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 Un texte en passant

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rivela
Zen littéraire


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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Dim 3 Mai 2009 - 19:51

Vie de Samuel Belet. Ramuz.
Samuel Belet découvre avant de mourir que sa vie entre les désordres de la jeunesse et la sérénité de l’âge mûr a eu un sens et que ce sens était l’amour.
Je m’étonne d’être aussi calme. C’est depuis le soir du jeu de quilles, quand j’étais assis sur les traverses par où la boule redescend, et je venais de tomber sur la route, et je tenais ma tête dans mes mains ; tout à coup, il se fit un décrochement en moi, comme si les fruits mûrs tombaient tous ensemble de l’arbre, et les branches se redressaient.
C’était le soir du jeu de quilles ; je me disais : « Tout est fini ! » Je m’étais mis à hocher la tête, je me répétais : « Tout est fini ! » Mais c’est souvent quand on se croit perdu que le salut est le plus proche, et cette fin qu’on croit voir devant soi n’est alors qu’un commencement.
Je ne m’en doutais pas encore, ce soir-là, étant assis comme j’ai dit, et où j’allais aboutir, je ne le voyais pas encore ; il faisait doux, je me rappelle ; une étoile tremblait au ciel ; c’était un soir comme les autres soirs, sauf que j’avais un peu trop bu et que j’avais mal à la tête ; et du temps encore a passé ; et puis brusquement je me suis levé, et je n’étais plus le même homme, et voilà, enfin, j’étais moi.
Il m’y a fallu du temps, je sais bien, puisque c’est même là toute mon histoire, mais est-ce qu’il est jamais trop tard ? Chaque pas que j’ai fait a été comme quand, avec les yeux, on va d’une lettre à l’autre dans les livres ; prises séparément, elles ne sont rien, et les mots eux-mêmes ne sont rien ; on doit aller jusqu’au bout de la phrase : c’est au bout de ma route que le sens est venu.
Je ne savais pas aimer, il a fallu que j' apprenne ; quand j’ai su, c’était trop tard. Ceux-là s’en étaient allés loin de moi qui auraient eu besoin de moi et de ma science nouvelle ; je ne trouvais plus que le vide là où ils avaient habité ; il n’y avait plus que du silence là où avaient été leurs voix. « C’est comme ça. Ai-je pensé, ton erreur était d’attendre tout d’eux, quand ils attendaient tout de toi. » Mais j’ai redressé la tête. . «Perdus ? ai-je pensé, rien n’est jamais perdu. Tu dis qu’ils sont partis, regarde seulement en toi. Tâche de montrer qui tu es ; et, puisque tu prétends que tu vaux mieux qu’avant, tâche de le prouver, que tu vaux mieux qu’avant, sans quoi on dira que tu as menti et on aura raison de le dire. »
Alors je me suis penché sur moi, et j’ai vu qu’ils étaient vivants. Comme quand il y a du brouillard dans les bois, et d’abord on ne voit que le contour des choses, ainsi des formes vagues se sont d’abord montrées et je ne reconnaissais rien. Mais tout à coup le soleil a paru, une déchirure s’est faite, et c’était comme si les morts se secouaient de leurs linceuls, et ils se dressaient devant moi. *Ah ! c’est vous», ai-je dit ; et eux ils disaient : «Ah ! c’est toi. »
Je n’ai pas su aimer à temps, c’est vrai, mais à présent j’aime en arrière. Ce passé qui n' est plus est repris jour à jour ; ce qui n’a pas été assez vécu est revécu ; les mots qui n’ont pas été dits, alors qu' ils étaient nécessaires, ils me viennent en foule à la bouche ; et eux, n’est-ce pas ? ils m’entendent, eux à qui je m’adresse, en me tournant vers eux, avec tous ces mots doux. Ils revivent aussi par cette voix que je leur prête, et eux ils me prêtent la leur, et je suis en eux et ils sont en moi. J’ai tout accepté, je suis libre.
Les chaînes du dedans sont tombées et celles du dehors aussi. On se tend les bras, on se parle, on est ensemble ; il fait soleil par le lac où je suis avec mon bateau. Et les gens sur la rive, quand ils regardent de mon côté, me voyant penché sur l’eau bleue qui brille : « Tiens ! disent-ils, voilà Belet qui surveille son poisson. » C’est qu’ils ne savent pas. Ils ne savent pas que c’est sur une autre eau que je me tiens penché, quoique tout aussi bleue et tout aussi limpide, maintenant que le vent, qui l’avait un instant troublée, est complètement retombé.
