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 Jean-Marc Lovay [Suisse]

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rivela
Zen littéraire
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MessageSujet: Jean-Marc Lovay [Suisse]   Jeu 19 Mar 2009 - 19:35



Voici un écrivain bien particulier par son style.
Pour vous le faire découvrir je mets des extraits des ses livres.
Je mets aussi des commentaires que j'ai recueillis sur le net, ça donne une idée de l'impact qu'il a sur les lecteurs. Comme vous allez le voir c'est un écrivain assez original.


Et le visiteur tâtait mes joues...

Et le visiteur tâtait mes joues avec des doigts que je sentais habitués à palper les museaux des agneaux morts ; et son haleine avait l'odeur du vorace marécage d'où n'étaient jamais dégagés les cadavres ; et voyant mon ancien pantalon et mon ancienne chemise figés en haut sous le plafond et enflés de la forme de mon corps, je pensais qu'ils étaient pris dans une invisible eau boueuse ; et avec la joie ivre et amère de la grenouille dont l'assommeur maladroit et soûl n'avait pas déjà arraché les cuisses et qui pouvait encore assister au laborieux massacre de ses soeurs, j'assouplissais mon nouveau vêtement en écartant les bras et les jambes et en lisant sur la pochette du vêtement jumeau du visiteur les mots brodés en fil d'or : "Nourriture éternelle et travail éternel". Et lui il me regardait en tremblant avec dans ses yeux le regret de n'avoir pas davantage vérifié la chaleur et la froideur mêlées de mes membres nus ; et il disait que les sournois entreteneurs du musée lui avaient affirmé que celui qui était exposé dans la "salle de l'Égaré de passage" ne pourrait plus connaître la faim et la soif, mais que lui il n'avait pas cru leurs sournoises paroles. Et le visiteur ne me demandait pas si j'avais faim ou soif, non, il posait sur la table une soupière couverte et une fiole opaque en me disant que puisque j'avais faim et soif il m'apportait à manger et à boire ; et relevant son pantalon et dénudant un de ses genoux il me demandait de m'agenouiller et de baiser ce genou en comptant jusqu'à dix-sept pour respecter la tradition dont il jurait avoir oublié les origines. Essayant de me souvenir des voix les plus douces de ma mère et de mon père, et méprisant la dure voix intérieure qui me hurlait de ne pas m'agenouiller, je m'agenouillais et baisais le genou du visiteur ; et je pensais que j'allais mordre ce genou pour au moins savoir si le visiteur ressentait la douleur ; et percevant la protubérance d'une rotule de métal qui bougeait sous la peau, je n'osais pas la mordre et j'étais presque joyeux de constater que survivait en moi la peur de me casser les dents.

Extrait de "Aucun de mes os ne sera troué pour servir de flûte enchantée" © Zoé (Suisse), 1998




Comment lire Jean-Marc Lovay ? De diverses méthodes que j’ai éprouvées, il ressort que ce qui fonctionne le mieux, c’est de se laisser porter. Comme si on descendait un fleuve à son rythme à lui.
On suit le mouvement des phrases. On évite d’accrocher, surtout. C’est difficile.
On ne saisit pas tout, on ne saisit même pas grand chose. Des fragments de phrase ou de texte, mais pas toujours le sens de leur juxtaposition. La raison alors nous taraude. Elle veut nous persuader de revenir à une proposition, à une expression, à une image, afin de la déchiffrer, de la clarifier. On peut le faire, c’est en vain.
Vous ne comprenez jamais, parce qu’il ne s’agit pas ici de comprendre. Il s’agit d’éprouver un langage, dans sa plasticité, dans l’organisation des éléments qui le constituent, dans le jeu des sonorités.
Lovay dans sa démarche s’apparente plus aux artistes contemporains qui mettent en valeur les éléments du tableau, qui font sentir la matérialité de la peinture, du support, les rapports de couleur, les équilibres, les nuances, les contrastes, qu’à ceux qui veulent représenter quelque chose. Qui veulent mettre devant nos yeux un paysage, une scène ou un portrait.

Je l'aimais il y a vingt ans, je l'aime aujourd'hui, et c'est un mystère pour moi. Je l'aimais pour son intransigeance, son sens — supposé — de la liberté artistique, son personnage de sauvage alpin, la poésie invraisemblable de ses lignes. Ses livres étaient illisibles et je m'en délectais. Avec Artaud, j'en faisais les icônes de ma propre quête de liberté. En planant à mille lieues des écrivains qui faisaient l'aumône d'un roman résumable aux lecteurs, en un snobisme littéraire involontaire, il montrait la voie. Aujourd'hui, Lovay fête ses 60 ans, publie Réverbération (Zoé), et rien n'a changé: ses livres sont toujours illisibles, il est toujours aussi maigre et fait partie de ces écrivains que l'on adule sans les lire, comme feu Julien Gracq — les bonnes consciences de la littérature contemporaine. Mais il me fascine autant. Est-ce par nostalgie de ce que j'étais? Est-il objectivement génial?

