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 Cécile Ladjali

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Nathria
Sage de la littérature


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MessageSujet: Cécile Ladjali   Jeu 2 Juil 2009 - 22:12



Née à Lausanne en 1971, de mère iranienne, Cécile Ladjali est agrégée de lettres modernes et titulaire d'un doctorat sur la figure de l'androgyne chez les auteurs de la fin du XIXe siècle.
Par ailleurs professeur de français au lycée Evariste-Galois de Noisy-le-Grand ainsi qu'à la Sorbonne Nouvelle, cette enseignante enthousiaste et passionnée s'implique totalement dans son métier en donnant accès aux grands textes à des élèves issus de milieux défavorisés.
Ses travaux d'écriture aboutissent à deux ouvrages publiés chez L'Esprit des péninsules en 2001 et 2002 : un recueil de poésie intitulé 'Murmures' et la tragédie 'Tohu-Bohu'.
Pour la jeune femme, la concrétisation de ses travaux avec les élèves est un gage de succès car ces derniers ont besoin de cet accès au concret pour approcher l'abstraction de 'l' idée'.
À la suite de sa rencontre avec l'intellectuel et professeur réputé George Steiner pour discuter de la fonction du professeur dans l'école d'aujourd' hui, elle donne naissance à l'essai 'Eloge de la transmission : du maître à l'élève'.
Après avoir publié 'Les Souffleurs' chez Actes Sud en 2004, elle fait paraître en 2007 un nouvel ouvrage intitulé 'Mauvaise langue ?' et fait ainsi l'éloge d'un nouveau bilinguisme. Avec 'Les Vies d'Emily Pearl' en 2008, elle signe son quatrième roman. Ni réactionnaire, ni démagogique, Cécile Ladjali s'illustre en tant que romancière, dramaturge et essayiste.
Citations: Actes Sud et Even.fr


Bibliographie

Romans
2004 Les Souffleurs,
2005 La Chapelle Ajax,
2006 Louis et la Jeune Fille,
2008 Les Vies d'Emily Pearl ,
2009 Ordalie, Arles, France,
2009 Hamlet/Electre,
2012 Aral,
2013 Shâb ou la nuit,
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Nathria
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MessageSujet: Re: Cécile Ladjali   Jeu 2 Juil 2009 - 22:22



Ordalie:
(parution août 2009)

Coup de coeur
drunken


Berlin, les parents de Zakharian, 10 ans, périssent sous les bombes. Dolph, l’oncle de Zak, et sa femme, Gabrielle, recueillent le jeune garçon en Autriche et l’élèvent comme leur propre fils. Dès lors, Zak nourrit une passion obsessionnelle pour Ilse, sa cousine plus âgée. Zak se révèle être un garçon froid, « incapable de compassion », quasiment sans humanité, sauf lorsque ses pensées veulent s’approprier Ilse. L’idée de pouvoir la posséder un jour le dévore lentement, le consume. Seule la présence, un regard ou une pensée d’Ilse lui insuffle une once de vie. Ilse, quant à elle, apprécie Zak, mais uniquement en tant que cousin. Toutes ses pensées sont tournées vers Lenz, un poète juif roumain, ayant survécu aux camps de concentration. Une écriture limpide, lumineuse pour décrire la relation oscillante entre amour et haine de Ilse et Lenz, Zak en témoin rongé par la jalousie. La destruction et l’anéantissement d’individus accrochés aux mots comme à une bouée, Ilse, en tant qu’écrivain, Lenz, en tant que poète.

Cécile Ladjali ponctue son texte de références aux œuvres de Ingeborg Bachmann (Ilse) et Paul Celan (Lenz). L’omniprésence des thèmes de l’eau et du feu accentue l’association difficile de ces personnalités extrêmes. Lorsque l’on sait qu’ Ingeborg Bachmann a péri par le feu et Paul Celan par l’eau… Sont évoqués également les problèmes liés à l’écriture : Peut-on encore écrire de la poésie après l’holocauste ? Ecrire en allemand et retrouver sa langue ?

J’ai dégusté, j’ai savouré lentement chaque phrase de ce texte construit, nourri et donc riche. Du coup, je suis allée voir du côté des œuvres des artistes évoqués. (Bibliographie de fin d’ouvrage impressionnante). Et je ne peux que m’intéresser au travail de Cécile Ladjali.

