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 Un texte en passant

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MessageSujet: Un texte en passant   Dim 26 Avr 2009 - 10:48

Il y a des fils où poster des photos, des images, des musiques, des poèmes qui nous frappent, mais étrangement, pas d'extraits d'oeuvres (qui ne sont pas forcément une lecture en cours).
En voici donc un. Wink


La pieuvre
Victor Hugo, Les travailleurs de la mer


Pour croire à la pieuvre, il faut l'avoir vue.
Comparées à la pieuvre, les vieilles hydres font sourire.
À de certains moments, on serait tenté de le penser, l'insaisissable qui flotte en nos songes rencontre dans le possible des aimants auxquels ses linéaments se prennent, et de ces obscures fixations du rêve il sort des êtres. L'inconnu dispose du prodige, et il s'en sert pour composer le monstre. Orphée, Homère et Hésiode n'ont pu faire que la Chimère ; Dieu a fait la pieuvre.
Quand Dieu veut, il excelle dans l'exécrable.
Le pourquoi de cette volonté est l'effroi du penseur religieux.
Tous les idéals étant admis, si l'épouvante est un but, la pieuvre est un chef-d'œuvre.

La baleine a l'énormité, la pieuvre est petite ; l'hippopotame a une cuirasse, la pieuvre est nue ; la jararaca a un sifflement, la pieuvre est muette ; le rhinocéros a une corne, la pieuvre n'a pas de corne ; le scorpion a un dard, la pieuvre n'a pas de dard ; le buthus a des pinces, la pieuvre n'a pas de pinces ; l'alouate a une queue prenante, la pieuvre n'a pas de queue ; le requin a des nageoires tranchantes, la pieuvre n'a pas de nageoires ; le vespertilio vampire a des ailes onglées, la pieuvre n'a pas d'ailes ; le hérisson a des épines, la pieuvre n'a pas d'épines ; l'espadon a un glaive, la pieuvre n'a pas de glaive ; la torpille a une foudre, la pieuvre n'a pas d'effluve ; le crapaud a un virus, la pieuvre n'a pas de virus ; la
vipère a un venin, la pieuvre n'a pas de venin ; le lion a des griffes, la pieuvre n'a pas de griffes ; le gypaète a un bec, la pieuvre n'a pas de bec ; le crocodile a une gueule, la pieuvre n'a pas de dents.
La pieuvre n'a pas de masse musculaire, pas de cri menaçant, pas de cuirasse, pas de corne, pas de dard, pas de pince, pas de queue prenante ou contondante, pas d'ailerons tranchants, pas d'ailerons onglés, pas d'épines, pas d'épée, pas de décharge électrique, pas de virus, pas de venin, pas de griffes, pas de bec, pas de dents. La pieuvre est de toutes les bêtes la plus formidablement armée.
Qu'est-ce donc que la pieuvre ? C'est la ventouse.
Dans les écueils de pleine mer, là où l'eau étale et cache toutes ses splendeurs, dans les creux de roches non visités, dans les caves inconnues où abondent les végétations, les crustacés et les coquillages, sous les profonds portails de l'océan, le nageur qui s'y hasarde, entraîné par la beauté du lieu, court le risque d'une rencontre. Si vous faites cette rencontre, ne soyez pas curieux, évadez-vous. On entre ébloui, on sort terrifié.
Voici ce que c'est que cette rencontre, toujours possible dans les roches du large.
Une forme grisâtre oscille dans l'eau ; c'est gros comme le bras et long d'une demi-aune environ ; c'est
un chiffon ; cette forme ressemble à un parapluie fermé qui n'aurait pas de manche. Cette loque avance vers vous peu à peu. Soudain, elle s'ouvre, huit rayons s'écartent brusquement autour d'une face qui a deux yeux ; ces rayons vivent ; il y a du flamboiement dans leur ondoiement ; c'est une sorte de roue ; déployée, elle a quatre ou cinq pieds de diamètre. Épanouissement effroyable. Cela se jette sur vous.
L'hydre harponne l'homme.
Cette bête s'applique sur sa proie, la recouvre, et la noue de ses longues bandes. En dessous elle est jaunâtre, en dessus elle est terreuse ; rien ne saurait rendre cette inexplicable nuance poussière ; on dirait une bête faite de cendre qui habite l'eau. Elle est arachnide par la forme et caméléon par la coloration. Irritée, elle devient violette. Chose épouvantable, c'est mou.
Ses nœuds garrottent ; son contact paralyse.
Elle a un aspect de scorbut et de gangrène ; c'est de la maladie arrangée en monstruosité.
Elle est inarrachable. Elle adhère étroitement à sa proie. Comment ? Par le vide. Les huit antennes, larges à l'origine, vont s'effilant et s'achèvent en aiguilles. Sous chacune d'elles s'allongent parallèlement deux rangées de pustules décroissantes, les grosses près de la tête, les petites à la pointe. Chaque rangée est de vingt-cinq ; il y a cinquante pustules par antenne, et toute la bête en a quatre cents. Ces pustules sont des ventouses.
Ces ventouses sont des cartilages cylindriques, cornés, livides. Sur la grande espèce, elles vont diminuant du diamètre d'une pièce de cinq francs à la grosseur d'une lentille. Ces tronçons de tubes sortent de l'animal et y rentrent. Ils peuvent s'enfoncer dans la proie de plus d'un pouce. Cet appareil de succion a toute la délicatesse d'un clavier. Il se dresse, puis se dérobe. Il obéit à la moindre intention de l'animal. Les sensibilités les plus exquises n'égalent pas la contractilité de ces ventouses, toujours proportionnée aux mouvements intérieurs de la bête et aux incidents extérieurs. Ce dragon est une sensitive.




