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 Laurent Mauvignier

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coline
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MessageSujet: Laurent Mauvignier   Jeu 12 Avr 2007 - 19:42


Ce serait comme une écriture à la Duras, une écriture heurtée, une écriture qui ressasse, une écriture redondante aux  multiples répétitions mais … «sublime, forcément sublime » comme dirait Marguerite…
Je découvre et j’adore !

Bibliographie

Citation :
Index: (cliquez sur les numéros de page pour y accéder directement)

Romans
1999 Loin d’eux Pages 1,
1999 Un caillou dans la poche Pages 4,
2000 Apprendre à finir Pages 1, 2, 4, 6, 10, 14
2002 Ceux d’à côté Pages 1, 4, 15
2003 Plus sale Pages 3, 4,
2004 Seuls Pages 1,
2006 Dans la foule Pages 1, 3, 4, 7, 8, 13, 17 ,
2005 Un dialogue, Le Lien  Pages 2,
2009 Des hommes Pages 9, 10, 11, 12, 13,
2011 Ce que j'appelle oubli Pages 14, 15,
2014 Autour du monde Pages 15, 16, 17,

Théâtre
2012 -  Tout mon amour


Citation :
mise à jour le 7/07/2015 à la page 17


Dernière édition par églantine le Mar 7 Juil 2015 - 18:39, édité 10 fois (Raison : mise à jour)
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Aeriale
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MessageSujet: Re: Laurent Mauvignier   Jeu 12 Avr 2007 - 19:48

...Coline:"je découvre et j'adore"...
On te croit volontiers Coline...Very Happy

Celà fait un bon moment que je voulais le lire aussi...
Quelqu'un a-t'il lu "Dans la foule"dont on a pas mal parlé durant la sortie littéraire ...(mais moins après...:?: )

(PS: tu as réduit la taille de la photo...:!: )
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coline
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MessageSujet: Re: Laurent Mauvignier   Jeu 12 Avr 2007 - 19:54

aerial a écrit:

Quelqu'un a-t'il lu "Dans la foule"dont on a pas mal parlé durant la sortie littéraire ...(mais moins après...:?: )

(PS: tu as réduit la taille de la photo...:!: )

Oui, j'ai réduit l'image...heureusement! Very Happy

En fait, ce n'est pas "Dans la foule" que je suis en train de lire mais "Apprendre à finir"... Je pense que je ne m'arrêterai pas là d'ailleurs dans la lecture de Mauvignier...

On m'avait dit le plus grand bien de "Dans la foule"et j'ai eu peur de le choisir pour son sujet difficile: 29 mai 1985, finale de la coupe d'Europe des champions ...stade du Heysel...
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coline
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MessageSujet: Re: Laurent Mauvignier   Ven 13 Avr 2007 - 1:23

Apprendre à finir

« On ne sait pas ce que ça a de force, tout ce qui fait mal. »

C’est elle qui parle. La femme. L’épouse avant tout. La mère aussi…mais l’épouse avant tout.
Lui vient de rentrer à la maison, handicapé après un accident de voiture. Il doit ré-apprendre à marcher et elle se dévoue tout entière à sa guérison. Elle donne tout et remplit sa chambre de fleurs.
L’accident le lui a rendu alors qu’il s’apprêtait à partir avec une autre.
Elle veut croire que c’est une nouvelle chance pour eux.

C'était seulement de ça que nous vivions. Tous les deux pendant des semaines nous nous sommes retrouvés devant ça, son corps qui reprenait force et vie. (...) Et c'était seulement de ça que nous vivions. De ces quelques pas accomplis d'un jour à l'autre que nous pouvions parler, et même, c'était par ça que nous vivions ça, ces victoires qui déterminaient nos humeurs, nos sourires. ”

Je me disais : nous allons réapprendre. Nous allons refaire les gestes de ceux qui apprennent, de ceux qui commencent. Nous allons faire ça, nous, à rebours, retourner vers le début... ”

"Je taillais à vif dans les souvenirs, dans la mémoire je faisais des trous, je creusais comme des pépites des mots qui auraient depuis longtemps porté le germe : son abandon de moi."