Extraits :

P47 : "A toi de me dire à présent quelles sont les expériences qui font les écrivains ? Tu es forte. Je t’envie. Je n’ai plus rien à donner aux mots. Je suis sec. La violence de l’Histoire se retourne contre ma langue. J’invente des brèches, des trous, des pierres dans l’œil. Je ne peux rien faire d’autre. A quoi sert mon poème si il fait mal ?"

P108 : "Manquer son père est un drame véritable. Ne pas avoir eu le temps de parler avec lui, ni d’engager la conversation sur des thèmes nécessaire à la construction de soi, à l’avènement d’une conscience adulte, quand on est tout enfant et qu’on cherche un modèle, que l’on est à l’affût pour débusquer dans un regard, un geste, un timbre de voix, ce qui sera un principe absolu de conduite et de croyance, reste une tragédie totale."

P150 : "Je me protégeais de l’agression que je pressentais toujours dans le malheur, la souffrance et la mort, en me construisant une thébaïde d’indifférence. J’étais moi aussi toujours seul et sans doute n’avais-je encore jamais aimé quiconque sincèrement. Mon ingratitude face à la vie ne me pesait en rien. Je cultivais une passion morbide et sale pour ma cousine, je développais mes clichés dans la cave autrichienne d’un ancien nazi, je filmais des visages qui me ramenaient à mon propre bonheur sans qu’aucun de leur rictus ne m’atteignît. J’évoluais sur l’océan contrasté que créait mon heureuse indifférence, surnageant au-dessus d’un monde à l’agonie."

En recherchant de plus amples informations sur ces auteurs, je suis tombée sur le site de Monumenta 2007 : ICI
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kenavo
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MessageSujet: Re: Cécile Ladjali   Jeu 2 Juil 2009 - 22:27


Les Souffleurs --- --- --- La Chapelle Ajax

Ah merci pour ce fil Nathria, auteur que j’ai découvert à cause des couvertures et dont j’ai acheté pendant deux années consécutives un livre – sans que j’aie lu le premier.
Les Souffleurs m’avait donné une impression étrange et je n’avais pas dépassé les premières 50 pages. Délaissé pour revenir plus tard, je l’avais oublié l’année d’après.
En revenant à la maison avec La Chapelle Ajax, j’ai réalisé que j’avais déjà un livre d’elle et je me suis mise à les lire tous les deux.


Je vais être très impatiente pour ce nouveau livre Very Happy
Ingeborg Bachmann – LA référence concernant la littérature autrichienne.. et Paul Celan que j’adore cheers

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Marko
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MessageSujet: Re: Cécile Ladjali   Ven 3 Juil 2009 - 0:32

kenavo a écrit:

Ingeborg Bachmann – LA référence concernant la littérature autrichienne..

Malina d'Ingeborg Bachmann est un de mes livres préférés sur la schizophrénie qu'elle analyse à travers le langage. Werner Schroeter en avait fait un film avec Isabelle Huppert. Et comme j'aime les liens entre les auteurs, je retiens le nom de cette Cécile Ladjali...

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"Ceux qui croient posséder une clef transforment le monde en serrures. Ils s'excitent, ils interprètent les textes, les films, les gens. Ils colonisent la vie des autres. Les déchiffreurs devraient se calmer, juste décrire, tenter de voir, plutôt que de projeter du sens et de s'approprier l'obscur, plutôt que d'imposer la violence blafarde de l'univers. Dire comment, pas pourquoi."
Francois Noudelmann (Tombeaux: d'après La Mer de la Fertilité de Mishima).
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kenavo
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MessageSujet: Re: Cécile Ladjali   Dim 23 Aoû 2009 - 19:01

Ordalie

Nathria a fait une si belle présentation de ce livre, il ne me reste plus grand chose à ajouter, à part que j'ai autant aimé Very Happy

En effet c'est une très belle découverte, l'écriture de Cécile Ladjali est à la hauteur, voici une "biographie romancée" très réussie, elle a dû lire et se documenter tellement, c'est impressionnant et en plus mettre tout cela dans une forme qui est lisable, respect!

seulement je ne suis pas tout à fait d'accord avec son point de vue sur le rupture de Klaus (Max Frisch) et Ilse (Ingeborg Bachmann), mais voilà seulement un aperçu personnel - rien à dire de ses interprétations en tant qu'auteur Very Happy