J'ai toujours été fascinée par les monstres marins, et ce passage, ainsi que Vingt mille lieues sous les mer, de Jules Verne m'ont donc beaucoup marquée...
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bulle
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Dim 26 Avr 2009 - 16:35

Nezumi a écrit:
Il y a des fils où poster des photos, des images, des musiques, des poèmes qui nous frappent, mais étrangement, pas d'extraits d'oeuvres (qui ne sont pas forcément une lecture en cours).
En voici donc un. Wink
Bonne idée Nezumi content
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kenavo
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Dim 26 Avr 2009 - 20:33

Merci pour ce fil Nezumi,
le moment que j'aurai plus de temps, je vais copier volontiers quelques extraits de mes livres ❤

_________________
La vie, ce n'est pas d'attendre que l'orage passe,
c'est d'apprendre à danser sous la pluie.


Sénèque
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Sydney
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Lun 27 Avr 2009 - 2:57

Mort à crédit.
Louis-Ferdinand Céline.

-- Tiens-le ! Ferdinand ! Tiens-le bien ! qu'il me recommandait cette salope. Tiens-le ! Pendant que je réfléchis !... Je le connais de trop ce prolixe ! Ce bouseux de la gueule ! chaque fois qu'il vient m'interviewer j'en suis pour deux heures au moins !... Il m'a fait perdre déjà dix fois tout le fil de mes déductions ! C'est une honte ! C'est un scandale ! Tue-le ce fléau ! Tue-le ! je t'en prie, Ferdinand ! Le laisse pas courir par le monde !... Brûle ! Assomme ! Éparpille ses cendres ! Je m'en fou résolument ! Mais de grâce à aucun prix, tu m'entends, ne me l'amène ! Dis que je suis à Singapour ! à Colombo ! aux Hespérides ! Que je refais des berges élastiques à l'isthme de Suez et Panama. C'est une idée !... N'importe quoi ! Tout est bon pour pas que je le revoye !... Grâce, Ferdinand ! Grâce !...
C'était moi donc, raide comme balle, qui prenais l'averse en entier... J'avais un système, je veux bien... J'étais comme le "Chalet par soi", je l'abordais en souplesse... J'offrais aucune résistance... Je pliais dans le sens de la furie... J'allais encore même plus loin... Je le surprenais le dingo par la virulence de ma haine envers le dégueulasse Pereires... Je le baisais à tous les coups en cinq sec... au jeu des injures atroces !... Là j'étais parfaitement suprême !... Je le vilipendais ! stigmatisais ! couvrais d'ordures ! de sanies ! Cette abjecte crapule ! cette merde prodigieuse ! vingt fois pire ! cent fois ! mille fois encore pire qu'il avait jamais pensé seul ! ...
Je lui faisais de ce Courtial, pour sa réjouissance intime, à pleine gueule vocifération, une bourriche d'étrons plastiques, fusible, formidablement écœurants... C'était pas croyable d'immondice ! ... Ça dépassait tout ! Je m'en donnais à plein tuyau... J'allais trépigner sur la trappe juste au dessus de la cave, en chœur avec le maboul... je les surpassais tous de beaucoup question virulence par l'intensité de ma révolte, la sincérité, l'enthousiasme destructeur ! mon tétanisme implacable... la Transe... l'Hyperbole... le gigotage anathémique... C'était vraiment pas concevable à quel prodigieux paroxysme je parvenais à me hausser dans la colère absolue... Je tenais tout ça de mon papa... et des rigolades parcourues... Pour l'embrasement, je craignais personne !... Les pires insensés délirants interprététifs dingos, ils existaient pas quand je voulais un peu m'y mettre, m'en donner la peine... j'avais beau être jeune... Ils s'en allaient de là, tous vaincus... absolument ahuris par l'intensité de ma haine... mon incoercible virulence, l'éternité de vengeance que je recelais dans mes flancs... Ils m'abandonnaient dans les larmes le soin d'écraser bien cette fiente, tout ce Courtial abhorré... ce bourbier de vice... de le couvrir de foutrissures imprévisibles, bien plus glaireux que le bas des chiots ! Un amas d'inouïe purulence ! d'en faire une tarte, la plus fétide qui puisse jamais s'imaginer... de le redécouper en boulettes... de le raplatir en lamelles, d'en plâtrer tout le fond des latrines, entre la tinette et la fosse... De le coincer là, une fois pour toutes... qu'on chierait dessus à l'infini !...
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rivela
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Lun 27 Avr 2009 - 10:52

j'aime ça, c'est bien envoyé du bon Céline.
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Lun 27 Avr 2009 - 12:07

Merci pour ta participation Sydney. bonjour
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coline
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Lun 27 Avr 2009 - 13:51

J'aime beaucoup ce passage qui parle de l'amour et de sa perte...