Mais elle repense sans cesse à la douleur qui l’étreignait lors de ses absences. A l’inévitable violence des mots et des gestes lorsqu’il rentrait. A la souffrance des enfants.Elle se rappelle ces moments où lui venait «l'envie de tuer, de le tuer, lui, l'envie de me tuer aussi, de tuer ses enfants».

Son regard à lui, si « noir » au début s’adoucit. Il se remet à marcher : il quitte son lit, puis sa chambre, puis la maison, puis le jardin… Sa guérison, irrémédiablement, l'éloigne d'elle à nouveau... Il sort dans la rue et ses doutes, sa peur à elle reviennent impitoyablement.

"Rien ne change. Tout est déjà là. Rien, il n'y a qu'à attendre ce jour qui vous délivrera de l'illusion des autres, c'est tout".

Le passé et le présent alternent dans ce huis clos familial dramatique. J’entends le long monologue intérieur de cette femme déchirée, douloureuse, et à aucun moment je me dis que c’est un homme, que c’est Laurent Mauvignier qui la fait parler.
Ah…ces phrases interminables mais sans lourdeur, envoûtantes, reflets du désordre et des contradictions de sa pensée rendue schizophrène par la douleur. Oscillant sans fin entre amour et haine…espoir et doute…

Peut-on « apprendre à finir » ?


Comme le disait Norbert Czarny dans La Quinzaine Littéraire : « C’est une langue travaillée, d’une grande précision, d’une dignité qui place une femme modeste au rang des héroïnes raciniennes. »
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MessageSujet: Re: Laurent Mauvignier   Ven 13 Avr 2007 - 1:25

Apprendre à finir

Extrait:

« Et c’était être si folle. Et c’était être ivre tous les jours pour lui, par lui, de savoir qu’il était là, que je pouvais tout donner, tout offrir, ouvrir grands les bras que si longtemps il m’avait voulu voir refermer sur eux-mêmes. Et pourtant ça avait eu lieu, avant, avant tout ça j’avais crié et je me disais encore, à peine seulement, est-ce que c’était vraiment dans ma gorge, ces cris et sa voix, est-ce que c’était bien sa voix que j’avais entendue, avec dedans des cris aussi, mais dans le ventre, retournés dedans comme un gant et pas poussés comme moi j’avais fait, vers l’extérieur, non, mais comme une plainte plutôt, un gémissement et alors nos deux corps se chiffonnant, se chiffonnant vraiment, se déchirant comme des bouts de tissus usés, comme un bouillie de framboises, des myrtilles écrasées dans un torchon, comme ça d’un geste brusque, le tissu tout taché et éclaté de fruits, comme ça, nos corps se déchirant comme des tissus, de la soie, des déchets de soie, de la schappe et tout ça partait en lambeaux et en se regardant on étaient suffoqués de se voir là, de se voir faire ça, nous, de vivre ça et c’est arrivé une fois, deux fois et puis trois, puis quatre. Jusqu’à ne plus savoir comment compter les fils qui restaient pendus à nos doigts. »
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MessageSujet: Re: Laurent Mauvignier   Lun 16 Avr 2007 - 19:03

Dans la foule

Je n'ai pas encore terminé la lecture...
Voici en attendant des extraits d'interview de Laurent Mauvignier:

29 mai 1985... Bruxelles... finale de la coupe d’Europe des champions au stade du Heysel....

« Je ne sais pas pourquoi, mais après quatre ou cinq romans, je voulais passer à autre chose, voir plus grand, quand on regarde la littérature étrangère, on voit bien qu'ils ne font pas comme nous, ils se frottent au monde réel, parfois bille en tête. Le tournant fut pour moi le 11 Septembre, ce fut comme si la télé n'était plus la télé, elle nous propose toujours un monde lisse, et puis soudain surgit ce jour-là un chaos, des fractions de réel qu'elle ne contrôle pas. Le 11 septembre, je n'étais pas de taille, ce n'était pas moi, pas mon monde, aussi j'ai cherché un événement non pas comparable dans son ampleur ni dans ses implications géopolitiques, mais du même type, dans sa relation brute avec l'image qu'on en a reçu.» Va pour le Heysel: « La mort en direct était devenue un spectacle. Encore que la télévision ce soir-là n'a pas donné d'images en véritable direct, la prise d'antenne était prévue pour le début du match, c'est après que les événement eurent lieu que les programmes furent bousculés, nous étions déjà dans le récit."