Mais j’ai besoin d’être seul, c’est pourquoi je vais ainsi au petit débarcadère, et j’amène à moi la chaîne, et je fais tomber le crochet.
Je m’assieds sur le banc du milieu, j’empoigne les rames ; je tire dessus de tout mon poids, me renversant ; et eux alors, là-bas, n’est-ce pas ? ils m’attendent, et je me dis bien qu’ils me voient venir.
La terre m’a quitté, avec tout ce qui est petit ; je laisse derrière moi ce qui change pour ce qui ne change pas. Que je me tourne seulement un peu et la rive disparaît tout entière ; il ne reste plus que le ciel et l’eau. Encore est-ce la même chose, à cause e l’image des nuages renversée qui se balance autour de moi, et ce bleu, aussi renversé, par quoi elle a une couleur.
Il n’y a plus de différence en rien ; tout se confond. Tout se mêle ; est-ce au-dedans de moi ou au-dessous que je regarde ? Mais ils sont là, et je les vois. Je ne suis plus jaloux ; eux, ils n’ont plus peur. Au lieu de reculer, ils se soulèvent sur le coude ; moi, je me penche encore un peu. Ils sont tous là, comme je dis. C’est ma chère maman qui est morte quand j’étais petit ; c’est M. Loup qui a été bon pour moi et pour qui je n’ai eu que de l’ingratitude ; c’est Adèle, la pauvre Adèle ; c’est le petit Henri que je n’ai pas su aimer quand j’aurais dû et je n’ai pas su le retenir près de moi quand j’aurais dû, alors il est sorti de la vie ; mais c’est surtout toi, Louise, parce que tu es quand même, parmi tous et toutes, la plus chère et douce à mon cœur. Toi non plus, je n’ai pas su t’aimer, du moins comme il aurait fallu ou comme tu aurais voulu ; je t’ai aimée à ma manière, non à la tienne ; je n’ai jamais pu m’oublier ; et ainsi tu te tourmentais, cherchant à me cacher ta peine, mais je le voyais bien quand même ; et c’était vers la fin, tu sais, pourtant tu ne te plaignais pas. Mais tu es là, et il n’en faut pas plus. Vois-tu, tout est changé, je ne suis plus le même. Je n’ai plus cet air sombre, je n’ai plus ces silences, ce pli entre les yeux ; je suis devenu le vrai Samuel ; je t’aime maintenant, Louise. Et c’est pourquoi plus rien ne nous sépare, quand je regarde ainsi et me penche vers toi, et vers tout mon passé vivant, et cette eau claire où tu te tiens ; et je dis « Souris-moi » parce que tu sais, toi aussi. Et, toi aussi, tu te soulèves ; il me semble que je te vois monter hors de la profondeur vers moi ; je me penche davantage. Tu t’élèves toujours plus ; et nos lèvres alors se touchent et ma main va dans tes cheveux.
Car tout est confondu, la distance en allée et le temps supprimé. Il n’y a plus ni mort, ni vie. Il n’y a plus que cette grande image du monde dans quoi tout est contenu, et rien n’en sort jamais, et rien n’y est détruit ; c’est un degré de plus, il faut encore le franchir.
Qu’importe alors mon existence et le peu que je suis, limité dans ma chair ? Qu’elle cesse, mon existence, je rentre dans l’autre existence ; elle est la petite, il y a la grande ; et mourir, c’est remonter. Je me dis : «Je remonterai » et je suis tranquille. La nuit peut venir sur mon être, je sais que la lumière ne s’éteindra jamais pour les parcelles de mon être, et cette poussière de mon être qui a été serrée ensemble et au jour qu’il faudra s’éparpillera de nouveau, comme ces bonshommes de boue que font les enfants quand il pleut.
Il ne me reste qu’à attendre et à vivre de mon mieux jusqu’au terme fixé. Car l’essentiel est qu’il faut vivre quand même et il faut mourir encore vivant Il y en a tant qui sont déjà morts quand la mort de la chair vient les prendre. Ils sont morts dans leur cœur depuis longtemps déjà, quand arrive la mort du corps ; et c’est sur ce cœur que je veille, afin qu’il dure jusqu’au bout.
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Dim 3 Mai 2009 - 20:53