" Nous sommes faits de la chair des autres. Il y a ces deux corps qui nous précédèrent comme de toute éternité, qui nous ont engendré, - ceux des parents. Il y a ceux qui grandirent à nos côtés, nés des mêmes parents, porteurs d'une même mémoire enfouie, obscure, dans la chair et le sang,
- ceux de la fratrie. Il y a ceux qui s'engendrent à leur tour de notre propre chair, ces corps enfants qu'il faut longtemps veiller, nourrir et protéger pour les laisser mûrir et croître jusqu'à ce qu'ils se détachent de nous et s'en aillent d'une démarche ferme au-delà des frontières que nous avions tracées. Tous nous demeurent consubstantiels.
Et il y a cet être qui surgit soudain, venu d'ailleurs, qui se détache un jour de la foule et vient à notre rencontre, s'approche tout près de nous. Qui s'approche si près que son souffle se mêle au nôtre, que son visage se glisse en nous. C'est l'amant, c'est l'amante, qui se fait notre corps compagnon. Notre corps second. Et qui, bien qu'étranger, parce qu'étranger, nous devient aussi consubstantiel, par les voies du désir qui coupent à l'oblique celles de la filiation.
Pour l'avoir contemplé, enlacé, caressé, pour avoir dormi tout contre lui, dans sa chaleur et son odeur, pour l'avoir désiré d'un désir encore accru au comble même de son assouvissement, on le connaît, cet autre, comme nul ne le connaît, - comme nul autre ne peut ni ne doit le connaître.
Il est sacré, le corps de l'amant, de l'amante, il est pur, jusque dans les fougues et les râles du désir s'accomplissant. Il est notre secret, notre orgueil et notre bonheur. Bonheur fertile qui féconde tous nos autres instants de bonheur, tous nos autres élans vers le monde, vers les choses et les êtres. Il est la stèle dressée tout le long du chemin, à chaque carrefour ; la stèle dont le texte se renouvelle sans cesse et dont on ne se lasse pas de recommencer la lecture, avec les doigts, avec les lèvres, autant qu'avec les yeux.
On le croyait nôtre, inséparable, d'une indéfectible complicité, ce corps second. On se leurrait. Le voilà qui s'en va, nous renie, nous oublie. Et la douleur pénètre dans chaque pore de la peau, elle s'insinue partout, et la raison, que l'on tâche pourtant d'endurcir, éclate, s'effrite. La raison ne veut plus rien entendre, c'est l'épouvante. On se heurte à l'absence de l'autre, on ne sait plus où aller, où se cacher, où fuir. On s'humilie, on se surprend à épier, éperdument, sa silhouette dans la rue, dans la foule, à sursauter au moindre bruit, comme s'il s'en revenait ; tous les pas sont ses pas. Mais lui, elle, marche ailleurs, si loin de nous, indifférent. On l'accuse, le maudit, l'injurie, mais le pardon déjà se trame au fond de nous. On voudrait mourir, mais on perdure, tendu dans le désir fou de le revoir. Encore une fois, juste une fois, rien qu'une fois. On le hait, mais on l'appelle avec l'immense patience, et douleur et amour des prophètes rappelant leur peuple frivole à la fidélité. On se moque, on médit de l'infidèle, - on blasphème, mais un mendiant recroquevillé au fond de nous lui tend la main, l'implore.