« J'avais envie d'une histoire contemporaine, vingt ans ce n'est pas beaucoup, mais il faut que ce soit daté pour devenir un roman. Mais jouer avec le réel, c'est compliqué, il ne faut pas déconner: des gens étaient là, je parle d'eux, je parle pour eux, la question morale se pose dans tous les livres, bien sûr, mais là...l'idée de tuer un personnage n'était pas si simple, inventer un personnage et le faire mourir dans un livre, j'avais l'impression de voler la mort d'un des trente-neuf, de l'exclure du réel, de dire: voilà, celui-ci vous pouvez le retrancher de la liste, je l'ai inventé, plus que trente-huit. J'ai pris un prénom qui ne figure pas parmi les victimes».
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MessageSujet: Re: Laurent Mauvignier   Mar 17 Avr 2007 - 16:12

Dans la foule

J’aurais pu passer à côté de ce roman au sujet si terriblement dramatique et dérangeant. C’est un autre livre de Laurent Mauvignier, en fait, qui m’a menée à celui-là (Apprendre à finir). C’est la séduction qu’a exercé sur moi son écriture qui m’a donné l’envie de connaître plus cet auteur.

Le foot… plus encore le drame du Heysel en toile de fond… voilà pourquoi j’avais renoncé à aborder Mauvignier avec ce livre-là dont les critiques, à l’automne 2006, étaient pourtant pratiquement toutes élogieuses.

Mais comment expliquer qu’on puisse avoir du bonheur à lire cette histoire-là ?
Je ne sais pas comment ni par où commencer…
Peut-être en disant tout simplement que je viens de lire un chef-d’œuvre. Et je n’emploie pas souvent ce terme.

Ce n’est pas le procès des hooligans du Heysel que fait Laurent Mauvignier. De ces derniers, il ne parle presque pas. De la tragédie, oui, il parle. Par la voix de plusieurs personnages. Des voix, une fois de plus, qui monologuent intérieurement, des voix qui alternent dans le récit.
Et ce sont les voix de jeunes gens qui vécurent le drame.

On les écoute se préparer à l’événement. C’est intense et tendu pour le lecteur parce qu’il sait bien, malgré l’effervescence et la joie, vers où, vers quoi ils se dirigent.

Puis c’est l’évocation de l’horreur par la voix d’une jeune italienne emportée et luttant contre son écrasement par la foule. Obsédée par la main et la voix de son mari qui s’éloignent d’elle et disparaissent.

Puis ce sont les heures qui suivirent…le retour à la maison… les années aussi qui suivirent (trois avant le procès).

Le livre est admirable et bouleversant...tellement humain !
Les personnages ne sont pas décrits. On les connaît de l’intérieur, à travers ce qu’ils se disent, comment ils soliloquent…Certains d’entre eux existent par la parole des autres. Et l’écriture de Mauvignier fait des miracles.
Parce qu’elle a beau être répétitive, s’interrompant, se reprenant dans un apparent désordre, elle est le pur reflet du chaos des événements et des esprits…
Parce qu’à aucun moment on ne s’y perd …
Parce qu’on se prend très vite à les aimer vraiment ces jeunes gens…

Surtout Tana l’italienne, la plus belle et la plus meurtrie. Tana qui dira bien après le drame :
« Comme j’aimerais croire en Dieu pour connaître le plaisir d’arracher la majuscule à son nom, la piétiner pour qu’à son tour il vacille et tombe et meure d’asphyxie par compression de la cage thoracique. Mais je ne crois pas en lui et je n’aurais à maudire que le hasard et l’indifférence, ce qui ne laisse pas le même goût dans la bouche ».
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MessageSujet: Re: Laurent Mauvignier   Dim 13 Mai 2007 - 14:16

Seuls

Après la lecture de trois de ses romans, avec le même bonheur malgré des sujets graves, je me sens maintenant inconditionnelle de Laurent Mauvignier.
Je suis tombée en amour de son écriture ressassante, redondante, aux phrases suspendues mais sans fin, aux mots heurtés, répétés…Une écriture reconnaissable entre toutes, donnant un effet d’oralité où alternent le langage parlé et langage soutenu.
Je suis béate d’admiration devant sa maîtrise du monologue intérieur. Et il en faut du talent pour construire un récit passionnant à partir de monologues intérieurs !
Je suis bouleversée par cette écriture au plus près des sentiments car Laurent Mauvignier sait exprimer à la perfection tous les sentiments, les passions, les tourments de l’âme humaine.