Merci pour tes contributions, Rivela!

Je vais essayer de poster quelques textes quand j'aurai un peu de temps devant moi.
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Eve Lyne
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Dim 3 Mai 2009 - 21:07

Les déferlantes, Claudie Gallay.

Deux grands goélands sont venus gueuler devant les bateaux, le cou étiré, les ailes écartées, tout le corps tendu vers le ciel. Brusquement, ils se sont tus. Le ciel s'est épaissi encore, il est devenu très sombre mais ce n'était pas la nuit.
C'était autre chose.
Une menace.
C'était cela qui avait fait taire les oiseaux.
On m'avait avertie, Quand ça va commencer, il faudra plus être dehors.
Les pêcheurs ont vérifié une dernière fois les amarres des bateaux et ils sont partis, tous, les uns après les autres. Un rapide coup d'œil de notre côté.
Les hommes sont plus forts quand la mer remonte, c'est ce qui se dit ici. Les femmes profitent de ces moments pour se coller à eux. Elles les saisissent là où ils sont, au fond des écuries ou dans les cales des bateaux. Elles se laissent prendre.
Le vent sifflait déjà. C'était peut-être cela le plus violent, plus encore que les vagues. Ce vent, qui chassait les hommes.
Il restait nos deux tables en terrasse et plus personne autour.
Lambert s'est retourné. Il m'a regardée.
— Fichu temps ! il a dit.
Morgane est ressortie, Vous avez fini ?
Elle a ramassé son assiette, le pain, ma tasse.
Le patron avait préparé les barres, il bloquait déjà la porte.
— Ça va valser ! il a dit.
Morgane s'est tournée vers moi.
— Tu restes ?
— Deux minutes encore, oui...
Je voulais voir, tant que c'était possible. Voir, entendre, sentir. Elle a haussé les épaules. Une première goutte s'est écrasée sur le plat de la table.
— Vous poussez vos chaises en partant !
J'ai fait oui avec la tête. Lambert n'a pas répondu. Elle est partie en courant, les bras repliés autour du ventre, elle a traversé tout l'espace, de l'auberge jusqu'à la Griffue, elle est arrivée à la porte et elle s'est engouffrée à l'intérieur.
Un premier éclair a claqué quelque part au-dessus de l'île d'Aurigny, un autre plus près. Et puis le vent est venu cogner contre la digue, une première rafale, on aurait dit un coup de butoir. Les planches se sont mises à battre sous le hangar où Max réparait son bateau. Un volet mal attaché a claqué quelque part.
La mer s'est durcie, elle est devenue noire comme si quelque chose d'intolérable la nouait de l'intérieur. Le bruit assourdissant du vent s'est mêlé à celui des vagues. Ça devenait oppressant. J'ai relevé mon col. J'ai rangé ma chaise.
Lambert n'avait pas bougé. Il a tiré un paquet de cigarettes de sa poche. Il semblait calme, indifférent.
— Vous partez ?
J'ai fait oui avec la tête.


Cet extrait annonce la tempête. Je n'ai plus le livre (emprunt) donc je vous mets l'extrait trouvé sur le net. La description de la tempête qui suit est sublime.
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bix229
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Ven 8 Mai 2009 - 20:09

Alors ta vie peut troquer ses 70 ans contre 70 heures : maintenant
j' ai un trésor et j' ai la chance de l' apprécier à sa juste valeur.
S' il n' y a pas de " à pour longtemps " ni de " pour le reste de notre vie " ni de " désormais ", mais que seul maintenant existe, eh bien alors c' est de l' heure présente qu' il faut rendre grace et j' en suis heureux.

Ahora, maintenant, now, heute.
Un drole de mot pour exprimer tout un monde et toute une vie.


Ernest Hemingway - Pour qui sonne le glas.
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Sam 9 Mai 2009 - 12:46

Merci Eve Lyne et Bix! bonjour
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bix229
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Sam 9 Mai 2009 - 18:54

Son équipement sensoriel était si complet qu' au moment-meme où il percevait un objet, tout le décor dans lequel il se situait, le climat,
l' odeur, le son, le gout surgissait automatiquement, de telle sorte que plus tard, l' aigrette du pissenlit évoquait en lui une rive verte au printemps, un certain joiur, un certain endroit lui rappelaient le
bruissement des jeunes feuilles, ou bien il retrouvait les pages d' un
livre, le parfum ténu, exotique de la mandarine, l' apre piquant des
pommes vertes, ou encore comme avec les Voyages de Gulliver, se ravivait le souvenir d' une belle journée venteuse de mars, de soudaines bouffées de chaleur, de l' acre senteur de la terre après le
dégel, la sensation de feu.