Nathria a bien fait de souligner les maintes références pour l’eau et le feu – et dont on peut conclure tout à fait au caractère de ces deux écrivains hors norme.
Mais moi j’étais intrigué aussi par le titre, et c’est Cécile Ladjali qui dit (p. 81) :
[…] les coutumes médiévales attachées à l’ordalie, ce jugement de Dieu par l’eau ou le feu.
Et c’est en effet ce qui est arrivé
Nathria a écrit:
Ingeborg Bachmann a péri par le feu et Paul Celan par l’eau

Autre point qui m'a un peu étonné - elle utilise pour tous les personnes réelles d'autres noms - à part pour Claire et Yvan (Goll) et pour le fils de Paul Celan, elle garde aussi Eric Wink

Intéressant aussi à noter que la correspondance entre Ingeborg Bachmann et Paul Celan va être traduite (C.L. en parle en annexe, pas de date pour l’instant) chez Seuil.
Herzzeit (Temps du cœur) a fait la une quand il a été publié en Allemagne.


En ce qui me concerne, j’ai envie de relire un livre sur Paul Celan (malheureusement pas traduit en français) concernant son séjour en Bretagne 1961, peut être quelques poèmes de Ingeborg Bachmann, mais aussi Max Frisch, Mein Name sei Gantenbein (Le Désert des miroirs) qui traite la fin de sa relation avec Ingeborg Bachmann.

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MessageSujet: Re: Cécile Ladjali   Mar 15 Déc 2009 - 18:45

Les Classiques : un langage commun
Interveiw de Cécile Ladjali

la suite ici

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MessageSujet: Re: Cécile Ladjali   Ven 7 Mai 2010 - 15:34

Je vous remercie pour vos commentaires qui m'ont incitée à lire Ordalie . La très belle histoire romancée de l'amour tourmenté qui liait Ingeborg Bachman et Paul Celan.
Je tenterai un commentaire de cette lecture.

Je puis dire d'ores et déjà qu'elle m'incite à revenir à Paul Celan (auteur pas si facile!): j'ai suivi l'an dernier une conférence passionnante sur ce poète, faite par un autre poète, Jean Marie Barnaud. J'ai encore du travail à faire pour que s'éclaircisse ses textes...Je vois que tu dis "adorer" Kenavo, tu devrais peut-être ouvrir son fil pour nous faire partager cette adoration et nous éclairer un peu?...

J'ai aussi envie de découvrir l'oeuvre d'Ingeborg Bachman ( sans doute avec Malina puisque Marko en parle).
Et enfin envie de suivre de près les écrits de Cécile Ladjali...

Merci forum!
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Nathria
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MessageSujet: Re: Cécile Ladjali   Sam 8 Mai 2010 - 7:32

coline a écrit:
J'ai encore du travail à faire pour que s'éclaircisse ses textes...

Je trouve que le travail d'un écrivain est bien fait lorsqu'il t'emmène au-delà de son propre texte. Je sais que lorsque j'ai lu Ladjali, elle m'a ouvert les portes non seulement de l'intimité des personnages, mais aussi d'une époque, de la difficulté d'écrire et du travail des poètes. Son travail renvoie à d'autres pistes et j'adore suivre le cheminement des réflexions d'un auteur dans ses méandres.
Preuve en est que le Thésaurus de Bachman est toujours à portée de main, encore maintenant, dans le cas où j'ai une petite pause (de plaisir) à faire entre deux lectures...
Ce type de travail donne un goût d'infini...
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kenavo
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MessageSujet: Re: Cécile Ladjali   Sam 8 Mai 2010 - 7:40

coline a écrit:
Je vois que tu dis "adorer" Kenavo, tu devrais peut-être ouvrir son fil pour nous faire partager cette adoration et nous éclairer un peu?...
c'est fait : ici

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shanidar
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MessageSujet: Re: Cécile Ladjali   Sam 8 Mai 2010 - 19:51

à propos d'Ordalie

J'avoue avoir eu beaucoup de mal à entrer dans ce roman, le narrateur et cousin (fou amoureux d'Ingeborg Bachmann) me semblait odieux, méprisable dans son amour jaloux, ses sentiments me paraissaient grotesques, insupportables, il ne donnait prise à aucune sensibilité et puis au fur et à mesure de la lecture, j'ai laissé de côté ce personnage et me suis laissée emporter par l'amour fol et contrarié des deux protagonistes. Lentement, leur histoire a fait son chemin et s'est ancrée (encrée) dans ma mémoire, me donnant envie d'aller voir du côté de Celan et de Bachmann. L'écriture de Ladjali par son humilité, sa densité, sa 'blancheur' laisse totalement la place aux acteurs du drame et cette manière est sans doute la plus habile pour nous laisser appréhender les déchirures de deux êtres dont les consciences abimées se heurtent, se malmènent et ne peuvent cependant se quitter.

