’ai été à Nice. Prejger est venu me chercher à l’aéroport et il m’a dit :
- Je veux mon 10% parce que le tableau, Picasso l’achète ! Il est vendu, il le veut !
Alors j’ai dit à Prejger :
Prejger, vous aurez votre 10% si Picasso achète le tableau. Ça, certainement Beyeler vous le donnera. Mais, si Picasso est Picasso, il n’achètera pas le tableau !
- Mais il est vendu !
Si Picasso est Picasso, il n’achètera pas le tableau ! Parce qu’on souffrait devant le tableau. Moi je souffrais. C’était une toile cirée ! Le tableau était de Cézanne, il n’y avait pas de doute à avoir, mais le tableau était écrasé par un ré-entoilage néfaste, mal fait, d’ouvrier incompétent qui avait, en somme, effacé les traces de la peinture en les écrasant au fer. On n’avait pas la présence du peintre.
Je suis arrivé à «La Californie», la maison qu’habitait Picasso à Cannes. Une vieille demeure. C’était superbe. Il y avait un porche, une entrée avec un concierge, et puis au fond, la maison qui avait été bâtie par un prince russe. Alors c’était loufoque. C’était magnifique !
On est monté sur le perron et Picasso est arrivé. Il ne m’a même pas dit bonjour, il s’est saisi de mon paquet, moi j’ai voulu défaire ma ficelle, on s’est embrouillé nos doigts et on a fait un nœud. J’ai voulu
Couper la ficelle, j’avais un couteau dans ma poche, il était dans une telle hâte de voir le tableau ! C’était pour lui primordial : «Enfin !». J’ai compris le frénétique désir de l’amoureux qui veut avoir l’objet !
Et on a défait le paquet et son visage a changé. C’était comme si Je soleil était voilé : il est devenu sombre. Il m’a regardé, il m’a dit, durement :
- Qu’est-ce que vous avez fait avec ce tableau ? Alors je lui ai dit :
- Monsieur, nous n’avons, nous, rien fait, mais nous n’avons pas pu résister. On l’a quand même acheté !
Il m’a regardé avec des yeux très, très noirs et il m’a dit :
- Entrez !
Et je suis entré avec lui dans la maison. Il y avait Madame Ramié, il y avait Jacqueline, il y avait Prejger, il y avait Duncan qui était libre là-dedans et qui prenait des photographies. J’ai une photographie dédicacée où on nous voit, Picasso et moi, en train de contempler le Cézanne.
Et je suis resté jusqu’à cinq heures. Il me montrait à gauche à droite, il me traînait partout. Il m’a fait voir les deux petits Rousseau de sa collection, portrait de Rousseau et de sa femme, petites dimensions.
Autour d’une table ronde, il y avait un cénacle de gens qui étaient là, qui assistaient à la réception. Et pour finir je me suis assis sur une chaise qui n’avait pas de fond ! Une chaise ronde, vieille chaise ronde, et qui n’avait pas de fond ! Bricolée je me demande où. Ça ne l’avait pas dérangé.
A cinq heures, j’ai dit :
- Monsieur, je suis resté trop longtemps. Je vous demande pardon, pardonnez-moi.
Et il m’a dit à ce moment-là :
- Revenez quand vous voulez !
C’était mon approche : «Nous, on n’a pas pu résister, on l’a quand même acheté !» Cette phrase, Cette phrase, elle est authentique, c’était ma réponse à sa question : «Qu’est ce que vous avez fait à ce tableau ?» J’étais donc parfaitement d’accord avec lui, avec sa façon de voir.
Je délirais ! Les tableaux m’ont toujours fasciné ! Ah ! En avoir ! En ajouter un autre ! Ce n’était pas ceux que j’avais, c’était «celui qui me manquait». Je n’ai jamais su me défaire d’un tableau pour faire de l’argent. Je n’ai jamais pu me séparer, même pour un nouveau tableau, plus «désirable».
Je me demande bien quel est le rôle de l’Art, de mon amour des tableaux, dans mon comportement envers la vie. Refus de la vie d’un côté. Je crois en la représentation de ce qui exalte, de ce qui entraîne en dehors de soi. Les tableaux m’aident à vivre dans la joie. De l’autre côté, certainement, il y a un transfert. Transfert de ce que je n’ai été un homme dans sa plénitude physique et sexuelle. J’ai fait l’amour avec les tableaux faute de le faire pleinement avec un être où l’union eût été pleine.
J’ai acheté des tableaux deux cent mille francs, trois cent mille francs français. Suzanne, ça ne l’étonnait nullement, c’était courant. J’étais toujours en retard, j’avais toujours des dettes. Car tous mes tableaux, il a bien fallu que je les paie. Il v a eu quelques cadeaux, mais ce n’est pas énorme, comparativement. Dubuffet m’en a donnés. Michel Monet m’a donné les deux Claude Monet que j’ai. Picasso m’a fait trois dessins. C’est sûr, il y en a beaucoup dans ce lot qui m’ont été donnés, mais la plupart, je les ai achetés. Ce qui est dédicacé à Suzanne, c’est moi qui l’ai donné à Suzanne et qui ai voulu que Picasso le lui dédicace, mais je l’ai payé !
Une fois, j’avais acheté chez un privé quelques tableaux, on s’était très vite entendus et j’allais partir quand il me dit :
Oh ! Vous êtes gentil, vous traitez avec célérité, j’aime bien traiter avec vous. Je vais vous faire un petit cadeau.
I Et i comme cela, encadré, et il me dit :
- C’est Tobey. Je l’ai rapporté d’Amérique, vous pouvez le garder pour vous. C’est un petit cadeau que je veux vous faire.
Si quelqu'un veut lire le livre dites le moi, je l'envoie.