Thomas WOLFE - Aux sources du fleuve
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Thierry Cabot
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Sam 9 Nov 2013 - 18:16

Merci pour ce fil et les beaux textes qui l'accompagnent.

Voici un extrait du chapitre 1 de "Candide" de Voltaire.

Il y avait en Westphalie, dans le château de M. le baron de Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les moeurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez droit, avec l'esprit le plus simple ; c'est, je crois, pour cette raison qu'on le nommait Candide. Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu'il était fils de la soeur de monsieur le baron et d'un bon et honnête gentilhomme du voisinage, que cette demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu'il n'avait pu prouver que soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre généalogique avait été perdu par l'injure du temps.
Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande salle même était ornée d'une tapisserie. Tous les chiens de ses basses-cours composaient une meute dans le besoin ; ses palefreniers étaient ses piqueurs ; le vicaire du village était son grand aumônier. Ils l'appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand il faisait des contes.

Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres, s'attirait par là une très grande considération, et faisait les honneurs de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout digne de son père. Le précepteur Pangloss était l'oracle de la maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi de son âge et de son caractère.

Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu'il n'y a point d'effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux et madame la meilleure des baronnes possibles.

« Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement : car, tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées, et pour en faire des châteaux, aussi monseigneur a un très beau château ; le plus grand baron de la province doit être le mieux logé ; et, les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l'année : par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise ; il fallait dire que tout est au mieux. »

Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment ; car il trouvait Mlle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu'il ne prît jamais la hardiesse de le lui dire. Il concluait qu'après le bonheur d'être né baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d'être Mlle Cunégonde ; le troisième, de la voir tous les jours ; et le quatrième, d'entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par conséquent de toute la terre.
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Sam 9 Nov 2013 - 19:54

C'est vrai que c'était une bonne idée ce fil. Razz 

Et qu'il y a des passages vraiment remarquables. Merci pour ta contribution et pour avoir fait remonter le fil plus de 3 ans après, ce serait bien qu'il ne retombe pas dans les profondeurs du fofo.
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unmotbleu
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MessageSujet: lecture   Sam 9 Nov 2013 - 20:00

Salammbô, Gustave Flaubert

"Le palais s'éclaira d'un seul coup à sa plus haute terrasse, la porte du milieu s'ouvrit, et une femme, la fille d'Hamilcar elle-même, couverte de vêtements noirs, apparut sur le seuil. Elle descendit le premier escalier qui longeait obliquement le premier étage, puis le second, le troisième, et elle s'arrêta sur la dernière terrasse, au haut de l'escalier des galères. Immobile et la tête basse, elle regardait les soldats.

Derrière elle, de chaque côté, se tenaient deux longues théories d'hommes pâles, vêtus de robes blanches à franges rouges qui tombaient droit sur leurs pieds. Ils n'avaient pas de barbe, pas de cheveux, pas de sourcils. Dans leurs mains étincelantes d'anneaux ils portaient d'énormes lyres et chantaient tous, d'une voie aiguë, un hymne à la divinité de Carthage. C'étaient les prêtres eunuques du temple de Tanit, que Salammbô appelait souvent dans sa maison.

Enfin elle descendit l'escalier des galères. Les prêtres la suivirent. Elle s'avança dans l'avenue des cyprès, et elle marchait lentement entre les tables des capitaines, qui se reculaient un peu en la regardant passer.

Sa chevelure, poudrée d'un sable violet, et réunie en forme de tour selon la mode des vierges cananéennes, la faisait paraître plus grande. Des tresses de perles attachées à ses tempes descendaient jusqu'aux coins de sa bouche, rosé comme une grenade entr'ouverte. Il y avait sur sa poitrine un assemblage de pierres lumineuses, imitant par leur bigarrure les écailles d'une murène. Ses bras, garnis de diamants, sortaient nus de sa tunique sans manches, étoilée de fleurs rouges sur un fond tout noir. Elle portait entre les chevilles une chaînette d'or pour régler sa marche, et son grand manteau de pourpre sombre, taillé dans une étoffe inconnue, traînait derrière elle, faisant à chacun de ses pas comme une large vague qui la suivait.

Les prêtres, de temps à autre, pinçaient sur leurs lyres des accords presque étouffés, et dans les intervalles de la musique, on entendait le petit bruit de la chaînette d'or avec le claquement régulier de ses sandales en papyrus.