SEULS
Mais qui est seul ?
Pauline , Guillaume,Tony et son père, liés les uns aux autres, et chacun pourtant dans la plus grande des solitudes, une solitude due à l’échec du dialogue.
Leurs mots ne franchisssent pas la barre des lèvres... ou mentent... ou ne s’adressent pas à la personne intéressée. Ainsi Tony avoue sa passion non pas à Pauline, mais à celui qui n'a jamais su l'écouter, son père.

Au cœur du récit, un mensonge qui, au fil du temps, devient insupportable.
Tony a depuis longtemps accepté, pour garder Pauline, de ne pas lui avouer son amour et de jouer avec elle la comédie de l’amitié fidèle.
Etudiants, ils ont partagés un appartement puis elle est partie vivre aux Etats-Unis avec un autre homme.
Lorsqu’elle revient, l’ayant quitté, demander asile pour quelques temps à Tony avant de trouver un appartement pour elle, Tony croit à nouveau au bonheur, à la possibilité de s’arranger avec ses sentiments pour Pauline.
Mais Pauline bien sûr va repartir…
Et la comédie que Tony a jouée aux autres et surtout à lui-même tourne à la tragédie, parce que c’est « plus de mensonges qu’à la longue personne n’en est capable, parce que les mots s’effondrent. »

Le récit des faits, d’une tension dramatique extrême et captivante, passe par les voix du père et du rival amoureux de Tony : Guillaume.

de Tony :

« Il a eu peur de ce regard qu’ils ont partagé et peur aussi qu’elle connaisse ce regard, que cette tension dans le regard Pauline l’ait reconnue comme elle l’avait vue déjà tant de fois sur les visages des hommes au moment où ceux-là vont basculer dans la gravité, quand ils vont parler d’amour et d’engagement, se préparer à offrir des bijoux et cette fidélité à laquelle le plus souvent ils manqueront, par ennui plus que par désir ».


«Il a voulu ce bonheur de faire comme si c’était vrai. Il a voulu lutter pour faire taire les ombres qui le ramenaient à lui-même... Il savait bien que ça serait terrible si seulement elle avait deviné tout ça. »


de Pauline :

«Pour moi, c’était la chose la plus importante, la plus belle de ma vie, l’amitié de Tony... Je voudrais parler de ce désespoir, je n’y arrive pas, à en parler, à en sortir, cette déception et moi qui pensais, oh non, Tony, pas toi, pas toi aussi comme les autres, non Tony.»



" Elle ne l'a jamais vu comme un homme, elle l'a vu comme un enfant, un père, un frère toujours là pour l'aider à se redresser de ses chutes et des écarts qu'elle risquait avec elle même, mais jamais comme lui, jamais elle ne l'a vu lui, sa blessure, ni regardé en face cette douleur, ce mal qu'elle lui faisait."
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MessageSujet: Re: Laurent Mauvignier   Mer 13 Juin 2007 - 14:20

Ceux d'à côté

Deux êtres extrêmement seuls évoquent dans un monologue intérieur, une sombre histoire de viol.
Le viol de Claire, la seule amie de Catherine, celle qui vivait sur le même palier qu’elle, là où cela s’est passé.
Claire a dû déménager pour tenter d’oublier l’horreur et Catherine est rendue à sa solitude. Alors elle monologue .
Une autre voix se fait entendre, alternant avec celle de Catherine, celle de « l’homme qui a fait ça ».

Ces deux êtres vivent à côté des autres. Et les autres ne les voient pas ou à peine.