Je sais: Lovay, c'est comme le chocolat noir ou Mozart — ma drogue dure d'obsédée des mots. Il ne faut pas en abuser mais sa seule existence permet de vivre le reste du temps dans la tiédeur des romans lisibles. J'ai besoin qu'il existe un diamant noir comme lui, hors-norme, pour vivre dans la norme et prendre des bouffées de hors-norme, parfois. Toujours, c'est épuisant. Merci, Lovay


« Il s’est ensuite installé dans la couverture avec une tendresse du geste pour lui-même qui avait de longtemps fasciné mon imagination. La tendresse des gestes qu’il utilisait à son profit a été importante dans nos relations. Cette tendresse dans le geste avait du être glissée de génération en génération, depuis les peuplades des grandes migrations, des gestes réappris par les chasseurs frileux, de vastitude en vastitude. Et les mariages de sangs identiques avaient amoncelé les gestes tendres à travers les âges. Des nourrissons abandonnés sous les arbres, des fuites éparses, des nuits éternelles couchés en chien de fusil sous les grands chênes orangés


Je regardai la grenouille sauter hors des rames de haricots. Un oeil me considérait, et l'autre se perdait ailleurs. Cet ailleurs considéré par l'oeil de la grenouille me parut embrasser tout ce qui serait éternellement en dehors de moi et des gens de mon espèce, et certainement aussi de ceux qui avaient cru, parfois, connaître la clé. Ce matin-là, n'avais-je pas été soulevé par une joie intense à la pensée de la virginité du paysage embrassé par l'autre oeil de la grenouille, un paysage échappé, hors d'atteinte, que je pourrais toujours imaginer comme invulnérable et jamais violé par les interprétations, comme inatteignable dans le sens où je ne perdais pas l'espoir de l'atteindre un jour, car, et je le savais de plus en plus, un jour j'atteindrais tous les horizons."


Cet écrivain au style d’une grande fluidité est un cas. Grand voyageur (Népal, Afghanistan, Madagascar). Sa prose fait songer à une bande-son d’un film dont le lecteur doit imaginer les images. Lovay remodèle à sa façon un univers qui pourrait être celui de Leo Perutz, des frères Grimm et, de par sa vivacité technique, des contes de Wilhelm Hauff. En vérité, le fantastique de Jean-Marc Lovay fait qu’il ne ressemble à aucun autre écrivain. Lovay pousse son écriture à de véritables torticolis de sens et de non-sens, visant à ruiner toute illusion du lecteur. Esprit subversif, il s’amuse à tester celui-ci, sa capacité à admettre des situations cocasses, allant jusqu’à prêter une âme aux objets, aux bêtes, glissant d’un cauchemar à un tourment nouveau ; s’émouvant de ce qui remue notre inconscient, notre part de folie.


Toi qui seras un jour forcé de revenir sur la terre alors que tu auras donné ta vie pour être à jamais ailleurs que sur la terre, toi qui auras enfin réussi à aller dans un autre monde mais qui auras eu la faiblesse de te laisser renvoyer sur la terre comme un colis postal expédié en retour, oui toi, tu sauras combien je souffrais de me souvenir avoir commis un crime et de ne pouvoir me souvenir de ce crime. Et toi qui seras l'esclave exilé de la terre parce que tu auras brûlé en vain ta vie pour y demeurer toujours, tu croiras enfin que je percevais la vérité quand je percevais que j'étais un assassin et que c'était moi-même que j'avais assassiné. »
Aucun de mes os ne sera troué pour servir de flûte enchantée



Polenta, Jean-Marc Lovay. Ecriture pulsionnelle. Phrasé saccadé. Atmosphère étouffante. Ce roman d'un auteur suisse au caractère montagnard fut ma deuxième révélation littéraire. Je lui dois beaucoup, à ce texte. Je lui dois de m'avoir convaincu, un jour, de décider - finalement - de tenter le pari de la littérature. Pire audace: de donner mes textes en lecture au public. Ainsi donc, au-delà de Duras, il pouvait y avoir un ailleurs littéraire, un ailleurs qui marque l'âme jusque dans ses recoins les plus tragiques.

C'est en 1976 que Jean-Marc Lovay publie son premier roman, Les Régions Céréalières chez Gallimard. Le livre fait sensation. Les lecteurs découvrent alors une prose obsédante, incisive, onirique et violente qui n'a pas d'équivalent dans la littérature française contemporaine .