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coline
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MessageSujet: Re: Cécile Ladjali   Sam 8 Mai 2010 - 22:05

shanidar a écrit:
à propos d'Ordalie

J'avoue avoir eu beaucoup de mal à entrer dans ce roman, le narrateur et cousin (fou amoureux d'Ingeborg Bachmann) me semblait odieux, méprisable dans son amour jaloux, ses sentiments me paraissaient grotesques, insupportables, il ne donnait prise à aucune sensibilité .

Je te rejoins un peu...Le narrateur m'a un moment agacée par sa froideur, son (presque) cynisme et puis j'ai pris goût à trouver dans son propos l'élégance du style de Cécile Ladjali.
(j'ai passé presque trois heures sur le Net aujourd'hui à me renseigner sur l'oeuvre de Celan et celle d'Ingeborg Bachmann que je méconnais (et sur Trakl aussi!).
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MessageSujet: Re: Cécile Ladjali   Lun 10 Mai 2010 - 15:37

ORDALIE

Pour transposer dans ce roman les amours tumultueuses du couple mythique que formèrent Paul Celan et Ingeborg Bachmann, Cécile Ladjali a inventé à la jeune femme un cousin, Zak . Elle lui donne le rôle du narrateur qui fait revivre pour nous (dans le contexte de l’après-guerre et sous son regard haineux et jaloux), cette passion à la fois amoureuse et littéraire, inaltérable et pourtant vouée à l’échec.

Dans le roman de Cécile Ladjali, Ingeborg Bachmann apparaît sous le nom d’Ilse et Paul Celan sous le nom de Lenz.

Lenz, juif roumain, rescapé de l’holocauste, qui a vu tous les siens exterminés par les nazis, est un poète de géni mais tourmenté par ses « fantômes » et sans espoir. Il ne veut s’intégrer dans aucun groupe littéraire ou politique.

Ilse,poétesse autrichienne, fille d'un sympathisant nazi, a foi en la reconstruction du monde, d’un monde meilleur, sur les décombres, et par la voie de l’Art et celle de l’amour.

"Ilse s'était acharnée à vouloir faire fleurir les pierres. Or Lenz s’en tenait aux pierres. Exclusivement. A leur froide exigence de tombe et de silence. Et c’étaient toutes ces pierres, tous ces mots, qui avaient érigé un mur entre eux deux. La poésie était amour. Un acte d’amour. Un élan vers l’autre, pour Ilse. Mais pour Lenz, les choses n’étaient déjà plus possibles. En revanche, tous deux s’accordaient sur un point : ils savaient qu’écrire c’était mourir aussi, choisir de se tuer."

Zak, le cousin qui raconte est un médiocre, lucide sur lui-même :

« La solitude, les remords, le dégoût que je cultive pour ce que je suis sont mes uniques compagnons. »

On est à Berlin en 1989, le Mur vient de tomber. Zak, photographe, est vieux et il se souvient de sa merveilleuse cousine morte, Ilse, dont il a toujours été amoureux mais dont il a été seulement, pour toujours, le confident.

« L’absence et le remords me constituent. Ils ont le visage de ma cousine. Je dois éprouver ma nuit, considérer ce soleil, et lui demander pardon.[…] Ilse demeure l’unique belle chose qui me soit arrivée. Je voudrais que mes mots rencontrent enfin son histoire. Je voudrais la serrer dans mes bras. Enfin. »

Zak est né en Allemagne. Durant la guerre, alors qu’il avait dix ans, un bombardement a tué ses parents. Il a été recueilli par son oncle, le père d’Ilse, en Autriche.

Tandis qu’Ilse, après la guerre, était marquée par la culpabilité et engagée dans la reconstruction, Zak cultivait encore des nostalgies du Reich et détestait l’idée même de ce renouveau qu’elle espérait, certaine que « demain était possible. ».