Et l'on s'envole, à cheval sur son nom ; on dérive vers les cimes glacées du silence où se gèlent nos larmes, nos appels. On tremble, on est si nu, on a si froid. On supplie l'autre de venir vêtir notre nudité de son corps. On est si nu, que l'on est écorché, à moitié dépeaussé. On est nu jusqu'au coeur. Et l'on se sent petit, infiniment, laid, tout ratatiné de chagrin et de froid, indésirable à soi-même, à tous, de n'être plus désiré par l'autre.
L'autre qui jamais ne reviendra. "

(Sylvie Germain, dans La pleurante des rues de Prague)
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Lun 27 Avr 2009 - 14:01

Merci Coline! C'est vraiment intéressant de découvrir vos textes de coeur, qui sont pour le moment très forts...
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coline
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Lun 27 Avr 2009 - 16:13

Nezumi a écrit:
Merci Coline! C'est vraiment intéressant de découvrir vos textes de coeur, qui sont pour le moment très forts...

C'est une très bonne idée ce fil Nezumi...Nous n'allons y mettre que nos textes de coeur il me semble...
J'ai apprécié de lire ce que vous avez posté jusque-là...Merci!
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rivela
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Lun 27 Avr 2009 - 16:35

Très beau cet extrait de Germain.ça se lit si facilement est pourtant c'est un texte difficile à composer.( j'aimerai bien savoir écrire comme ça )
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coline
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Lun 27 Avr 2009 - 16:42

rivela a écrit:
Très beau cet extrait de Germain.ça se lit si facilement est pourtant c'est un texte difficile à composer.( j'aimerai bien savoir écrire comme ça )

Moi aussi Rivela...Faute de mieux, je me délecte en la lisant... content
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Babelle
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Lun 27 Avr 2009 - 17:20

Vos trois "textes choisis" sont à couper le souffle.
Celui de Victor Hugo en particulier, que je n'ai pas abordé depuis des lustres, mais dont le phrasé (et le sens!) me reviennent en mémoire comme une musique. Je suis même en train de me demander si Léo Ferré n'avait pas eu l'occasion de puiser chez lui...
L'écriture de Céline est terriblement "signée", marquée; mais plus désespérée, désespérante. Alors qu'Hugo interpelle par une perpétuelle révolte lors de ses descriptions.
Un fil où l'on ne sent pas de copié-collé! Merci!
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Lun 27 Avr 2009 - 18:52

Babelle a écrit:

Un fil où l'on ne sent pas de copié-collé! Merci!