"Un soir du temps où les jours et les nuits n'avaient déjà plus chacun leur aube et leur crépuscule je longeais la clôture du jardin zoologique fermé depuis trente ans et arrivé à l'ancienne entrée d'hiver je regardais vibrer la gerbe de roses blanche déposée devant la statue du renard blanc érigée en mémoire de la blancheur éternelle des goupils transportés dans la transe des enragés et regardant passer un homme qui riait et pleurait déguisé en singe qu'on aurait forcé à endosser l'uniforme des pompiers je sentais venir contre la cage d'os qui enfermait mon coeur l'intense souvenir du souffle de feu réunissant les derniers soupirs de toutes les bêtes disparues et ayant poussé la vieille porte je voyais une porte neuve d'acier noir entrouverte en bas du pavillon d'accueil et je courais soulever la toile qui recouvrait une pancarte sur laquelle j'avais encore la force de lire :
Clinique Azoug
Avis : unique patient cherche volontaire pour le visiter."
Extrait de: Asile d'Azur, Editions Zoé, 2002


Si l'on fait de la difficulté de lecture un point de départ dans la marche d'approche vers cet inaccessible Asile d'azur, c'est qu'elle est vraiment constitutive d'une oeuvre qui résiste et se refuse à toute interprétation univoque, comme un rêve ou conte. Une fois de plus, on est frappé par l'autonomie de l'univers lovaysien, qui a ses lois propres et fait bien plus appel à l'imagination de ses lecteurs qu'à leur logique. Seul conseil qu'on puisse dès lors donner : laisse aller, c'est du Lovay!

Certains n’y voient qu’une écriture autistique. Certes, l’écriture de Lovay ouvre sur un univers hanté par la folie, les complots et machinations. Mais tout se passe comme si le narrateur campait à sa frontière : un pied dedans, un pied dehors, posture du poète. Nulle forclusion : c’est bel et bien dans le réel que l’écrivain puise son inspiration ; pour le capturer, le phagocyter et nous le faire percevoir autrement. Comme dirait Nathalie Sarraute, Lovay écrit dans la folie - pour se relire dans la normalité


• En me réveillant pour m'évader du rêve où des ruisseaux d'oiseaux morts coulaient vers la rivière qui descendait au fleuve des fièvres, je me retrouvais à l'intérieur du matin de mon anniversaire, qui était la cage aux espaces immenses séparant les barreaux entre lesquels je voulais m'envoler ; et voyant au loin s'élever le mirage des âmes de toutes les bêtes qui ce soir seraient sacrifiées dans les flammes de bûchers arrogants et fétides, je me souvenais de Krapotze, celui qui du temps de sa jeunesse et de la mienne était le plus habile divinateur du dernier pleur parmi tous les autres précoces férus en sanglots, et qui avait déjà le visage d'un faux pleureur quand il me disait que le jour où par bonheur pour moi et surtout pour lui, je croirais qu'il n'y avait enfin plus un seul être humain pour penser à mon anniversaire, alors je pourrais aller avec les chiens sous l'arbre, et Krapotze disait qu'en leur tirant les queues et frottant le bâton contre l'écorce en épousant le cristallin diapason avec eux, je ferais couiner et s'arquer la gamme jusqu'à son oreille perpétuellement attentive au malheur d'autrui, la plus pure et la plus sincère de ses oreilles à lui, Krapotze, qui depuis toujours voulait être élu en tant qu'officiel et costaud écouteur qui ne dormirait plus jamais, le pur sans-sommeil, l'éveillé chef-conseilleur en méthode de suicide réussi et le sombre empêcheur de suicide raté, parce qu'avant même de pouvoir comprendre ce que signifiait l'alignement des mots « encore une journée perdue pour les perdants », il avait déjà compris que le meilleur apprenti pleureur final ne pouvait qu'être celui qui serait le plus capable d'apprendre à se retenir de pleurer, quand dans le regard de celui qui viendrait le lui demander, il devinerait l'instant où il devrait mourir. » Réverbération. - Zoé, 2008





Il est né à Sion (Valais) en 1948. On peut le définir comme un saltimbanque qui a trouvé dans la littérature son seul point d’attache. Il a, dès le début de sa carrière, fait preuve de grande originalité, tant stylistique que thématique. Grand voyageur, il parcourut l’Asie et l’île de Madagascar et, de 1968 à 1971, il sillonna l’Afghanistan, les Indes et le Népal. Son roman "Les régions céréalières" (1976) lui vaut une reconnaissance immédiate, par la force, la cohérence et le caractère souvent onirique et mystérieux du monde imaginaire qu’il décrit
• L’Epitre aux Martiens. - Non publié, 1970.
• Les régions céréalières. - Gallimard, 1976.
• La Cervelle omnibus. - Noir, 1979.
• Le Baluchon maudit. - Gallimard, 1979.
• Polenta. - Gallimard, 1980 rééd. Zoé, 1998.
• Le Convoi du colonel Fürst. - L’Age d’Homme, 1985 ; rééd. 1990.
• Conférences aux antipodes. - Zoé, 1987.
• Un soir au bord de la rivière. - Zoé, 1990.
• Midi solaire. - Zoé, 1993.
• La Négresse et le chef des avalanches. - Genève, 1996.
• La tentation de l’Orient: lettres autour du monde. - Zoé, 1997.
• Aucun de mes os ne sera troué pour servir de flûte enchantée. - Verticales, 1998 ; rééd. Zoé, 1998.
• Asile d'azur. -Zoé, 2002
• Épître aux martiens. - Zoé, 2004
• Réverbération. - Zoé, 2008
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