Catherine est une jeune célibataire, étudiante en musique, à qui il n’arrive rien. Aussi le viol de Claire, dans l’appartement voisin, alors qu’elle n’a rien entendu, elle va comme le vivre par procuration. Elle fait de la douleur de Claire sa propre douleur :
« Comme s’il fallait que ce soit arrivé à elle pour que moi je puisse parler et me rendre plus intéressante pour eux » (ses amants de passage)
« J’ai honte de cette histoire alors que moi, Claire, c’est son malheur et moi je me sers de ça, comme de tout pour vivre un peu ce qui me manque. »

« Celui qui a fait ça », lui, rôde comme une ombre et soliloque aussi. Il n'a pas de nom. Son immense solitude affective et sociale a fait de lui un violeur : « C’est à cause de la façon qu’ils ont de me regarder et de ne jamais rien voir, eux les autres ».
Il voudrait voir sa victime encore une fois, s’assurer qu’elle est toujours vivante. Alors il revient sans cesse, comme aimanté, sur les lieux de son acte : la rue, le bar-tabac et le jardin public. Mais ce sont les lieux que fréquente aussi Catherine.
Tous deux vont donc se croiser dans se connaître, se sourire...Et le drame relie encore un peu plus, à leur insu, les deux narrateurs…

J’ai adoré ce roman profondément triste. Et tout aussi captivant. L'émotion naît à l’écoute des mots que l’auteur prête, et avec quel talent, quelle humanité, quelle lucidité, quelle profondeur à ces deux êtres : le violeur et l’amie tellement ambiguë, presque jalouse de Claire.

" Alors oui, la peur, et les rêves qui sont plus forts quand j'ai sa voix à elle qui traîne dans ma tête, sa voix qui m'a tant de fois rassurée quand nous étions seules toutes les deux, sa voix qui m'a tant brûlée aussi, quand elle parlait de Sylvain et me disait ce rêve éveillé, sa présence à lui, les projets qu'ils avaient, sa voix et son visage à elle qui me rejetaient loin, sans savoir, où je n'avais que la musique dans le casque pour ne pas laisser tout s'écrouler ".
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coline
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MessageSujet: Re: Laurent Mauvignier   Mer 13 Juin 2007 - 14:49

Ceux d'à côté (extraits: la solitude de Catherine)

« Moi, je montais derrière, sans rien demander, parce que les gens qui sont tout seuls, ils montent derrière et ils sont déjà bien contents de ne pas passer un dimanche de plus à se dire, qu’est-ce que je vais faire aujourd’hui, bon, il ne fait pas beau, je vais me lever tard, parce que, pour ça, je m’arrangeais toujours pour me coucher à n’importe quelle heure, encore plus tard, le plus tard possible, le samedi, soûle, pour me réveiller le dimanche vers une heure, histoire d’avoir réglé son sort au matin, de pouvoir traîner longtemps avec ma fatigue devant le café, en attendant d’appeler ma mère qui me dirait comme tous les dimanches, tu viens de te lever, toi, dis, tu as fumé, la voix que ça te fait, dis donc, pour chanter, comment tu veux, si tu fumes.

Alors, oui, en poussant un peu j’abattrai bien quelques heures comme ça, avant d’aller prendre un bain, de m’y laisser jusqu’à ce qu’il soit froid, que j’aie froid, qu’il soit tard, que la journée soit foutue et que je me dise, je n’ai encore rien fait, c’est dimanche, j’ai bien le droit de ne rien foutre. Et puis, en sortant du bain, j’irai mettre de la musique et manger une pomme en regardant par la fenêtre. Ce silence, les rues, l’horodateur qui ne sert à rien et qui devient un objet bizarre, comme les marques au sol des emplacements de voitures, puisque le dimanche ils sont tous partis dieu sait où, histoire de nous laisser à quelques-uns une ville toute vidée du bruit qu’ils emmènent avec eux. »

« A moi Claire parle. D’ailleurs tout le monde m’a toujours parlé. Je ne sais pas pourquoi tous ils déversent les choses qu’ils ne peuvent pas dire mais à moi ils disent tout, et j’écoute, j’entends, je vis par ça et je me dis le soir qu’un de ces quatre mon poisson rouge va sortir de son bocal pour me raconter l’histoire de sa vie. »

« Je sais tellement bien ne plus avoir de sentiments pour qu’être toute seule, ce ne soit pas être rien. »
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monilet
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MessageSujet: Re: Laurent Mauvignier   Mer 13 Juin 2007 - 16:30

Lu et aimé, moi aussi, "Apprendre à finir".
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MessageSujet: Re: Laurent Mauvignier   Mer 13 Juin 2007 - 17:38

monilet a écrit:
Lu et aimé, moi aussi, "Apprendre à finir".