Personne encore ne la connaissait. On savait seulement qu'elle vivait retirée dans des pratiques pieuses. Des soldats l'avaient aperçue la nuit, sur le haut de son palais, à genoux devant les étoiles, entre les tourbillons des cassolettes allumées. C'était la lune qui l'avait rendue si pâle, et quelque chose des Dieux l'enveloppait comme une vapeur subtile. Ses prunelles semblaient regarder tout au loin au delà des espaces terrestres. Elle marchait en inclinant la tête, et tenait à sa main droite une petite lyre d'ébène."


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jack-hubert bukowski
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Dim 10 Nov 2013 - 13:31

Dieu que je pourrais contribuer sur ce fil... Wink Il y a tant de lectures qui méritent qu'on s'y penche. Vu que je suis un ambassadeur de la littérature québécoise sur le forum, je vous livre un extrait de Poussière sur la ville d'André Langevin que j'ai lu l'été dernier.



André Langevin, Poussière sur la ville, 2010, Rosemère : Pierre Tisseyre, p. 150. a écrit:
«Personne ne comprend votre attitude.» Et son regard d'où n'était pas absente une certaine répugnance. Je sais depuis le début que personne ne me comprendra et je ne m'y attends pas. Mais j'ai cru une seconde qu'il saisirait, lui. Moi aussi j'ai charge d'âme. Je me tiens responsable de Madeleine, non pas de son salut, mais de son bonheur. Et moi aussi je ne peux m'acquitter de ma tâche qu'avec humilité. Je réussis moins bien que lui parce que, moi, c'est un peu plus sur le plan physique. J'ai des bouffées d'orgueil et de désir. Il n'y a pas qu'une âme en Madeleine, il y a aussi un corps que j'aime, qui me ferait chavirer tous les soirs n'était le whisky, mon viatique sur la route pleine d'embûches de la pitié. Le désir du corps de Madeleine, je ne peux m'en libérer d'aucune façon. Et lorsque je suis en proie à ce désir, l'orgueil sourd de moi tout naturellement. La présence de Richard me brûle et je haïs Madeleine. Si j'avais une arme dans la maison, je serais capable un jour, dans ces moments-là, de me faire justice. Hé oui! il faut du courage pour maintenir la pitié, pour continuer à porter l'âme de Madeleine, à veiller à son bonheur. C'est un entraînement aussi difficile que celui de n'importe quelle vertu. Mais le vieux curé ne m'a pas entendu et il a réagi comme tous les autres hommes, en méprisant ma vertu.

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De Gaulle, citant Nietzsche

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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Ven 13 Déc 2013 - 22:02

c'est la dernière inscription qui me fait ressortir cet extrait (pour en trouver d'autres vous irez lire le livre) :

Béatrix Beck dans L'Épouvante, l'émerveillement a écrit:
- Écris à Palmyre de faire bien attention, en se promenant sur la montagne, de ne pas tomber à côté.
- Je le lui écrirai, mais elle ne risque rien. Sois tranquille.
- Mon ours Roland est malade.
- Ah oui ! Qu'est-ce qu'il a ?
- Il a une caverne. Je vais lui donner des médicaments. Mange mon ours, mange les bons médicaments pour plus perdre ton son. Une pastille pour Palmyre qui est dans la montagne, une pastille pour Paloma qui est dans la cuisine pour couper les cheveux des carottes, une pastille pour Pamela (je peux pas dire qui c'est, parce que c'est moi), une pastille pour le chat qui est à nous. Ça y est, il a pris tous ses médicaments, il est guéri. C'est plus la montagne, c'est ici. Je suis le docteur : ours Roland, vous avez plus de caverne de la montagne. Vous avez pas de tache, vous avez pas de trou. Voilà votre radio, ours Roland : c'est plus une caverne, c'est une jolie maison avec des cachettes

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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Sam 14 Déc 2013 - 0:47

Federico Garcia Lorca
Noces de sang

"LA JEUNE MARIÉE : J'étais une femme brûlée, pleine de plaies au-dedans comme au-dehors, et votre fils était un peu d'eau dont j'attendais des enfants, une terre, la santé ; mais l'autre était un ruisseau sombre, plein de branches, qui entre ses dents me tenait de son chant et de la rumeur de ses joncs. [...] Moi, je ne voulais pas, entendez bien ça ! Moi, je ne voulais pas. Votre fils était mon dessein, et je ne l'ai pas trompé, mais le bras de l'autre m'a entraînée comme la tempête, comme la tête d'un mulet, et il m'aurait entraînée, toujours, toujours, même si j'avais été une vieille femme et si tous les fils de votre fils s'étaient accrochés à mes cheveux ! "