Euh, j'avoue que je l'ai fait avec le texte d'Hugo, car je n'ai plus l'exemplaire sous la main. Mais je n'ai jamais oublié ce passage, qui me faisait même cauchemarder quand j'étais plus jeune (son symbolisme m'échappait). En le cherchant, j'ai d'ailleurs appris que c'était Hugo qui avait introduit le mot "pieuvre" , terme utilisé uniquement à Guernesey, dans la langue française.
Même chose pour ces extraits dont la similitude et l'ambiance magique m'ont frappée, autrefois postés dans mon blog.


Traversée de la neige, Kenji Miyazawa

Nous marchâmes sans mot dire au travers de ces champs qui étaient striés de bandes innombrables, comme un tissu étrangement rayé, dans la direction d'où réellement une lumière bleu pâle rayonnait à profusion. [...]Soudain, de l'autre côté des champs voilés de bleu, se firent entendre des vibrations paisibles qui ressemblaient à des sons de violoncelle ou de basse.
"Voilà, c'est ça!"
Fazello frappa ma main. Moi aussi, je tendis l'oreille, immobile. La musique tranquille, sereine, résonnait comme un murmure. Je restais frappé de stupeur, me demandant d'où elle provenait. Elle pouvait venir du sud comme de l'ouest ou du nord, ou bien de là où nous étions partis... pensais-je à l'écoute de ces sons qui vibraient avec bonheur, certains dans les aigus, d'autres dans les graves et qui semblaient jaillir de l'intérieur même de la terre.
En outre, on aurait dit qu'il n'y en avait pas un ou deux, mais bien davantage. Parfois ils disparaissaient ou ils s'entrelaçaient en se recomposant. On ne pouvait rien en dire.
[...]
Nous nous remîmes en route. Tout à coup, nous entendîmes des crissements aigus: c'étaient des scarabées cerf-volants couleur d'acier dont les ailes cliquetaient en sons métalliques, comme si elle se tendaient dans l'air.
Se mêlaient à ces bruits secs les harmonies de vrais instruments de musique et par intermittences un brouhaha de voix humaines qui s'évanouissait parfois.
Peu après Fazello s'arrêta d'un coup, il saisit mon bras et pointa le doigt vers l'ouest à la limite des champs. A mon tour je scrutai cette direction, et à trop me frotter les yeux, j'en titubai un peu. Là-bas, sept ou huit arbres dont on ne pouvait reconnaître l'espèce s'éclairaient, bleutés et scintillants - c'était comme si la lumière irradiait de leur corps même, et le ciel en était, semblait-il, plus lumineux, d'une matière indéfinissable.



Les amants du Spoutnik, Haruki Murakami

Je décidai de marcher dans la direction des sons. J'avais envie de savoir d'où ils arrivaient exactement, et qui les produisait. Ayant déjà emprunté le sentier qui menait au sommet de la colline pour me rendre à la plage, je ne risquais guère de me perdre. Je verrais bien jusqu'où je pourrais aller.
Comme la lune éclairait brillamment le sentier, je n'avais aucun mal à avancer. la lumière vive dessinait des ombres aux contours compliqués entre les rochers, teignait la terre de couleurs improbables. Chaque fois que les semelles de mes baskets écrasaient un caillou, le son résonnait, amplifié, de façon peu naturelle. Au fur et à mesure de mon avancée, la musique se faisait plus claire. Elle venait bien de là-haut. Je distinguai les notes d'un instrument à percussion indéterminé, ainsi que d'un bouzouki, d'un accordéon et d'une flûte. Peut-être y avait-il une guitare aussi - mais pas de chants, pas de cris scandant la musique. Juste cette dernière qui continuait sans trêve, à un rythme détaché, presque monocorde.
J'étais partagé entre mon désir, de plus en plus vif, d'assister à cet étrange concert et le sentiment qu'il valait peut-être mieux que j'en reste éloigné. Une curiosité difficile à réprimer et une crainte instinctive se mêlaient en moi.