Zak haïssait Lenz, ce juif qui lui volait l’amour de sa cousine.

« La simple possibilité de ce Lenz, le fait qu’il vive, respire, marche auprès de ma cousine sans être inquiété, signifiait la ruine de tout ce en quoi j’avais cru si ardemment pendant la guerre. Lenz m’apparaissait désormais comme une négation de l’Histoire et une négation de moi-même. »

« Je n’avais aucune compassion pour Lenz et les siens J’avais honte de notre honte. »

Ordalie est un très beau roman érudit et fort qui s’inscrit dans l’Histoire, dans l’histoire de la littérature (plus particulièrement celle de la poésie) mais aussi dans la vie et dans l’universalité des sentiments.
La belle plume poétique de Cécile Ladjali, soutenue et précise, est presque aussi passionnée que les amants dont elle parle.
Ordalie donne l’envie de se pencher plus près sur les œuvres d’ Ingeborg Bachmann et de Paul Celan.



Paul Celan s'est donné la mort en 1970, en se jetant dans la Seine, du Pont Mirabeau.
Ingeborg Bachmann est morte brûlée vive en 1973, à Rome, dans l'incendie de sa chambre d'hôtel.

« Ma vie est finie, car il s’est noyé dans le fleuve au cours du transport, celui qui était ma vie. Je l’ai aimé plus que ma vie. »
Ingeborg Bachman

« Ainsi je t’ai jetée dans la tour et j’ai dit un mot aux ifs, une flamme en est jaillie, elle t’a fait une robe de mariée. »
Paul Celan
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Nathria
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MessageSujet: Re: Cécile Ladjali   Lun 10 Mai 2010 - 19:47

Merci pour ce commentaire, Coline!
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MessageSujet: Re: Cécile Ladjali   Lun 10 Mai 2010 - 20:11

Nathria a écrit:
Merci pour ce commentaire, Coline!

Et merci à toi de m'avoir fait découvrir Cécile Ladjali!
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MessageSujet: Re: Cécile Ladjali   Lun 30 Avr 2012 - 18:29

ARAL

Le roman démarre avec ces mots en exergue, une citation de Proust (extraite de La prisonnière) :
« Mais c’était surtout en moi que j’entendais avec ivresse un son nouveau rendu par le violon intérieur.»
Elle s’accorde si bien au récit que va faire, tout au long du roman, Alexeï, le héros narrateur !

1960.
Au Kazakhstan, la mer d'Aral commence à se vider, « comme une baignoire ».
L’eau des fleuves Amou-Daria et Syr-Daria a été détournée par le gouvernement russe pour irriguer les champs de coton.
La mer laisse place au désert, et à la catastrophe écologique. C’est la disparition de toutes les activités économiques liées à elle, et l’apparition de la pollution :
« La disparition tuait les gens. La population souffrait de tuberculose, d’anémie ou de diarrhées. »

Peu à peu, le pays, à la fois dévasté et grandiose, est « avalé par le sable et le silence. »

Au bord de la mer disparue, la ville de Nadezhda où « le vent de la taïga a semé au hasard des cabanes de pêcheurs sur la plage dont le sel a rongé toitures et volets. »
Nadezhda a aussi son quartier chic, et l’orphelinat des Enfants-de-la-Vierge-Noire.
Nadezhda aux eaux polluées, devenue ville de désoeuvrement et d’errance, de misère, alcoolisme, drogue…


« La quille énorme s’enfonce dans le souvenir de la mer devenue roc. »

Pas très loin de Nadezhda , l'île de Vozrozhdeniya, « un point mauve sur l’eau morte, qui a longtemps gardé son mystère. »
Les Russes y « cultivent les spores de la maladie du charbon et le bacille de la peste bulbonique », en un mot ils y fabriquent des armes bactériologiques.
L'île de Vozrozhdeniya a été « choisie à cause des températures qui descendent à -50° en hiver et grimpent à 60° en été. », ce qui limiterait la dispersion de bactéries pathogènes en cas de contagion.

« Ainsi nous étions en enfer. Mais dans un enfer ordinaire où les damnés composaient tant bien que mal avec leur damnation »

1960, c’est aussi l’année de la naissance d’Alexeï et de Zena, à Nadezhda.
Ces deux-là vont grandir ensemble et s’aimer, dès l'enfance, comme des fous.