"LEONARDO : J'ai tenté de t'oublier
et j'avais mis un mur de pierre
entre ta maison et la mienne.
C'est vrai. T'en souviens-tu ?
Et lorsque de loin je t'ai aperçue
je me suis jeté du sable dans les yeux.
Mais j'étais à cheval
et le cheval filait vers ta porte.
Parsemé d'épingles d'argent,
tout noir est devenu mon sang
et le sommeil a commencé à m'emplir
les chairs d'une fort mauvaise herbe.
Ce n'est pas ma faute,
c'est la faute de la terre,
et de ce parfum qu'exhalent
tes longues tresses et tes seins"

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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Sam 14 Déc 2013 - 4:58

Est ce que tu l'aimes
sa main avança je ne bougeais pas elle descendait le long de mon bras et elle posa sa main à plat où le cœur battait
non non
t'as t-il forcé alors il t'a forcé à le faire à le laisser faire il était plus fort que toi et il demain je le tuerai je jure que je le ferai papa n'a pas besoin de savoir on lui dira après et ensuite toi et moi ça ne regarde personne nous pourrons prendre l'argent destiné a mon instruction nous pourrons faire rayer mon inscription à l'université caddy tu le hais n'est ce pas n'est ce pas
elle gardait ma main sur sa poitrine le cœur battant je me tournai et lui saisie le bras
Caddy tu le hais n'est ce pas
elle fit monter ma main jusqu'à sa gorge où son cœur martelait
pauvre Quentin
elle levait son visage vers le ciel qui était bas si bas qu'il semblait comme une tente affaissée écrasée sous sa masse tous les sons les parfums de la nuit le chèvrefeuille surtout que j'aspirai qui recouvrait tout son visage sa gorge comme de la peinture son cœur battait contra ma main je m'appuyais sur mon autre bras il commença à tressaillir à sauter et je dus haleter pour saisir un peu d'air dans l'épaisseur grise de tout ce chèvrefeuille
oui je le hais je mourrais pour lui je suis déjà morte pour lui encore et encore chaque fois que cela se produit
quand j'ai soulevé ma main je pouvais encore sentir dans la paume la brûlure des brindilles et des herbes entrecroisées
pauvre Quentin
elle se renversa en arrière appuyée sur les bras les main noués autour des genoux
tu n'as jamais fait cela n'est ce pas
fait quoi
ce que j'ai fait
si si bien des fois avec bien des femmes
puis je me suis mis a pleurer sa main me toucha de nouveau et je pleurais contre sa blouse humide elle était étendue sur le dos et par-delà ma tête elle regardait le ciel je pouvais voir un cercle blanc sous ses prunelles et j'ouvris mon couteau
te rappelles tu le jour de la mort de grand-mère quant tu étais assise dans l'eau avec ta culotte
oui
je tenais la pointe du couteau contre sa gorge
ce sera l'affaire d'une seconde rien qu'une seconde et puis je me le ferai je me le ferai ensuite
bon pourras tu le faire tout seul
oui
ce sera l'affaire d'une seconde je tâcherai de ne pas te faire mal
bon
fermeras tu les yeux
non parcequ'il faudrait que tu enfonces plus fort
touche le avec ta main
mais elle ne bougea pas elle avait les yeux grands ouvert et par delà ma tête elle regardait le ciel
Caddy tu te rappelles comme Disley s'est faché à cause de ta culotte pleine de boue
ne pleure pas
je ne pleure pas Caddy
tu le veux
oui pousse
touche le avec ta main
ne pleure pas pauvre Quentin

Le bruit et la fureur - Faulkner.
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Sam 14 Déc 2013 - 11:36

Hamersterkiller, tu as décidément une étrange prédilection pour les textes sans point ! Tu as fait une psychanalyse pour connaître le pourquoi ? Wink
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HamsterKiller
Main aguerrie


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MessageSujet: Re: Un texte en passant   Sam 14 Déc 2013 - 18:53

c'est vrai ça  jemetate  Faudrait p'être que je fasse le point avec un psy !

MAis non en fait je préfère pas savoir.

Sinon c'est en lisant le texte de unmotbleu que j'ai pensé a ce passage du bruit et la fureur.
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MessageSujet: Re: Un texte en passant   

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Un texte en passant
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