Dernière édition par Nezumi le Lun 27 Avr 2009 - 18:56, édité 1 fois
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Sydney
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Lun 27 Avr 2009 - 18:54

Babelle a écrit:

L'écriture de Céline est terriblement "signée", marquée; mais plus désespérée, désespérante.

Voici donc un passage plus "féérique", tout en légèreté...

Guignol's band
Céline


Voilà que Boro en déchire une !... il se l'écrase dans la pipe... allume... ça brulait pas mal... C'était une odeur agréable une fois en fumée... J'ai voulu essayer aussi... ça pouvait être bon pour l'Affreux... On pensait toujours qu'a lui... ça ressemblait à de l'eucalyptus d'une certaine manière... il en fumait toujours beaucoup lui de l'eucalyptus... le pauvre malade... Du coup on tire tous une bouffée... puis deux... puis trois... Le vieux il respire à fond toute la fumée... il l'avale... celle des autres aussi... il aspire tout... ça semble bien lui réussir... il respire mieux... ça le dégage !
"Feeling grand boys ! Feeling grand !..."
Il jubile... il nous annonce... Je suis heureux du coup avec lui.
"Ça me monte à la tête !... ça me trouble !... C'est du charmand chez moi !..."
Voilà les mots que j'ai prononcés, après peut être dix minutes... je me souviens exact !... Et puis j'ai eu envie de vomir... pas beaucoup, une petite idée... je me suis retenu... La nausée en somme... Ça vous montait bien à la tête... Ca vous ressortait par les yeux... comme ça pleurnichant... Boro il voyait trouble, il me l'a dit:
"T'es deux ! qu'il me fait... T'es deux l'enflure !..."
L'affreux il s'émoustillait bien !... Il en respirait plus que nous... il sursautait dans ses fourrures... il était plus commode aussi... Il était couché... ça lui faisait un effet vicieux... Il s'agitait sur le page... Il devenait tout passionné... même comme ça tout suffocant... Voilà qu'il attrape la Delphine... Il la serre de toutes ses forces !... Il la culbute sur sa couche ! toujours à bout de souffle... il lui passe une langue... une belle... il lui fait de la déclaration... comme ça toujours toussant fumant... Ca faisait un drôle de numéro !... ça le révolutionnait l'odeur !... Ah ! je croyais qu'il allait crever de la façon qu'il s'agitait comme ça tout toussant... la Delphine c'était autre chose... elle gloussait cocotte !... échappait !... revenait !...
"O ! glo ! O ! Glo !... please mister Claben !... please..." comme ça tortillante sur le page... pâmante... bien heureuse...
Ils m'incitaient tous les deux à la cigarette !...
"Smoke little one !... Smoke !..."
Moi ça m'écœurait... ça me tournait tout... j'en voyais les trente-six chandelles... pourtant juste commencé la mienne !... C'était surement pas du tabac... C'était autrement plus brutal !... C'était de la griserie qui sonnait... le coup de buis !... pas de la risette... Le Boro ça le rend drôle tout de suite... comme ça peut-être en un quart d'heure... peut-être juste deux trois cigarettes... complètement boule !... Il veut monter à l'étage... je le vois qu'essaye... qu'agrippe la rampe... Oh ! Hisse ! Oh ! Hisse !... Marche par marche !... Une fois arrivé au pallier... Il se retourne... il roule demi-tour !... Vlaoum !... Il s'envoye au vide !... Ca c'est fantastique !... Il a pas eu peur !... pas du tout !... à travers l'espace !... Brrroum !... tel quel il croule !... dans les camelotes... Il disparait dans l'entonnoir !... dans les porcelaines ! ma vaisselle ! Il émerge ravi !... Il s'ébroue... se secoue ! Il remonte ! Il a pas lâché sa pipe !... elle s'est pas éteinte !... Il saigne une petit peu des mains... Il veut tout de suite recommencer !... Il remonte à l'étage !... en haut de l'escalier... Oh hisse !... et hop ! la culbute !... Il se relance !... de plus en plus haut !... Il s'est arraché toute l'oreille !... Il est plein de sang à présent !... Ça fait bien rire le Titus !... assis là comme ça dans son lit... il applaudit ! il applaudit ! et puis de pouffer ça l'étouffe !... Il étrangle de la rigolade !... Il en peut plus notre malade !... Il se roule, il convulse sur Delphine !... ah ! comme on s'amuse !... les petits fous !... Il perd son turban !... On lui repose... Boro il rit bien fort aussi... comme ça tout barbouillé rouge... ah ! on peut pas voir plus chlass ! Sûrement que c'est du venin ces herbes... voilà ce que je pense de par moi !... fortement en plein mal de cœur !... Mon idée !... Y a qu'à voir ces malheureux !... la façon qu'ils brament !... qu'ils se tortillent !...
"Poison ! Poison ! j'hurle à Delphine... comme ça en anglais !... Poïsône !..."
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rivela
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Mar 28 Avr 2009 - 19:47