Wink Ca ne m'étonne pas...
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MessageSujet: Re: Laurent Mauvignier   Jeu 12 Juil 2007 - 15:29

Les romans de Laurent Mauvignier me bouleversent littéralement. Il donne à entendre les voix, comme si elles s’exprimaient à l’oral…Mais pourtant ce sont toujours les voix du silence, du monologue intérieur, ce sont les mots qui jamais ne franchiront la barrière des lèvres…

Et ces mots me paraissent toujours si justes, si émouvants…

Emouvante et humaine aussi la vocation de ce jeune écrivain sensible à donner la parole justement à ceux qui n’ont pas les mots.
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MessageSujet: Re: Laurent Mauvignier   Jeu 12 Juil 2007 - 15:32

LOIN D'EUX


C’est un poignant roman polyphonique sur la difficulté de communiquer.

Loin d'eux est en effet une suite de monologues intérieurs par lesquels se construit le récit, se raconte le drame.

Ce sont les voix solitaires de Marthe et Jean, les parents…de Gilbert et Geneviève, l’oncle et la tante, les parents de Céline …la voix de Céline... et celle de Luc, Luc qui a choisi la mort : elles ressassent intérieurement, ces voix, leur mal-être, leur désarroi.



Luc est mal. Il vit chez ses parents. Tous d’eux à leur manière l’aiment mais ne le comprennent pas. La seule personne avec laquelle il se sent bien est sa cousine Céline.

Un jour, Luc a l’opportunité d’aller travailler en ville.

Mais le bonheur pour lui n’arrive pas avec ce travail.

Luc n’en dit rien à personne et essaie, de quelques mots rares, de rassurer ses parents.

Jusqu’à ce jour de mai 1995 où les gendarmes viennent leur apprendre le drame.



Le poids des silences

« Comment dire le silence en littérature ? Comment exprimer cette impossibilité à parler qui tue plus sûrement qu'une arme ? Comment faire sentir avec des mots écrits, des phrases ordinaires, les tourments intérieurs de ceux qui, justement, ne trouvent pas les mots ? Il fallait à Laurent Mauvignier, auteur de ce bouleversant premier roman, autant de sensibilité que de maîtrise stylistique pour écrire l'indicible douleur du silence et le vide de la solitude. »


Michèle Grazier (Télérama)



Dernière édition par le Jeu 12 Juil 2007 - 16:17, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Laurent Mauvignier   Jeu 12 Juil 2007 - 15:41

LOIN D'EUX (quelques extraits)

MARTHE


-Pourquoi n’a-t-il rien dit, pas parlé avec nous, pourquoi ces sourires alors et ces je vais bien je pense à vous dans les lettres, si les mots étaient faux, si en lui c’est autre chose qui parlait, des mots qu’il n’a jamais poussé vers les autres, vers nous. Il ne nous croyait pas capable de ça, comprendre. Il ne nous voulait pas comme témoins de son mal, comme les parents doivent être, des confidents aussi, parce qu’on comprend toujours ses enfants, n’est-ce pas.


- Parce que ça ne dit rien, une phrase pas finie, en suspens...[…] je n’en parlerai pas à Jean parce que je sais que pour moi, toute ma vie, d’avoir lu ce bout de phrase, j’en chercherai la fin. Et ça ne sert à rien qu’on soit deux à être dévorés par ça, ces mots qui manquent.


- A nouveau j’ai l’impression de le porter en moi, Luc, l’impression qu’il est partout dans moi et que c’est ça qui fait mal quand je n’arrive pas à dormir, ça dans mes os, qui tire, déchire, lui peut-être qui voudrait revenir et ne sait pas comment, pas par où. Sa voix qui palpite dans la mienne quand c’est elle qui s’étouffe, la mienne, au fond de ma gorge, qui tombe dans un trou près du cœur.