« C’était devenu une habitude pour ma petite amie de traîner devant les fenêtres du conservatoire, juste pour vérifier qu’elle me faisait bien exploser le cœur à chaque apparition. »

Et c’est leur histoire, entre 1971 et 1986, que nous conte Alexeï, fils d’immigrés Ukrainiens.

L’année de ses dix ans, tandis que la Mer d’Aral se vide, Alexei devient sourd.
« Je vis dans un pays où tout se tait, où tout disparaît » dit-il.
Le vieux Dmitri, un ami de ses parents, juste avant de mourir, lui offre son violoncelle, un présent magnifique, il est ancien et de qualité exceptionnelle.
« Il voulut me faire ce cadeau car il avait deviné que j’étais en train de devenir sourd. Le geste semblait curieux, d’une ironie un peu cruelle même. Il n’en était rien cependant. Dmitri savait que je pourrais entendre les sons qui sortaient de l’instrument. Grâce aux vibrations. »

Alexeï va traquer ces vibrations qui « vont lui offrir la certitude de ne pas être encore mort. »
Il est progressivement atteint d’hébéphrénie.
« Je souffrais d’un mal qui était la conséquence du traumatisme que je subissais. Je rentrais en moi et développais une indifférence pathologique à l’égard du dehors. Mes sentiments devenaient froids, j’aplatissais mes émotions, les êtres et les choses perdaient progressivement de leur attraction sur moi, exception faite de Zena. J’avais rejeté le monde extérieur, puisqu’il ne venait plus à moi. J’évoluais en moi, je cherchais la musique en moi, et je tirais de cet état une forme de fierté.[…] A quatorze ans, je m’entêtais à faire de mon mal un don susceptible de me rendre exceptionnel aux yeux des hommes. »

Alexei va devenir un jeune violoncelliste et compositeur prodige.
Zena, elle, sera ingénieur en charge du dossier des eaux.
Alexeï l’accompagne et joue tandis qu’elle se livre à ses investigations à fleur de roche.
Ils sont tous deux unis par un immense amour…mais rien n’est simple dans ces conditions de vie qui sont les leurs, en ce lieu…Alexei sombre dans le silence, puis dans une jalousie paranoïaque. Et Zena souffre.

« Dans notre pays qui tombe en poussière, on ressemble aux statues des mythologies dont la beauté n’est rien d’autre que le résultat d’une pétrification. Alors tu acceptes le refuge de mes bras pour mourir un peu moins. »

Zena s’en va…
Alors Alexei se réfugie dans la musique. Cherchant la huitième note, « la note muette, celle que l'on n'entend pas », il compose, au bord de la folie.

« J’ai joué une sonate de Bach, là où avait couru la houle. Et j’entendais la tempête, les creux et les courants. Le bruit était assourdissant. J’ai donné un concert aux mouettes qui rayaient le ciel blanc. »

« Un chantage odieux se trame entre la mer et moi. Elle veut que je joue pour elle. Parce qu'elle aussi est malade. La mourante est joueuse. J'ai intérêt à être plus fort qu'elle. Entre les jambes, l'instrument. Le bois rouge et odorant. Ma puissance. La mer. Elle monte. Elle m'écoute. L'auditrice. La sublime. Entre toutes mes maîtresses, la plus fidèle peut-être. Aliénés, nous sommes deux fous enamourés ».

La tragédie de la Mer d’Aral est en toile de fond, ou mieux encore, au coeur même de ce récit lent, mélancolique et magnifique. Roman sur la solitude, le silence, le secret. Roman sur l’Art et la création, comme thérapie, comme chemin vers l’autre, chemin vers soi aussi.
Roman d’amour(s) fou(s), et de poésie :
« On s’est rhabillés dans la lumière de la nuit, sous les yeux des constellations enfilées comme des perles au cou du ciel voyeur. »

Comme la musique d’Alexei, l’écriture de Cécile Ladjali est virtuose.
Gros coup de cœur !

« Toutes les névroses, toutes les peurs, toutes les angoisses viennent de l'attente, de l'épuisement de ce travail de titan (quelque soit l'âge) qui consiste à émettre des sons dans la béance des vides, à colorier les trous noirs de la mémoire, à inventer des dialogues, des causeries magnifiques, des chuchotements aimants, là où, à l'origine, il y a l'absence de tout ».

Ici,Cécile Ladjali parle de son roman, Aral
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