Cohen
Belle du Seigneur

Parfois je me réveille en sursaut dans la nuit, tout transpirant d'épouvante. Comment est-ce possible, elles, les douces et tendres, elles, mon idéal et ma religion, elles, aimer les gorilles et leurs gorilleries ? C'est la stupéfaction de mes nuits que les femmes, merveilles de la création, toujours vierges et toujours mères, venues d'un autre monde que les mâles, si supérieures aux mâles, que les femmes, annonce et prophétie de la sainte humanité de demain, humanité enfin humaine, que les femmes, mes adorables aux yeux baissés, grâce et génie de tendresse et lueur de Dieu, c'est mon épouvante qu'elles soient séduites par la force qui est pouvoir de tuer, c'est mon scandale de les voir déchoir par leur adoration des forts, mon scandale des nuits, et je ne comprends pas, et jamais je n'accepterai ! Elles valent tellement mieux que ces odieux caïds qui les attirent, comprenez-vous ? Cette incroyable contradiction est mon tourment, que mes divines soient attirées par ces méchants velus ! Divines, oui ! Sont-ce les femmes qui ont inventé les massues, les flèches, les lances, les épées, les feux grégeois, les bombardes, les canons, les bombes ? Non, ce sont les forts, leurs virils bien-aimés ! Et pourtant elles adorent Un de ma race, le prophète aux yeux tristes qui était amour ! Alors ? Alors, je ne comprends pas."

Cohen
Le livre de ma mère

Amour de ma mère. Jamais plus je n’aurai auprès de moi un être parfaitement bon. Mais pourquoi les hommes sont-ils méchants ? Que je suis étonné sur cette terre. Pourquoi sont-ils si vite haineux, hargneux ? Pourquoi adorent-ils se venger, dire aussi vite du mal de vous, eux qui vont bientôt mourir, les pauvres ? Que cette horrible aventure des humains qui arrivent sur cette terre, rient, bougent, puis soudain ne bougent plus, ne les rende pas bons, c’est incroyable. Et pourquoi vous répondent-ils si vite mal, d’une vois de cacatoès, si vous êtes doux avec eux, ce qui leur donne à penser que vous êtes sans importance, c’est-à-dire sans danger ? Ce qui fait que des tendres doivent faire semblant d’être méchants, pour qu’on leur fiche la paix, ou même, ce qui est tragique, pour qu’on les aime. Et si on allait se coucher et affreusement dormir ? Chien endormi n’a pas de puces. Oui, allons dormir, le sommeil a les avantages de la mort sans son petit inconvénient. Allons nous installer dans l’agréable cercueil. Comme j’aimerais pouvoir ôter, tel l’édenté son dentier qu’il met dans un verre d’eau près de son lit, ôter mon cerveau de sa boîte, ôter mon cœur trop battant, ce pauvre bougre qui fait trop bien son devoir, ôter mon cerveau et mon cœur et les baigner, ces deux pauvres milliardaires, dans des solutions rafraîchissantes tandis que je dormirais comme un petit enfant que je ne serai jamais plus. Qu’il y a peu d’humains et que soudain le monde est désert.
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