JEAN

- Les miettes sur lesquelles il faudra survivre. Mon silence à moi pour cimenter sa tristesse à elle, être là toujours et supporter de se taire, là où jusqu’à maintenant je n’avais fait qu’aboyer, putain de merde, manger mes gros mots et les avaler tous, au fond, qu’on n’en parle plus …Et moi je resterai seul avec ça, ce devoir que j’aurai de la soutenir, cette bouche qu’il faudra verrouiller une bonne fois pour toutes afin de ne jamais leur jeter au nez que moi aussi, mon fils, je l’aimais.

- J’ai choisi de ne rien dire. Enfin non, ce n’est pas vrai, ça, que j’ai choisi. C’est juste que je n’ai pas su à temps. Jamais su avec lui, et maintenant c’est trop tard pour parler avec elle. Alors il me reste à faire comme j’ai toujours fait, porter pour les autres ces jours qui pour moi tout seul seraient trop lourds à porter, mais pour elle je peux, pour elle assumer les jours pour que tous les deux nous n’y sombrions pas comme elle elle voudrait se laisser couler dedans depuis deux ans, sans résister, se laisser couler dedans.

- Il était trop loin dans cette espèce de fatigue où s’abandonnait sa vie, et moi j’étais idiot, toujours là encore pour critiquer sa mollesse, toujours à faire des réflexions, à balancer à tout va des piques sur sa fragilité parce que ça m’agaçait et que je n’ai jamais pu dominer ce qui m’agace, voilà, ma colère qu’il n’entendait même plus, les deux dernières fois où il est venu, tout retranché dans son silence, sa fatigue on disait.

- que peut-être il est mort de tout ça, Luc, des mots enfouis.

- J’aurais dû dire autre chose, quoi, je ne sais pas vraiment. En tout cas ne pas rester comme j’étais, et rompre les silences invisibles qui tuent.

LUC

- Pas envie d’écrire que tous les jours ça glace, avant d’aller bosser, une heure au moins avant, que je perds étendu sur mon lit, avec comme une épaisseur dans mon sang, un poids qui me rend lourd de partout, qui m’ankylose jusque dans mon cerveau et vide mon corps de moi, mon corps granit.

- Quelque chose qui me fracasse dans ses mots à elle, parce qu’ils tremblent peut-être, ses mots, à cause de leur faiblesse, parce qu’on sent qu’ils taisent ce qu’ils portent.

- Les mots dans ma bouche ne viennent de nulle part. Ils naissent sur la langue et s’évacuent tout de suite au dehors, et dans le monde qu’il y a entre nous trois il y a ces phrases où je me tais, parce que ces phrases-là ne parlent pas et ne disent jamais rien de ce qui voudrait surgir. Et c’est tant mieux qu’elles existent, ces réponses, ces conversations avec lesquelles on peut tranquillement s’éloigner des autres et ne jamais les abandonner. Tant mieux, avec tout ce silence qu’il y a à couvrir.

- Tout ça qu’ils diront, qui effleurera mon oreille et ne descendra pas en moi. Cœur aveugle soudain et muet encore de ne pouvoir dire.

- Silences plus graves encore quand ils surgissent des lettres ou des coups de téléphone qui ne portent pas d’autres mots que ceux qui ne parlent pas, ou, parlant encore, ne disent rien.

- Tous ces mots et ces rires qui se remâchent et auxquels en moi j’interdis l’accès.

- Et mes parents attendent sur le quai, je les vois. Dire ce que c’est, je ne saurai pas. Seulement que ça me bouleverse, leurs deux corps sur le quai.

GILBERT

- De ce silence dans lequel ça les a jetés l’un et l’autre, moi, Gilbert, je crois qu’ils ne remonteront jamais. A jamais soudés à ce pire qu’entre eux, Jean et Marthe, Luc a décidé.

- J’ai dit à Geneviève de se taire. Tais-toi j’ai dit, pasen hurlant, pas pour qu’ellese taise vraiment, mais juste ça dans ma voix, le tranchant du silence qu’il faut faire, faire silence je voulais, parce que plus rien de bon ne pouvait sortir des bouches, plus rien qui ne soit pas la trahison de ce silence voulu par lui, Luc.

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Laurent Mauvignier
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